Le Gatinois Michel Thibaudeau vit depuis 12 ans dans de petites communautés francophones hors Québec.

La résistance au quotidien

CHRONIQUE / La résistance est le mot de l’heure depuis que le gouvernement de Doug Ford a coupé dans les services en français en Ontario. Mais pour Michel Thibaudeau, un Gatinois qui vit depuis 12 ans dans de petites communautés francophones hors Québec, la résistance est depuis longtemps une réalité quotidienne.

Ce natif de Thurso, comptable de profession, a accepté un emploi en Saskatchewan en 2006. Avec son épouse anglophone et ses quatre jeunes enfants, il est parti pour Regina, la capitale de cette province. En se disant qu’il n’aurait plus l’occasion de parler français aussi souvent…

C’était sans compter sur la communauté fransaskoise tissée serrée et bien vivante qu’il a découverte là-bas. Le français est loin d’être mort hors des frontières du Québec, a vite constaté M. Thibaudeau, contrairement à ce que laissait entendre une certaine chroniqueuse montréalaise à l’émission Tout le monde en parle.

« Quand j’ai commencé le processus d’entrevue pour Regina, ils ont essayé de me vendre la job en disant qu’il y avait là-bas une école française et une communauté francophone très active. J’avais mes doutes, mais j’ai constaté que c’était la vérité », raconte Michel Thibaudeau.

Pendant toutes ces années passées à Regina, entre 2006 et 2011, tout s’est passé majoritairement en français. Les enfants — Sarah, Alexis, Émilia et Valérie — ont été à l’école française pratiquement de la maternelle à la 12e année, soit l’équivalent du primaire et du secondaire au Québec.

« Mes enfants allaient tous à la même école francophone, on vivait dans un quartier très francophone, on allait à l’église francophone. La communauté organisait plein d’événements en français. À la maison, on parlait français. Notre vie se passait en français pendant 80 % du temps », évalue-t-il.

Il a découvert une province où l’influence du français se sent dans le nom des villes, des rues, des rivières. Surtout, il a découvert une communauté pour qui vivre en français et parler la langue relève du sens du devoir. « Pour eux, c’est une question de principe, je dirais même un projet de société. »

Michel Thibaudeau comprend les Franco-Ontariens de se battre pour leur projet d’université de l’Ontario français. Dans les milieux minoritaires, c’est après la 12e année que les choses se compliquent. Et même un peu avant. À Regina, deux de ses filles ont quitté prématurément le système scolaire francophone pour terminer leur 12e année à l’école anglaise.

« C’est un choix fréquent pour les jeunes francophones de changer à cet âge-là, explique M. Thibaudeau. Pour toutes sortes de raisons : ils voient leurs amis en faire autant, il y a une pression des pairs pour aller dans les écoles anglophones plus grosses, avec plus de programmes. »

Après la 12e année, c’est le néant, ou presque. Les programmes postsecondaires en français sont rares à Regina et à Calgary où la famille de Michel Thibaudeau a déménagé ensuite. « Mes enfants n’ont pas eu l’option d’étudier dans un programme en français qui les intéressait », dit-il. Ils ont dû poursuivre leurs études post-secondaires en anglais faute de programmes dans leur langue maternelle.

Seul Alexis, un joueur de hockey universitaire, continue d’étudier en français à l’Université de Moncton, au Nouveau-Brunswick. Maintenant âgés de 19 à 25 ans, ils ont tous des conjoints anglophones. Qui parlent ou comprennent tous le français à des degrés divers, se réjouit M. Thibaudeau.

Les minorités francophones au Canada auront beau être fières et mobilisées, il leur faut des institutions fortes pour survivre à l’assimilation. Sinon, c’est la langue de la majorité qui l’emporte à tous les coups. Que des dirigeants comme Doug Ford ignorent une réalité aussi évidente dépasse Michel Thibaudeau.

« Leur manque de connaissance de l’histoire va les rattraper, prédit-il. Ils vont faire face à quelque chose de bien plus gros qu’ils pensent. Tu ne peux pas changer le cours de l’histoire. Et la francophonie canadienne, c’est un gros chapitre de l’histoire ! »