Shirley Taylor, une fonctionnaire fédérale, portait ce macaron lors d’une manifestation contre le système de paie Phénix devant les bureaux du Conseil du Trésor.

La faute de personne

CHRONIQUE / Vous savez ce que je trouve le plus ahurissant de ce rapport du vérificateur général Michael Ferguson sur le fiasco du système de paie Phénix ?

La perte de contact totale, mais alors totale, avec la réalité, dans les hautes sphères du gouvernement fédéral.

Les trois cadres responsables de mettre en place le nouveau système de paie savaient que Phénix se dirigeait tout droit vers un mur.

Mais ils étaient tellement obsédés par le respect des budgets et de l’échéancier qu’ils ont ignoré tous les indicateurs d’alarme sur le tableau de bord.

Quand ils ont réalisé que le budget prévu était irréaliste, ils ont préféré couper une centaine de fonctions essentielles du service de paie, comme le paiement rétroactif, plutôt que de demander des fonds supplémentaires au Conseil du Trésor.

Quand ils ont réalisé qu’ils allaient manquer la date butoir pour la mise en œuvre de Phénix, les cadres responsables ont annulé un projet pilote qui aurait permis de tester le nouveau système de paie à petite échelle avant de l’étendre à 70 % de la fonction publique.

L’ancien gouvernement de Stephen Harper était tellement pressé de couper des postes qu’on n’a pas pris le temps de tester l’ancien et le nouveau système de paie en parallèle, comme c’est généralement l’usage. On s’est lancé à l’aventure sans filet de sécurité.

Les cadres responsables de Phénix savaient que le centre d’appels de Miramichi n’était pas prêt à faire la transition vers le nouveau système. Ils avaient en main des rapports d’experts indépendants truffés de mise en garde. Ils étaient aussi au courant des réserves émises par plusieurs ministères et d’organismes gouvernementaux sur la mise en place de Phénix.

Au lieu d’en faire courageusement rapport à leurs supérieurs comme c’était leur rôle, les trois cadres ont choisi de mentir à des sous-ministres et d’induire le gouvernement en erreur.

Même s’ils savaient que le logiciel d’IBM était loin d’être prêt, ils ont tout fait pour que le projet Phénix aille de l’avant envers et contre tout. Ils savaient que la voiture fonçait à toute vitesse vers le précipice. Au lieu de mettre les freins ou de braquer le volant, ils ont foncé dans le vide, faisant preuve d’un déni ahurissant de la réalité.

« Dans l’univers des buts marqués contre son propre camp, Phénix est de proportion monumentale », a résumé le vérificateur général Michael Ferguson.

Le plus frustrant de tout cela ? Personne n’est coupable. Ou tout le monde, ce qui revient au même. Tout le monde se relançait la balle lundi, à propos des déboires de Phénix.

Les libéraux disaient que c’était la faute des conservateurs obsédés par l’atteinte du déficit zéro de Stephen Harper. Les conservateurs, Gérard Deltell en tête, disaient que c’est la faute des fonctionnaires et que si c’était rien que de lui, ils se tiendraient les fesses serrées, ces bureaucrates.

Le vérificateur général refuse pour sa part de blâmer les trois cadres, et parle plutôt de la nécessité d’un changement de culture à Ottawa. Les sous-ministres obéiraient trop docilement à des ministres dévorés par l’ambition de réaliser de grands projets pour assurer leur réélection.

Le dindon de la farce, c’est encore les milliers de fonctionnaires qui font les frais de ce fiasco et qui continuent d’avoir des problèmes avec leur paie. Ce sont eux les otages infortunés de ce scandale.

Eux et tous les contribuables qui devront payer une facture d’au moins un milliard pour éponger les frais d’un système qui n’est pas prêt de fonctionner.

C’est surtout la confiance dans les institutions qui en prend un coup quand le premier employeur du pays, censé être un exemple en la matière, n’est pas foutu de payer correctement ses employés. Mais ça, ce n’est la faute de personne.