Aubrey Anable, professeure en cinéma à l’Université Carleton, s’est penchée sur la dépendance envers les jeux vidéos.

Pas si néfastes, les jeux vidéos

CHRONIQUE / Vous savez tout le mal qu’on dit des jeux vidéos. Le discours ambiant en fait une espèce de maladie honteuse. Ils sont néfastes pour la santé, créent une dépendance, propagent des stéréotypes sexistes et racistes. Quand ils n’incitent pas carrément à la violence… Au mieux, c’est une perte de temps, un plaisir coupable, une activité pour meubler les vides de la vie quotidienne.

Or voilà qu’une prof en cinéma de l’Université Carleton vient d’écrire un livre capable de nous réconcilier — un peu ! – avec les jeux vidéos. Plutôt qu’un moyen d’échapper à la réalité, les jeux vidéos viendraient reproduire des sentiments, des émotions, des états d’âme qu’on ressent dans la vraie vie, avance Aubrey Anable, auteure de Playing with Feelings. Mieux, les jeux vidéos sont en voie de devenir la forme d’expression artistique la plus importante du XXIe siècle. Un art à part entière, au même titre que la peinture, le cinéma ou la littérature le furent à d’autres époques.

Candy Crush Saga, ce jeu populaire qui consiste à ordonner des bonbons colorés, serait donc une forme… d’art ?

Pas nécessairement, reconnaît Aubrey Anable. N’empêche que ce jeu, auquel elle s’adonnait pour tuer le temps dans l’autobus, a été le point de départ de ses recherches. « Je voyais tout le monde jouer à ces jeux-là. Mais peu de gens s’intéressaient au véritable rôle qu’ils jouaient dans nos vies. On avait tendance à les écarter rapidement. Un chroniqueur du New York Times les qualifiait de «blank spaces». Des espaces vides. Je n’étais pas d’accord. »

En étudiant ces jeux « occasionnels » comme Saga Crash, Plants vs Zombie ou Diner’s Dash, elle a découvert un parallèle étonnant avec la vie quotidienne. Le but est toujours le même : remettre de l’ordre dans le chaos. Dans Candy Crush, ce sont des bonbons qu’il faut remettre en ordre. Dans Diner’s Dash, il faut gérer un restaurant bondé de monde. Dans tous ces jeux, le joueur n’a pas sitôt réussi à ramener l’ordre que le chaos renaît, sans cesse grandissant.

Comme dans la vraie vie, quoi. L’ordre règne quand on se lève. Puis le petit refuse de s’habiller. Le boss nous attend avec une urgence imprévue. Faut aller porter le char au garage. Passer chercher du lait. Aller chercher le petit malade à la garderie. Entre deux affaires à régler, on joue à un jeu vidéo qui nous propose, lui aussi, de ramener de l’ordre dans le chaos. 

Aubrey Anable y voit une sorte d’humour pervers, une critique sociale de nos vies passées à courir comme des fous sans jamais en voir la fin. Malgré tout, un jeu comme Candy Crush demeure un refuge contre les tracas du quotidien. « C’est que le jeu nous donne des objectifs simples à atteindre et on est récompensés immédiatement pour nos efforts. Alors que dans la vraie vie, les objectifs à atteindre sont compliqués, et la gratification, pas immédiate. »

Alors que les jeux vidéos sont souvent dévalorisés et considérés comme une perte de temps, Aubrey Anable les voit devenir un art à part entière, avec ses propres codes et modes d’expression. « C’est une forme d’expression qui se différencie du film et du roman qui deviendra de plus en plus importante au cours des prochaines années », prédit-elle. Le cinéma aussi, à son époque, a mis du temps à acquérir ses lettres de noblesse. « On disait que les films, ce n’était pas de l’art, parce que ça servait à faire de l’argent. Plus personne ne sert ce genre d’argument aujourd’hui. Tout le monde admet que le cinéma est une forme d’art. C’est aussi vrai pour les jeux vidéos. Il y a des créateurs de jeux indépendants à Montréal, Ottawa et ailleurs, qui utilisent les jeux vidéos comme moyen d’expression. À Ottawa, une artiste se sert du vieux jeu Space Invaders pour faire une critique de la colonisation des peuples autochtones. »

La morale de cette histoire ? La prochaine fois que vous jouerez à Candy Crush, faites-le sans arrière-pensée. « Il n’y a pas de raison de se sentir coupable ! », assure Aubrey Anable.