En septembre 2013, lors de travaux d'excavation pour le train léger à Ottawa, des travailleurs ont découvert des restes humains sur la rue Queen. Des archéologues ont rapidement été dépêchés sur les lieux de la trouvaille pour confirmer la présence d'un ancien cimetière.

Des ancêtres qui nous ressemblent

CHRONIQUE / Alors qu'on creusait pour le train léger, en septembre 2013, on a découvert des restes humains sur la rue Queen à Ottawa. Des tas de restes humains.
Ce n'était pas l'oeuvre d'un tueur en série. Plutôt des reliques de l'ancien cimetière de Barrack Hill, le tout premier de Bytown, dont l'existence a coïncidé avec la construction du Canal Rideau.
La présence des restes à cet endroit remontait donc à près de deux siècles, soit à une période comprise entre 1820 et 1840.
Tout de suite, on a pensé que c'était les corps d'ouvriers du canal, victimes des épidémies de choléra et de malaria qui faisaient des ravages à l'époque.
Dès leur découverte, la Ville d'Ottawa a interrompu le chantier, le temps que des archéologues exhument les os. Une opération à la fois délicate et émouvante, se souvient l'archéologue Ben Mortimer du groupe Paterson.
« Pour un archéologue, c'est une expérience excitante, mais aussi touchante. J'ai eu la gorge nouée en réalisant que le petit squelette que je tenais dans mes bras était celui d'une enfant de 5 ans, du même âge que la mienne. »
Les restes humains se sont retrouvés pour analyse au Musée canadien de l'histoire. C'est l'anthropologue Janet Young qui en a percé les mystères. Elle a découvert que ce n'était pas seulement des ouvriers du canal qui étaient enterrés-là.
Il y avait des femmes, des enfants et un foetus. « On se doutait que les ouvriers du canal amenaient leur famille avec eux. Maintenant, c'est encore plus clair », dit Mme Young.
Au total, il y avait 19 sépultures sur le site.
Un seul corps était complet, celui d'un homme. Il y avait surtout des torses sans jambes, des jambes sans torse ou encore des moitiés de corps. Souvent, ce n'était que des amas d'os disparates, brisés et écrasés par le poids des autobus qui passaient sur la rue, à environ un mètre au-dessus d'eux.
Après avoir lavé puis classé les restes, Janet a recensé au moins 79 individus différents. Qui sont-ils au juste ? Le mystère demeure.  
Compte tenu du piètre état des sépultures, il n'y a pas moyen de lier les restes avec les registres de décès de l'ancien cimetière et des églises des alentours. Les deux seules plaques d'identification qui ont survécu sont si rouillées qu'elles en sont illisibles.
Les restes humains n'en avaient pas moins une fascinante histoire à raconter.
À partir d'infimes indices, comme les traces d'anciennes fractures, les tâches sur les dents ou encore les vestiges intacts des sépultures, Janet Young a pu tracer un portrait assez juste de ce qu'était la vie des premiers habitants de Bytown.
Or c'était une vie rude, très rude. « Ces gens-là ne travaillaient pas dans des bureaux. Aucun des gens inhumés n'avait plus de 50 ans », note-t-elle.
À l'époque, les épidémies étaient monnaie courante, le taux de mortalité infantile vertigineux et les conditions d'hygiène précaires. D'ailleurs, le seul corps complet affiche les signes d'une existence périlleuse...
« Il a survécu à un violent épisode comme le démontre une fracture guérie à la tête. Il avait aussi ce qu'on appelle une fracture défensive sur l'avant-bras droit - guérie elle aussi. Des excroissances osseuses à l'intérieur des côtes indiquent qu'il est mort de la tuberculose, une affection courante à l'époque. »
Sous la tête d'une femme, on a découvert ce qu'on croyait être un petit oreiller. C'était plutôt ses cheveux qui ont miraculeusement survécu au passage des siècles. Ils avaient été tirés par l'arrière, peut-être en tresse. « On voyait encore les boucles, preuve que ces gens-là, tout comme nous, se décoraient les cheveux », dit Janet.
On a aussi exhumé la sépulture d'un foetus. Le squelette était si petit qu'on l'a extrait du site dans son bloc de terre. Janet l'a exhumé dans son laboratoire. Sous ce qui restait de son cercueil, elle a découvert des graines. Des experts d'Agriculture Canada les ont identifiés comme venant d'un cerisier de Pennsylvanie, un arbre commun en Ontario qui produit des petits fruits d'un rouge très vif.
« Pour moi, c'est évident que ces gens ont pris ces très jolies baies et les ont mis dans le cercueil de leur enfant, raconte Janet. Ça m'a fait réfléchir parce que c'est comme si, à travers ces fruits, l'émotion ressentie par ses parents a traversé les époques pour parvenir jusqu'à nous. »
« Ça nous dit que c'était des gens comme nous, qui respiraient, vivaient, ressentaient des émotions et pleuraient la perte des leurs. Ils n'étaient pas loin de ce que nous sommes. Ils se sont juste adaptés à un environnement très dur », raconte Janet.
Un dernier hommage avant le repos éternel
Maintenant qu'ils ont livré leurs secrets, les ossements humains découverts lors de travaux d'excavation au centre-ville d'Ottawa, en septembre 2013, seront réinhumés de nouveau.
La population d'Ottawa pourra leur rendre un dernier hommage lors d'une exposition publique qui aura lieu de 13 h à 15 h, ce dimanche, au Musée canadien de l'histoire à Gatineau.
Au total, 52 cercueils contenant les restes d'au moins 79 hommes, femmes et enfants figurant parmi les descendants des fondateurs de la capitale seront exposés dans le cadre des événements du 150e anniversaire du Canada.
« C'est une manière de rendre une dignité à ces gens et de reconnaître qu'ils ont contribué à bâtir Ottawa », raconte Anne Lauzon, archiviste à la Ville d'Ottawa.
Les ossements, qui n'ont pu être formellement identifiés, seront ensuite inhumés lors d'une cérémonie privée, le 1er octobre prochain, au cimetière Beechwood. 
Quatre diocèses d'Ottawa participeront à la cérémonie à titre de représentants des défunts.