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En 1936, l’ancienne ville de Hull a interdit la construction d’immeubles à logements multiples dans la majorité des quartiers.
En 1936, l’ancienne ville de Hull a interdit la construction d’immeubles à logements multiples dans la majorité des quartiers.

La crise du logement 1936-1952 : le cas du Creekside

Raymond Ouimet
Collaboration spéciale
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CAPSULE DE NOTRE HISTOIRE / La Ville de Gatineau est aux prises avec une crise du logement depuis plusieurs années. Rien de nouveau sous le soleil : à la suite de la dépression économique de 1929, la construction domiciliaire était au point mort de sorte qu’une crise de logement sans précédent s’ensuivit. Ainsi, le logement est devenu le plus grave problème social auquel était confrontée la population de l’ancienne ville de Hull, problème en partie causé par le conseil municipal lequel, en 1936, avait modifié le zonage et interdit la construction d’immeubles à logements multiples dans la majorité des quartiers de la ville.

Dès le début de 1937, des familles érigent des maisons rudimentaires, pour ne pas dire des cabanes, sur la rive ouest du ruisseau de la brasserie, entre le boulevard Montclair et le pont du sentier du ruisseau de la Brasserie (alors un pont de chemin de fer). En 1941, ce secteur de la ville devient un véritable bidonville, nommé Creekside, où vivent dans un grand dénuement plus d’une centaine de personnes. Surnommé, avec mépris, Punaiseville et Puceville, le Creekside est qualifié de honte de la ville par les bien-pensants de tous bords pour qui les pauvres sont les artisans de leur propre malheur. Quoi qu’il en soit, en dépit de la relance de l’économie suscitée par la guerre, la crise de logement ne se résorbe pas. En effet, selon le journal The Standard Magazine (Montréal), du 12 décembre 1942, 34,5 % des logements de Hull sont alors surpeuplés.

En décembre 1944, la Commission des prix et du commerce en temps de guerre déclare la région de Hull « région surpeuplée » et interdit à toute famille, qui n’y vivait pas avant le 26 février 1945, d’y louer ou d’y occuper un logement sans permis. Mais ni le gouvernement fédéral ni le gouvernement provincial ne comptent alors un programme de construction de logements à bas prix, ce qui fait dire à l’ancien maire Raymond Brunet (1940-1948) : « Pour la guerre, on avait de l’argent, mais pour des maisons, on n’en a plus ! » En effet, alors que la dette du gouvernement du Canada était de 5 milliards $ en 1939, elle est de 18 milliards en 1944. Toutes ces sommes ont été englouties dans la guerre. En 1951, alors qu’au cours des 7 premiers mois de l’année le gouvernement fédéral a accumulé un surplus budgétaire de 700 millions $, il n’y a toujours pas d’argent pour loger les familles pauvres du Creekside. Ce n’est qu’en 1969 que la ville de Hull aura ses premiers logements à caractère social, lesquels serviront d’abord à loger les expropriés par la « rénovation urbaine ».

Une ville surpeuplée

En dépit de l’interdiction de s’établir à Hull, la population du Creekside ne cesse de croître alors que d’autres familles ont érigé des cabanes à l’extrémité est du parc Jacques-Cartier, et sur le chemin du lac Leamy. En 1951, le Creekside abrite 234 personnes, au début de 1952, plus de 300 et en mai de la même année, il en compte au-delà de 400 ! Les autorités municipales avaient pourtant fait tout ce qu’elles pouvaient pour abriter les sans-logis au cours des années quarante : dans les casernes de pompiers, sous des tentes empruntées à l’armée, au manège militaire et même à l’hôtel de ville. Mais le problème était resté entier faute de construction domiciliaire importante pendant la guerre.

Creekside

Le redémarrage de la construction ne suffit pas à loger tous les sans-abri. C’est ainsi qu’avec des matériaux récupérés — carton, pièces de bois disparates, tôle, etc. —, des familles se sont construit des abris de fortune, d’autres de pauvres maisonnettes. Pas d’eau courante ni toilettes reliées aux égouts dans ces masures le plus souvent dépourvues d’électricité. Les toilettes sont dehors, on s’éclaire à la lampe à l’huile, on lave les vêtements avec les eaux polluées et sales du ruisseau de la Brasserie. Pour éviter de faire de nombreux aller-retour entre bicoques et ruisseau, on ne change pas d’eau pendant le lavage, ce qui fait que les derniers vêtements lavés sont noircis par la crasse laissée par les hardes lavées plus tôt. L’hiver, on pratique des trous dans l’épaisse couche de glace du ruisseau pour se procurer de l’eau. Quant à l’eau potable, on va la chercher dans les maisons des propriétaires compréhensifs les plus proches, soit à 300 mètres au moins du bidonville.

Les bicoques, qui abritent des familles souvent nombreuses, sont pour beaucoup toutes petites et plusieurs sont dépourvues de plancher.

Une colonie d’indésirables ?

Des groupes de pression de la bien-pensance, convaincus que le Creekside est une source de promiscuité, d’immoralité et de délinquance juvénile, poussent la Ville à déloger, à expulser les résidents du Creekside, puis à détruire la centaine de cabanes dressées le long du ruisseau. Il n’y a pourtant pas de raison de croire qu’une expulsion puisse aider ces familles à se trouver un logement décent.

Le 4 septembre 1951, le conseil municipal de Hull décide de démolir toutes les masures construites sans permis sur son territoire. On estime leur nombre à environ 110 ou 115, peut-être plus. Le 15 janvier 1952, la Ville ordonne aux résidents du Creekside d’évacuer leur logis au plus tard le 1er mai suivant.

L’expulsion

Le 26 mai 1952, démolisseurs et policiers se présentent au Creekside. Mais les résidents ne se laissent pas faire. Devant l’opiniâtreté de ces gens, la Ville n’a pas le choix de remettre à plus tard leur éviction : elle prolonge de deux mois l’échéance, car elle doit aussi tenir compte du fait qu’une partie importante de la population appuie les gens qui résistent à l’éviction.

Enfin, tout au cours de l’été, la police locale voit à la démolition du Creekside de sorte que le 23 septembre 1952, le chef de police, Adrien Robert, peut annoncer que toutes les familles ont enfin quitté le bidonville. Mais on n’en a pas fini avec les taudis qui logent encore presque 300 personnes : il reste la cinquantaine de masures, appelées camps, situées au lac Leamy et à Silver Beach, ainsi que des baraques érigées à la Gatineau Boom. Mais c’est là une autre histoire.