Denis Gratton
Le Droit
Denis Gratton
Le photographe franco-ontarien, Paul Taillefer, est décédé cette semaine à l’âge de 95 ans.
Le photographe franco-ontarien, Paul Taillefer, est décédé cette semaine à l’âge de 95 ans.

Parfum de vie

CHRONIQUE / Deux petites tranches de vie pour vous ce matin. Deux clins d’œil qui m’ont fait sourire.

Pas de grosse nouvelle. Pas de « scoop » et pas de scandale non plus. Juste deux moments de vie qui me font dire que les personnes âgées n’aiment pas déranger…

Première tranche.

Je prenais place dans la salle d’attente chez mon médecin. Son bureau se trouve dans une clinique qui regroupe des spécialistes de plusieurs branches médicales. Alors la salle d’attente prend parfois des allures d’une ruche d’abeilles avec un va-et-vient constant de patients, de médecins, d’infirmières et d’employés.

Un homme entre dans la pièce, je devine qu’il est âgé d’à peu près 75 ans, et le pauvre semble bien en peine. Il se dirige d’un air penaud à la réception tenant son chapeau à deux mains et collé sur sa poitrine.

« Excusez-moi Madame, dit-il à la réceptionniste.

— Bonjour Monsieur, avez-vous un rendez-vous ?

— Oui, à 10 h 30 avec le docteur. Mais je vais l’annuler.

— Mais pourquoi Monsieur ?

— Parce que c’est mon premier rendez-vous avec ce médecin et je n’avais pas vu l’affiche à la porte. Je ne connaissais pas la politique de votre bureau.

(L’affiche en question indique aux visiteurs que cette clinique est un milieu sans parfum).

— Quelle affiche Monsieur ? lui demande la réceptionniste.

— L’affiche sans parfum. J’ai utilisé de l’après-rasage ce matin et je pense que je sens bon. Mais ma femme me dit souvent que j’en mets trop. Et si c’est le cas ce matin, je vais peut-être incommoder certaines personnes. Alors je reviendrai sans en porter si vous pouvez me donner un autre rendez-vous, s’il vous plaît.

— Ça va aller pour cette fois-ci Monsieur. Vous le saurez la prochaine fois.

— Merci Madame. »

Mais le vieil homme n’allait pas s’arrêter là. Le gentleman a fait le tour de la salle d’attente pour s’excuser personnellement auprès de chaque personne présente. Il a répété la même chose de patient en patient : « Vous m’excuserez pour mon après-rasage. Je ne connaissais pas le règlement ».

Tout le monde a souri. Tout le monde lui a dit de ne pas s’en faire.

Je lui ai répété la même chose. Puis je l’ai invité à s’asseoir dans le siège voisin du mien. J’avais reconnu la forte fragrance unique de son parfum. Du Old Spice.

Ça m’a rappelé mon père.

***

«Je ne suis pas enceinte»

Deuxième tranche de vie. Dans le terrain de stationnement de l’épicerie de mon quartier celle-là.

Je marchais vers le magasin lorsque j’aperçois une voiture se garer dans ce que je crois être un espace réservé aux personnes handicapées. La voiture est munie d’un permis à cet effet. La porte du conducteur s’ouvre et une dame, une octogénaire je devine, tente de descendre de l’auto. L’exercice lui semble cependant pénible et terriblement ardu.

Je m’approche donc d’elle pour lui demander si je peux l’aider à descendre. Toujours assise dans le siège du conducteur, elle lève la tête, elle m’aperçoit à son tour et avant que je puisse dire un mot elle me lance : « Je sais ! Je sais ! Je ne suis pas enceinte ! Excusez-moi, je vais changer de place immédiatement. Je ne suis pas enceinte ».

Toutes les places de stationnement pour personnes handicapées étant prises. Alors la dame avait garé sa voiture tout près, soit dans l’un des quatre espaces vides réservés aux femmes enceintes. Croyant sûrement que j’étais un employé de l’épicerie ou le garde de sécurité du stationnement, la pauvre croyait qu’elle venait de se faire prendre en flagrant délit. Comme si délit il y avait.

« Madame, vous avez le droit de stationner ici, que je lui dis alors qu’elle s’apprête à refermer la porte de sa voiture.

— Mais je ne suis pas enceinte.

— Je sais Madame. (Je l’avais deviné…). Mais ne craignez rien, vous pouvez stationner ici et personne n’en dira un mot, croyez-moi.

— Vous êtes sûr ?

— Sûr et certain. J’allais simplement vous demander si je pouvais vous aider à descendre de votre voiture.

— Vous êtes bien gentil, mais ça ira. Merci Monsieur. »

Comme j’allais entrer dans le magasin, je me retourne et que vois-je ? La dame en train de garer sa voiture ailleurs, loin des espaces réservés.

(Soupir). Je n’aurais jamais dû m’en mêler…

***

Décès d'un grand photographe

En terminant, j’offre mes sincères condoléances à la famille et aux proches de Paul Taillefer décédé le 16 janvier dernier à l’âge de 95 ans.

Franco-Ontarien originaire de la Basse-Ville d’Ottawa, M. Taillefer a été l’un des photographes les plus décorés au pays. Sa carrière a débuté au quotidien Le Droit en 1942 où il a œuvré pendant de nombreuses années avant de passer aux quotidiens Montreal Herald et Montreal Star, puis à La Presse canadienne. Il aura consacré plus de 40 années de sa vie à capter en photo les événements qui ont marqué l’histoire.

Voici ce que M. Taillefer m’a raconté lorsque je l’ai rencontré à sa résidence d’Ottawa en septembre 2017 à la sortie de son livre Canada 1867-2017 : 150 d’histoire ans au fil des ans :

« Aussitôt qu’il y avait quelque chose de gros qui se passait au Canada et dans le monde, la direction du journal me disait : «Taillefer, va-t-en». J’ai vécu tellement de choses durant ma carrière de 40 ans. Tous les grands événements, j’étais là. Les innombrables congrès à la direction des partis politiques, j’y étais. J’ai suivi la Reine Élisabeth II pendant 45 jours dans une tournée royale. Je suis allé à Chypre avec le Royal 22e Régiment. Un jour, (John) Diefenbaker m’a lancé en m’apercevant au Parlement : «si Taillefer est ici, ce doit être important». J’étais comme une tache d’huile sur les gros événements. »

Les funérailles de M. Taillefer se tiendront le samedi 25 janvier, à 11 h, dans le pavillon Rideau 1 Nord du Centre de santé Perley et Rideau pour les anciens combattants, 1750 chemin Russell, à Ottawa.