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Jeanne Lajoie enseignera seulement quelques années à Pembroke, mais son audace et son courage feront d’elle une des figures emblématiques de la lutte des droits scolaires des francophones de l’Ontario.
Jeanne Lajoie enseignera seulement quelques années à Pembroke, mais son audace et son courage feront d’elle une des figures emblématiques de la lutte des droits scolaires des francophones de l’Ontario.

Jeanne Lajoie : la Jeanne D’Arc de l’Ontario français

Michel Prévost
Michel Prévost
Collaboration spéciale
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CAPSULE DE NOTRE HISTOIRE / Figure marquante de la lutte contre le Règlement XVII en Ontario, Jeanne Lajoie était considérée comme la « Jeanne d’Arc » des droits de l’enseignement en français en Ontario.

Jeanne Lajoie naît, le 2 février 1899, dans une famille de 12 enfants de Lefaivre, un village francophone sur les rives de la rivière des Outaouais, dans l’Est ontarien. Elle commence sa carrière d’institutrice, en 1921, dans le nord de l’Ontario, notamment à Warren, Azilda et Naughton. Sa vie prend une tout autre tournure lorsqu’elle arrive, en septembre 1923, à la St. John School, de Pembroke, pour donner des cours de français à la demande des parents francophones de la petite ville forestière située à 152 kilomètres au nord-ouest d’Ottawa.

Bien que les Franco-Ontariens constituent une partie importante de la ville, les tensions créées par le gouvernement de l’Ontario avec l’adoption, en 1912, du Règlement XVII sont très vives à Pembroke. Cette animosité est telle, que peu après l’arrivée de la nouvelle enseignante, la Commission scolaire demande son renvoi. En fait, pour la directrice de cette école il s’avère « insensé d’enseigner deux langues à des enfants. »

Le congédiement de Jeanne Lajoie suscite l’indignation des parents et de l’institutrice qui fondent une école de langue française indépendante nommée l’école libre Sainte-Jeanne-d’Arc. L’établissement accueille entre 55 et 100 élèves et reçoit, entre autres, l’appui de l’Association canadienne-française d’éducation de l’Ontario, l’ancêtre de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario.

Pour survivre, l’école reçoit des dons d’organismes comme l’Association catholique de la jeunesse canadienne-française et l’Union Saint-Joseph du Canada, mais aussi de particuliers de l’Ontario et du Québec. En fait, plusieurs répondent aux appels d’aide financière lancés par le journal Le Droit, mais aussi par Le Devoir de Montréal. Son rédacteur en chef, Omer Héroux, s’avère d’ailleurs un des plus grands défenseurs de la lutte de Jeanne Lajoie. En somme, le combat pour les droits des francophones à Pembroke dépasse largement les frontières de l’Ontario et fait grand écho au Québec.

L’audace de la jeune institutrice qui continue à enseigner en français dans un milieu si hostile suscite l’admiration. En réalité, Jeanne Lajoie devient un modèle de courage pour tous ceux et celles qui se battent pour l’abolition du Règlement XVII, qui interdit l’enseignement en français dans les écoles publiques ontariennes après la deuxième année.

Une triste fin

De santé fragile depuis sa naissance, Jeanne Lajoie doit quitter Pembroke en 1926. Elle meurt de tuberculose, le 2 mars en 1930, à l’Hôpital du Sacré-Cœur de Cartierville, au Québec. Elle n’a que 31 ans. Morte sans le sou pendant la Grande Crise, elle est enterrée dans une fausse commune du cimetière Notre-Dame-des-Neiges, à Montréal.

En 1939, des admirateurs lui offrent une sépulture plus digne en transférant sa dépouille dans une tombe individuelle. L’année suivante, l’historien Lionel Groulx déclare « que Mlle Lajoie était de la famille spirituelle de Jeanne d’Arc et que, compte tenu de son prénom, on pourrait l’appeler la Pucelle de Pembroke. » Ainsi, le chanoine Groulx fait référence à Jeanne d’Arc, surnommée la « Pucelle d’Orléans », une des figures emblématiques de l’histoire de la France qui a vaincu les Anglais au XVe siècle. Dans les années 1940, on organise même des pèlerinages patriotiques à son monument funéraire.

Grâce à des dons provenant de partout en Ontario français et au Québec, l’école libre Sainte-Jeanne-d’Arc survit au départ de sa fondatrice jusqu’en 1927, lorsque le gouvernement ontarien met en veilleuse l’application du Règlement XVII. Ce règlement tant dénoncé par les Franco-Ontariens ne sera définitivement aboli qu’en 1944.

Une figure emblématique

Bien que Jeanne Lajoie enseigne seulement quelques années à Pembroke, son audace et son courage ont fait d’elle une des figures emblématiques de la lutte des droits scolaires des francophones de l’Ontario. Sa mémoire s’est d’ailleurs perpétuée ici et là dans la province jusqu’à aujourd’hui. En effet, un centre scolaire catholique de Pembroke, une école élémentaire publique de Toronto et un centre de la petite enfance d’Ottawa portent fièrement son nom. Par ailleurs, trois pièces de théâtre rappellent son engagement certes bref, mais très marquant.

La mémoire de Jeanne Lajoie demeure aussi bien vivante à Lefaivre, son village natal, où la rue principale et la chorale rappellent son nom. Une plaque commémorative dans cette communauté franco-ontarienne explique d’ailleurs la contribution remarquable de sa plus illustre citoyenne.