Denise Bombardier

Denise Bombardier a tort

CHRONIQUE / Quand Doug Ford a coupé dans les services en français en Ontario, des petits malins m’ont écrit pour me narguer. C’est bien la preuve que Denise Bombardier avait raison, hein, monsieur le chroniqueur?

Non, justement.

Mme Bombardier a déclaré à l’émission Tout le monde en parle qu’à peu près toutes les communautés francophones du pays avaient disparu en dehors du Québec. Or pour une espèce en voie de disparition, je trouve que les Franco-Ontariens ont l’air plutôt bien vivants ces jours-ci.

Et ils font bien de se débattre de la sorte car il en va de la survie de leur langue et de leur culture.

J’en entends dire que la bataille contre l’assimilation est perdue d’avance dans les communautés francophones au Canada. Je ne compte plus les courriels de lecteurs qui me rappellent les propos d’Yves Beauchemin. L’auteur du Matou qualifiait les minorités francophones hors Québec de «cadavres encore chauds» en… 1990.

Trente ans plus tard, elles sont toujours là, ces minorités, même si elles perdent du terrain. Une minorité est toujours perdue d’avance contre une majorité quand elle n’a pas de lois ou d’institutions fortes pour la soutenir. C’est pourquoi les décisions récentes de Doug Ford sont inacceptables pour les Franco-Ontariens et que même un contexte budgétaire serré ne peut les justifier.

Je suis Québécois de naissance. Mais à force de travailler en Ontario pour un journal qui est né précisément pour défendre les droits des francophones en 1913, je suis devenu - un peu - Franco-Ontarien. Par solidarité. Par admiration même.

Certains Québécois regardent de haut les Franco-Ontariens. Ils se moquent de leur accent. De leur tendance à «switcher» à l’anglais dès qu’un anglophone est dans la pièce. S’ils ne sont pas contents en Ontario, ils n’ont qu’à déménager au Québec, m’ont écrit des lecteurs. Tellement facile à dire. Moi, je n’oserais jamais les regarder de haut. Je les ai vus trop de fois se battre pour conserver leurs fragiles acquis.

Contrairement aux Québécois qui avaient l’avantage du nombre pour prendre le contrôle de leurs institutions lors de la Révolution tranquille, les Francos, eux, se battent constamment en désavantage numérique. Ils ne peuvent se permettre de se diviser entre eux s’ils veulent avoir la moindre chance de faire entendre raison à des Anglos sûrs de leur fait et insensibles à la fragilité de la communauté francophone — comme Doug Ford.

Les Québécois sont chanceux. Ils peuvent tenir pour acquises leurs institutions francophones. Le droit de s’exprimer en français dans les instances du gouvernement, dans les assemblées délibérantes ou sur leur lieu de travail est protégé par la Charte de la langue française. Ils ont le privilège de pouvoir étudier en français de la maternelle au doctorat, puis de travailler majoritairement dans leur langue maternelle.

D’ailleurs, si les Québécois ont moins d’appétit pour la souveraineté qu’à une certaine époque, c’est largement, je pense, parce qu’ils ont le sentiment qu’ils peuvent vivre dans leur langue et avec leur culture au sein du Canada. Au fil des ans, le Québec a aussi acquis un certain contrôle sur des domaines clés de compétence fédérale comme la main-d’oeuvre, la culture et l’immigration. Sans nécessairement former un pays, le Québec peut largement contrôler sa destinée.

Les Franco-Ontariens, eux, ne peuvent jamais rien tenir pour acquis. En un seul énoncé budgétaire, Doug Ford leur a retiré deux institutions essentielles pour leur avenir, le Commissariat aux services en français et le projet d’Université de l’Ontario français. En un seul discours, dehors le commissaire, aux oubliettes l’Université de l’Ontario français.

«You bet», qu’ils vont se battre. Comme ils l’ont fait en 1912 contre le règlement 17 qui interdisait l’usage du français comme langue d’enseignement et de communication. Comme ils l’ont fait en 1997 pour éviter la fermeture de l’Hôpital Montfort. C’est la preuve qu’ils sont vivants. Le jour où ils ne se lèveront plus pour défendre leurs droits, ce jour-là, vous pourrez dire qu’ils sont des cadavres encore chauds.