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Caricature d’Alfred Évanturel, publiée le 12 février 1897, dans <em>The Globe</em> de Toronto.
Caricature d’Alfred Évanturel, publiée le 12 février 1897, dans <em>The Globe</em> de Toronto.

Le journal franco-ontarien L’Interprète d’Alfred : « Fais bien et laisse dire »

Michel Prévost
Michel Prévost
Collaboration spéciale
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CAPSULE DE NOTRE HISTOIRE / À la fin du XIXe siècle, de petits journaux francophones voient le jour en Ontario. Cependant, la plupart d’entre eux ne survivent que quelques années pour ensuite sombrer dans l’oubli. L’Interprète d’Alfred, dans l’Est ontarien, n’échappe pas à cette réalité, puisqu’il sera publié pendant moins de 15 ans. Nous retraçons ici l’historique de ce journal, qui a des liens étroits avec un illustre politicien franco-ontarien, Alfred Évanturel, et une des figures marquantes du Québec, Henri Bourassa.

Le journal L’Interprète voit le jour, le 20 août 1886, à Alfred. Il est fondé par Antoine Lefaivre et David Bertrand, les éditeurs-propriétaires, ainsi que par François-Eugène-Alfred Évanturel, le rédacteur en chef. Cet avocat s’avère bien connu de la population de la région, puisqu’il avait tenté de devenir député provincial du comté de Prescott en 1883. Nous reviendrons dans une autre capsule historique sur ce personnage qui a marqué la politique franco-ontarienne en étant, jusqu’à ce jour, le seul président francophone de l’Assemblée législative de l’Ontario et le premier Franco-Ontarien à occuper un poste de ministre au provincial.

Un journal engagé

Le nom du journal L’Interprète reflète bien les préoccupations d’Alfred Évanturel, installé à Alfred avec sa famille depuis 1881, à l’égard des droits des francophones de l’Est ontarien. En effet, son nom lui est attribué parce que les autorités de l’époque refusent de nommer un interprète compétent dans les tribunaux des Comtés unis de Prescott et Russell pour les francophones qui ne pouvaient pas s’exprimer en anglais à la Cour de justice de L’Orignal. Pourtant, les deux tiers de la population de la région sont de langue française.

L’Interprète considère que les francophones de l’Ontario ont suffisamment souffert du manque d’un organe de défense pour présenter publiquement leurs légitimes demandes et leurs justes griefs. Le journal, qui paraît une fois par semaine, a pour devise : « Fais bien et laisse dire ».

En fait, l’hebdomadaire engagé se donne comme mission d’aider les francophones à prendre leur place dans une province très majoritairement anglophone, mais où ils sont présents depuis le début du XVIIe siècle. Comme le note l’historien Chad Gaffield dans le Dictionnaire biographique du Canada : « L’Interprète répliquait aux attaques lancées contre la population canadienne-française par des journaux anglophones tel le Toronto Daily Mail, qui envoya des reporters dans le comté de Prescott. Sous la direction d’Évanturel, L’Interprète devint un outil important d’affirmation pour les francophones de l’Est ontarien ; le journal suscitait une attention énorme en dehors du comté. »

En plus de prendre la défense des droits des Franco-Ontariens, particulièrement en justice et éducation, L’Interprète se veut également le grand défenseur de la foi catholique, si importante pour la très grande majorité des Canadiens français de l’époque. À ce sujet, dès son premier numéro, le rédacteur en chef écrit sans équivoque : « Nous tenons à dire que nous placerons les intérêts religieux et nationaux de nos compatriotes au haut de notre programme... Notre soumission absolue est réservée à l’Église de Rome et à ses pasteurs. »

Henri Bourassa

Bien que toujours dirigé par Alfred Évanturel, l’hebdomadaire passe bientôt entre les mains d’Alfred Constantineau, avocat, et de Gaston Smith, médecin, tous deux de L’Orignal, le village voisin d’Alfred. Les deux nouveaux propriétaires ne conservent toutefois pas le journal bien longtemps, puisqu’ils le vendent, le 31 août 1892, à Henri Bourassa, alors maire de Montebello. Le petit-fils du grand tribun, chef des patriotes et seigneur de la Petite-Nation, Louis-Joseph Papineau, transporte immédiatement l’hebdomadaire dans son village, sur la rive québécoise de la rivière des Outaouais, où il sera imprimé jusqu’en 1900.

Henri Bourassa

Somme toute, il est intéressant d’apprendre qu’Henri Bourassa, homme politique célèbre, grand nationaliste canadien et fondateur du journal Le Devoir en 1910, a fait ses premières armes en journalisme avec un petit journal franco-ontarien, L’Interprète, fondé à Alfred, dans les années 1880, pour ensuite être déménagé à Montebello. Qui sait, sans L’Interprète, le journal Le Devoir, maintenant plus que centenaire, n’aurait peut-être jamais vu le jour.