Des militaires préparent le campement pour les demandeurs d'asile du centre Nav à Cornwall.

J'aime le Canada

CHRONIQUE / Quand je suis arrivé à Cornwall, des militaires en treillis finissaient d'ériger le campement qui accueillera bientôt un millier de demandeurs d'asile haïtiens sur les terrains du centre Nav.
Le panorama est de toute beauté. De vastes terrains gazonnés, des espaces ombragés sous les grands arbres, la rivière qui coule en contrebas. Pas à dire, il y a pire comme site pour accueillir un campement de réfugiés.
Comme le campement n'est pas tout à fait prêt, les premiers demandeurs d'asile ont été logés dans le centre Nav lui-même.
D'ailleurs, le centre de formation du gouvernement fédéral aurait parfaitement l'air d'un gros hôtel avec ses 500 chambres et sa piscine intérieure, si ce n'était de la grosse boule blanche sur le toit qui abrite... un radar de NavCanada.
Ceci dit, la décision de transférer à Cornwall un millier de demandeurs d'asile pour soulager les refuges pleins à craquer du Québec a semblé prendre au dépourvu la petite ville ontarienne de 46 000 habitants.
Malgré tout, la communauté francophone de l'endroit semble plutôt heureuse d'accueillir des demandeurs d'asile qui parlent le français.
On combat l'assimilation comme on peut à Cornwall, une ville où la proportion de francophones décroît de manière inquiétante depuis une décennie.
Jean Julme fait partie des demandeurs d'asile haïtiens transférés à Cornwall.
Il était assis sur un banc à l'extérieur du centre, en train d'aider un ami à remplir ses formulaires d'immigration.
On ne soupçonne pas à quel point ces gens-là ont vécu de véritables odyssées avant d'arriver chez nous.
Comme les autres, Jean Julme a franchi illégalement la frontière à Saint-Bernard-de-Lacolle dans l'espoir d'être accueilli comme réfugié au Canada.
Le jeune père de 33 ans arrivait de Floride avec sa femme et ses trois enfants de 2 à 7 ans. C'est là qu'il a passé les six derniers mois. Sans véritable emploi et dans la crainte perpétuelle d'être arrêté et séparé de sa famille.
De peur d'être expulsé des États-Unis par Donald Trump, il a décidé de tenter sa chance au Canada où le système d'éducation et les possibilités d'avenir lui semblaient meilleurs pour ses enfants.
Avant cela, il a vécu au Brésil où la corruption et le manque d'emplois ont eu vite raison de ses espoirs d'une vie meilleure. Il est remonté vers le nord, en passant par la Colombie et le Panama. « J'ai voyagé à pied, en avion, en voiture, et même en moto. On a tout fait », raconte-t-il.
Quand il réussissait à travailler, il envoyait une partie de son salaire à sa famille restée à Haïti.
Jean Julme espère obtenir le statut de réfugié au Canada. Il a décidé de franchir la frontière après avoir lu que le premier ministre Justin Trudeau ouvrait ses portes aux réfugiés.
« Ici, il y a de l'avenir pour mes enfants, il y a une meilleure éducation », dit-il, les yeux remplis d'espoir.
Assis non loin, Yvon Domerçant, 28 ans, se nourrit du même espoir. Il s'est marié dans l'espoir d'augmenter ses chances d'être reçu au Canada. Mais il n'a pas d'enfant, pas encore, pas avant d'être reçu au Canada. « Je ne veux pas les élever dans la misère », explique-t-il.
Croisé plus loin, Wilson François portait un t-shirt de Los Angeles. C'est de là qu'il arrivait. Il a vécu 8 mois sur la côte ouest, sans emploi, sans papier, sans espoir. Quand il a lu sur les médias sociaux que le Canada accueillait les illégaux, il a tenté le coup. « J'espère que le Canada me donnera la chance d'aller à l'école et de travailler », dit-il.
Ces demandeurs d'asile n'ont pas toujours idée des remous qu'ils suscitent. Ainsi, Jean Julme n'avait pas entendu parler des manifestations violentes de la veille, à Québec, sur le thème de l'immigration.
De toute manière, ce n'est rien pour l'inquiéter. Pas après tout ce qu'il a traversé. J'ai eu la nette impression que Jean Julme goûtait enfin un peu de paix après des années d'errance.
Ses enfants couraient en riant sur la terrasse du centre Nav. « J'aime le Canada », a-t-il dit. Pour la première fois, a-t-il ajouté, il ne craint pas d'être séparé de sa famille.