Bénédiction des enfants à l’Hôpital du Sacré-Coeur de Hull, 13 janvier 1963.
Bénédiction des enfants à l’Hôpital du Sacré-Coeur de Hull, 13 janvier 1963.

L’Outaouais à l’urgence

Raymond Ouimet
Collaboration spéciale
CAPSULE DE NOTRE HISTOIRE / L’Outaouais à l’urgence est un mouvement qui a vu le jour au début des années 1970, dans l’ancienne ville de Hull, dans le but d’obtenir des services de santé adéquats dans la région. L’affaire a débuté par une menace de démission du personnel médical et infirmier de l’hôpital du Sacré-Cœur (Hull).

En décembre 1972, le courageux docteur Guy Morrissette déclare : « La clinique d’urgence est bondée. […] Les ambulanciers, faute de lits disponibles, doivent “décharger” des patients dans des chaises roulantes, alors qu’ils devraient être étendus. […] 621 noms figurent sur la liste d’attente actuelle de l’hôpital pour être hospitalisé.s […] Des 350 lits actuels de l’hôpital, plusieurs sont occupés par des malades chroniques, des vieillards ou des cas sociaux qui devraient se trouver dans des maisons spécialisées. »

De fait, la région de l’Outaouais était dépendante des services de santé de la province voisine et le gouvernement québécois d’alors préférait verser des millions en frais d’hospitalisation au gouvernement ontarien plutôt que de les investir dans la région. Et en 1966-1967, le taux de mortalité infantile en Outaouais était de 28,5 pour 1 000 naissances, alors qu’il était de 25 pour l’ensemble du Québec. Au point de vue de santé, l’Outaouais comptait parmi les régions défavorisées.

Trois hôpitaux

À cette époque, il n’y avait que trois hôpitaux sur le territoire de l’actuelle ville de Gatineau : Sacré-Cœur et Pierre-Janet (Hull) et Saint-Michel (Buckingham). Ainsi, dès 1972, le conseil d’administration de l’hôpital Sacré-Cœur demande la construction d’un autre hôpital. Le ministre et député du comté de Hull, Oswald Parent, tente de désamorcer la crise en minimisant les problèmes. Devant l’immobilisme de Québec, la région s’organise et en janvier 1973, des représentants de 18 syndicats, mouvements et associations communautaires se réunissent au Centre diocésain autour d’une table ronde intitulée « Outaouais à l’urgence ».

Le mouvement vient de prendre son envol. Les députés régionaux, inefficaces dans ce dossier, sont dénoncés. Une grande offensive est lancée : l’opération 25 000, qui consiste à recueillir sur une pétition la signature des personnes « désireuses de voir les politiciens se réveiller ». Pour le ministre Oswald Parent, insensible aux problèmes de santé de ses commettants, « La crise à Sacré-Cœur c’est la faute aux religieuses et aux agitateurs ! »

Le ministre de la Santé, Claude Castonguay, vient faire une visite en Outaouais pour désamorcer la crise. Il est escorté dans un autobus placardé ; « Aujourd’hui, on est tous médecins » ; « On est tannée (sic) ». L’Outaouais à l’urgence remet au ministre la pétition qui compte pas moins de… 43 000 signatures ! Celui-c, propose un plan d’action de 19 millions de dollars : création de neuf CLSC dans la région, ajout de 159 lits à l’hôpital du Sacré-Cœur, ajout de 16 lits à l’hôpital Pierre-Janet, disponibilité de 110 lits pour malades chroniques et de 400 autres pour les personnes âgées. Bien que le ministre refuse la construction d’un autre hôpital, dans l’ensemble, le mouvement Outaouais à l’urgence est satisfait. Le docteur Guy Morrissette pouvait être fier des résultats qu’il avait obtenus en si peu de temps, en collaboration avec de nombreux organismes de la région.

Graduation de deux infimières à l’Hôpital Notre-Dame de Gatineau, le 2 février 1963.

Lâché par ses pairs

Mais le docteur Morrissette, président du conseil des médecins et dentistes de l’hôpital Sacré-Cœur, n’était pas dupe et savait qu’il y avait encore loin de la coupe aux lèvres, c’est-à-dire que des promesses restaient des promesses tant qu’elles n’avaient pas été réalisées. Celui-ci veut continuer la lutte, mais il est abandonné par le frileux corps médical. Afin de garder les coudées franches, le Dr Morrissette démissionne de la présidence de son conseil et continue à militer dans le cadre de l’Outouais à l’urgence.

À l’automne 1974, la liste d’attentes de l’hôpital du Sacré-Cœur compte près de 2000 cas. Les employés sont surchargés de travail et il y a pénurie de personnel médical. Les infirmières de la salle d’urgence menacent de démissionner si les patients (40) des urgences ne reçoivent pas de meilleurs traitements.

La situation continue de se détériorer. En janvier 1975, 310 employés de l’hôpital du Sacré-Cœur démissionnent de leur poste. Au cours d’une réunion publique, l’Outaouais à l’urgence appuie les démissionnaires. Quelques jours plus tard, le gouvernement québécois met en tutelle l’hôpital Sacré-Cœur.

La crise commence à se résoudre à partir du moment où la population outaouaise se prend en main et fait connaître son mécontentement à l’élection générale provinciale de 1976 : le ministre Parent est défait après 20 ans de règne. Un nouveau député, celui de Chapleau, Jean Alfred, se met rapidement à la tâche et le ministre de la Santé peut annoncer, le 24 mai 1978, la construction d’un nouvel hôpital de 300 lits à Gatineau, hôpital dont la construction s’amorce en 1980. Mais tout n’aura pas été réglé, parce que la population va se satisfaire de peu et sombrer dans l’apathie. En effet, des problèmes importants subsistent encore aujourd’hui.