Patrick Duquette
Victimes de racisme et de vandalisme, Catherine et Ali n’en peuvent plus et veulent quitter Saint-André-Avellin.
Victimes de racisme et de vandalisme, Catherine et Ali n’en peuvent plus et veulent quitter Saint-André-Avellin.

Changeons la fin de l’histoire

CHRONIQUE / J’écoutais Catherine et Ali me raconter leur histoire. Le harcèlement, le vandalisme, le racisme même dont ils ont été victimes depuis l’ouverture de leur petit commerce de musique à Saint-André-Avellin.

Et je repensais à ce fameux roman du terroir, Le Survenant, qu’on nous forçait à lire au cégep.

Peut-être l’avez-vous lu?

Anyway, c’est l’histoire mille fois racontée (et un peu plate) d’un étranger. Grand voyageur, bagarreur et porté sur la bouteille, il débarque un jour dans un village québécois conservateur des années 1910. L’arrivée de cet esprit libre dérange les habitudes. Une jeune femme en tombe amoureuse. D’autres le harcèlent pour qu’il parte.

À la fin, le Survenant sacre son camp.

En se disant: vous ne voulez pas de moi? Tant pis, j’irai voir ailleurs si j’y suis.

Catherine et Ali sont un peu les Survenants de Saint-André-Avellin.

Un couple de musiciens à l’allure bohème. Elle vient de la Beauce, il est Français, avec des traits arabes. Sont arrivés de Montréal, il y a deux ans et demi. Avec le rêve d’une vie grano à la campagne.

Ils ont acquis un chalet rustique. Pas de télé, un poêle à bois, une source d’eau. L’endroit idéal pour renouer avec la nature en compagnie de leurs deux chiens.

Au centre-ville de Saint-André-Avellin, ils ont ouvert une boutique de musique, Cali Calo. Du genre qu’on imaginerait mieux sur la rue Saint-Denis à Montréal. Un grand local de 1200 pieds carrés avec des instruments de musique, de vieux tourne-disques et une collection de 33 tours à faire baver un collectionneur.

Les affaires vont bien. Ali était l’un des «techs» les plus connus de Montréal. Avec des clients partout en Amérique du Nord. Elle, c’est une joaillière professionnelle. C’est à peu près la seule boutique de musique de toute la Petite-Nation. Un trésor inattendu à des kilomètres de la grande ville la plus près. «On est venus ici pour réparer de guitares et des violons», laisse tomber Ali.

Sous-entendu: pas pour se faire écoeurer.


« Ali et moi, on s’en va, on n’en peut plus! »
Catherine

***

Il y aurait eu des crachats dans les vitrines du commerce.

Du harcèlement, de l’intimidation, du vandalisme.

Ali se serait fait traiter de «sale Arabe».

Il y aurait même eu des menaces de mort.

Catherine dit qu’elle s’est fait encadrer par deux gros gars alors qu’elle ouvrait le commerce, un matin.

Au point où la Sûreté du Québec a jugé bon d’intervenir auprès de certains villageois pour calmer le jeu.

Juste avant la pandémie, Catherine et Ali avaient pris leur décision. Ils partaient. Ils n’en pouvaient plus de rentrer au travail la boule au ventre.

C’est Hélène Therrien, la propriétaire de la boutique d’aliments naturels, qui les en a dissuadés.

Hélène qui, justement, joue du violon.

«J’aime bien Catherine et Ali. Quand ils sont arrivés au village, je suis allé les voir avec mon instrument. Moi-même je suis originaire de la région de Sudbury. Je suis venue m’installer ici il y a 23 ans. Avec mon mari unilingue anglophone qui n’a pas été tellement bien accueilli… Je dirais qu’il faut 5 à 7 ans avant que les gens te voient comme un ‘local’, Si tout va bien…»

C’est à Hélène que Catherine s’est confiée la première fois en mars: «Ali et moi, on s’en va, on n’en peut plus!»

Hélène lui a dit non, attends! Ça n’a pas de bon sens. On va dénoncer haut et fort le racisme, on va interpeller la municipalité… Elle a mobilisé son groupe Petite-Nation sans frontières qui avait déjà accueilli des réfugiés syriens dans la région. Ils ont interpellé la municipalité qui a refusé d’intervenir – considérant l’affaire comme une chicane de voisins.

N’empêche, toute cette bouffée d’amour, les nombreux témoignages de sympathies, ont redonné du courage à Catherine et Ali. Au moment de rouvrir leur commerce, début mai, ils étaient décidés à rester. «On revenait avec un moral de combattant», raconte Catherine.

Jusqu’à ce qu’ils découvrent, dans la cour arrière, leur voiture vandalisée, les pneus déchirés à grands coups de couteau.

Je n’en peux plus, on se pousse, a tranché Ali.

***

Quand j’ai parlé à Catherine et Ali, cette semaine, ils partaient.

Leur décision était prise, et bien prise. «Et ça me rend triste que la municipalité laisse partir un si beau commerce sans lui offrir davantage de soutien», dit Hélène Therrien.

J’ai parlé au maire Jean-Marc Carrière. Il refuse de s’immiscer dans ce qu’il considère encore comme un conflit privé. Oui, lui ai-je concédé, il y a de la chicane de voisins dans cette histoire. Mais les propos racistes? La discrimination? L’intimidation? Allez-vous rester sans rien faire?

«S’il y a en eu, c’est inacceptable», dit-il.

En 2020, on est en train de récrire l’histoire du Survenant avec la même conclusion que dans le roman de Germaine Guèvremont.

Sauf que dans le cas de Catherine et d’Ali, l’histoire n’est pas encore achevée.

Un groupe de citoyens organise une manifestation ce dimanche à 13 h, au coin de Principale et Sainte-Julie. Ils exhorteront la municipalité à dire non au racisme et à devenir membre de la Coalition des municipalités inclusives. L’occasion de changer la conclusion de l’histoire, elle est peut-être là.