Rien n’est à l’épreuve de Johanne Séguin. Ni les ados turbulents, ni les bandits colombiens.

Je t’aime... mais déniaise !

CHRONIQUE / Non, Johanne Séguin n’est pas une prof comme les autres.

Avant de se recycler dans l’enseignement à 41 ans pour devenir prof de mathématiques et de sciences à l’école secondaire Samuel-Genest d’Ottawa, Johanne Séguin importait des pierres précieuses.

Un métier qui n’est pas exactement de tout repos.

Avec son associé, elle voyageait en Asie pour acheter des émeraudes, des rubis, de l’aigue-marine, de la tourmaline. Toutes sortes de riches minéraux, sauf des diamants, précise-t-elle. Elle revendait ensuite les gemmes au Canada sans passer par des intermédiaires, s’assurant ainsi une bonne marge de profit.

Grâce à ce boulot payant, mais stressant, elle a fait le tour du monde et appris 4 langues. À l’époque, rien ne la destinait à devenir enseignante. Sans doute qu’elle ne serait jamais devenue prof si sa carrière dans la pierre précieuse n’avait pas abruptement pris fin.

« Un jour, je me suis fait voler par la mafia colombienne, me raconte-t-elle. L’enquête policière a établi qu’ils me suivaient depuis des mois. J’aurais aimé continuer dans l’import de pierres précieuses. Mais des gens m’ont fait comprendre que c’était devenu trop dangereux pour moi. »

Devant mon air ahuri, elle éclate de rire, contente que son récit ait fait son petit effet.

« Aujourd’hui, je remercie de tout cœur la mafia colombienne. Je suis moins riche que j’étais. Mais je suis dix fois plus heureuse », me rassure-t-elle, avec cet humour à la fois provocateur et irrésistible dont elle use beaucoup avec ses élèves.

Après le fameux vol, Johanne Séguin a décidé de se réorienter en enseignement. Elle a suivi des cours du soir pendant deux ans avant d’obtenir son diplôme à 41 ans. Huit ans plus tard, elle ne regrette pas son choix. À 50 ans, elle vient d’obtenir le prix du premier ministre pour l’excellence de son enseignement en sciences et en mathématiques.

Pas pire pour une dame qui, de son propre aveu, était la terreur de ses profs au secondaire !

Non, il n’y a rien à l’épreuve de Johanne Séguin. Ni les bandits colombiens, encore moins une classe d’ados turbulents. Je l’ai vue faire en classe. C’est le genre de prof capable de faire aimer l’algèbre ou la géométrie au pire TDAH – un trouble de déficit de l’attention avec hyperactivité dont elle se dit elle-même atteinte. « Quand j’étais jeune, j’étais la pire élève qui soit. Si j’avais eu un prof en 7e ou 8e année qui m’avait montré à m’organiser… »

En classe, elle essaie d’être cette enseignante qu’elle aurait aimé avoir.

Elle y arrive avec le jeu. Des enseignants hésitent à intégrer des jeux en classe. Pas elle. Elle se réveille la nuit pour inventer de nouveaux jeux. Ils ont un jeu de rôle en classe, ça s’appelle Classcraft. Les jeunes peuvent gagner des points d’expérience ou des pièces d’or pour améliorer leur personnage. Les parents embarquent. Eux aussi peuvent donner des pièces d’or à l’enfant qui vide le lave-vaisselle ou s’acquitte d’une tâche ménagère sans rechigner.

« Tu peux faire des quêtes, aller sauver des mondes… C’est pour motiver les jeunes. Les points d’expérience, c’est comme du cash. Sauf que ça ne me coûte rien ! » lance-t-elle, espiègle.

Dans son dossier de candidature pour le prix du premier ministre, on parle de son enseignement « en spirale », du concept de classe « inversée », de différenciation, de son goût pour le numérique.

Sa collègue Mélanie Marcoux, qui a soumis son dossier, résume les choses plus simplement : « C’est la prof de maths que j’aurais aimé avoir au secondaire. »

Une prof à la fois sévère et juste. Qui se fâche (parfois pour rien, admet-elle). Qui sait faire rire ses élèves. Qui sait leur raconter des histoires incroyables sur ses voyages. Qui sait aussi leur dire : je t’aime.

« Les élèves ici viennent d’un secteur plus démuni. Ils n’ont pas toujours beaucoup d’encadrement à la maison. Alors ils ont besoin d’amour. Ce qui ne m’empêche pas d’être sévère quand il le faut. Être sévère, c’est aussi leur montrer qu’ils comptent pour nous. Après être tombée dessus un élève, je vais souvent lui dire : je t’aime quand même… mais déniaise ! »

Une prof pas comme les autres, disais-je.