Patrick Duquette
Le Droit
Patrick Duquette
Florentine Beaulieu et Rebecca Perron se sont rencontrées au cénotaphe d’Ottawa.
Florentine Beaulieu et Rebecca Perron se sont rencontrées au cénotaphe d’Ottawa.

La lettre du soldat Beaulieu

CHRONIQUE / Jamais Rebecca Perron n’aurait cru que son hommage à un soldat québécois tué durant la Seconde Guerre mondiale allait trouver un tel écho, 76 ans plus tard…

Lors d’un voyage en France, l’an dernier, la Gatinoise de 17 ans a déposé une lettre sur la tombe du soldat Paul-Émile Beaulieu de Maniwaki, inhumé dans un cimetière militaire en Normandie.

Elle participait alors à une tournée commémorative des cadets de l’armée canadienne sur les grands champs de bataille de France, de Belgique et des Pays-Bas.

Chacun des participants — une trentaine de cadets — devait écrire un hommage à un soldat tombé au champ d’honneur. Ils avaient le choix de la forme : chanson, poème, extrait de journal intime…

Par ce qui allait s’avérer un coup du sort, Rebecca a formulé son hommage sous forme d’une lettre d’adieu que le soldat Beaulieu aurait écrit à sa mère Marie-Louise, la veille de sa mort.

Une jolie lettre, bien tournée, dans laquelle le jeune soldat des Fusiliers du Mont-Royal anticipe sa mort imminente.

« Chère mère, toutes mes nuits sont étoilées de balles. J’ignore quand cela va s’arrêter », écrit Rebecca, en s’imaginant dans la peau du soldat Beaulieu.

L’histoire en serait restée là si la mère de Rebecca n’avait pas insisté pour que sa fille publie la lettre dans Le Droit le printemps dernier.

Les médailles du soldat Paul-Émile Beaulieu

Une lettre que la plus jeune sœur du soldat Beaulieu, Florentine, aujourd’hui âgée de 86 ans et habitant Maniwaki, a lue avec émotion.

« Chère Rebecca, lui écrit Florentine en retour, tu ne me connais pas. Mais tu as mis beaucoup de bonheur dans mon cœur en rappelant à la population de la région le sacrifice de mon grand frère. J’avais 9 ans lorsqu’il est décédé. Il était mon héros, notre fierté à tous. »

À l’initiative de l’écrivain Georges Lafontaine, les deux femmes, la vieille dame et la jeune fille se sont rencontrées au cénotaphe d’Ottawa. Et c’est là, sur la tombe du Soldat inconnu, que Florentine a partagé avec Rebecca des anecdotes sur la vie de son aîné qu’elle aimait tant…


« Je ne m’attendais pas à cela ! Paul avait vraiment rédigé une lettre à sa mère, la veille de sa mort, comme je l’avais imaginé. »
Rebecca Perron

« Tu as raison, lui a-t-elle dit, Paul-Émile s’ennuyait de maman. Il lui écrivait souvent. La veille de sa mort, il lui avait effectivement écrit une lettre… »

Rebecca n’en revenait pas. « Je ne m’attendais pas à cela ! Paul avait vraiment rédigé une lettre à sa mère, la veille de sa mort, comme je l’avais imaginé. Ce fut un choc d’apprendre cela… »

En fait, il y a eu deux lettres.

Juste avant de partir en patrouille, le 21 juillet 1944, dans la région de Caen, Paul-Émile a écrit une lettre à sa mère.

Il avait survécu au carnage sur les plages de Normandie. Il avait bon espoir de revoir le pays, son père, sa mère, ses huit frères et sœurs.

La soeur du soldat Paul-Émile Beaulieu, Florentine, et la Gatinoise Rebecca Perron

Quelques heures plus tard, il mourait. Des Allemands, embusqués dans un fossé, ont balancé une grenade sur sa Jeep.

Le plus ironique ?

Deux lettres sont parties de Normandie cette journée-là. La lettre heureuse et insouciante de Paul-Émile à sa mère. Et une autre lettre annonçant sa mort, écrite pas son ami, son voisin, qui était enrôlé dans le même régiment.

Les deux lettres sont arrivées en même temps à Maniwaki.

Tout heureuse à la lecture de la première lettre, croyant son fils en vie, Marie-Louise en parlait à tout le monde.

Y compris à sa voisine qui, elle, savait la vérité de par la seconde lettre. La voisine qui garda le silence jusqu’à ce que la voiture militaire s’arrête devant la maison de Marie-Louise.

« Maman a été éprouvée pendant des mois, raconte Florentine à Rebecca à l’ombre du cénotaphe. Elle a eu tant de peine. C’était son premier enfant. Que tu aies un enfant ou que tu en aies neuf, tu les aimes tout autant. »

Un moment de silence a suivi. Puis Florentine a contemplé Rebecca.

« Je suis tellement contente que tu aies parlé de Paul-Émile. Qu’on se souvienne de son sacrifice, 76 ans après sa mort… »