Vue du pont de la Chaudière après l’incendie du 26 avril 1900.
Vue du pont de la Chaudière après l’incendie du 26 avril 1900.

Hull réduite en cendres

Raymond Ouimet
Collaboration spéciale
CHRONIQUE — NOTRE HISTOIRE / Hull, le soir du 25 avril 1900. La famille Guimond — Napoléon, 21 ans, son épouse Malvina Forget, 19 ans, et leur enfant de 8 mois, Lorenzo —, emménageait au 101 de la rue Chaudière (Saint-Rédempteur), sur la falaise surplombant le petit lac Minnow. Le lendemain matin — un jeudi —, un soleil radieux luttait contre le fort vent du nord-ouest qui balayait les toits de bardeaux noircis des maisonnettes. Jusqu’à ce jour, le printemps avait été plutôt doux, et en ce matin tragique du 26 avril le mercure indiquait 17,2 °C. Napoléon Guimond s’était levé de bon matin pour aller travailler. 

Vers 10 h 45, la jeune épouse de Napoléon activa le poêle pour préparer le dîner. Mais la cheminée prit feu une quinzaine de minutes plus tard. De l’autre côté du lac Minnow, une dame Robinson essaya, par des gestes larges et des grands cris, d’avertir la jeune femme qui, occupée à la préparation du repas du midi, ne s’était aperçue de rien. Des voisines, qui avaient entendu les cris puis remarqué les langues de feu léchant les planches de bardeaux, alertèrent l’infortunée locataire. Mais comme le vent soufflait à plus de 65 km à l’heure, les flammes embrasèrent rapidement le toit de la maisonnette pour se communiquer à une grange, puis aux maisons avoisinantes qui étaient entassées les unes contre les autres.

Les pompiers furent promptement appelés sur les lieux. Mais, à leur arrivée, l’incendie était déjà devenu conflagration. On demanda tout de suite à Hull la brigade des pompiers d’Ottawa qui, malgré ses deux pompes à incendie, ses huit dévidoirs à boyaux et sa voiture à échelle pivotante, fut tout aussi impuissante devant l’océan de flammes qui déferlait sur la ville. La chaleur était telle qu’aucun pompier ne pouvait s’approcher à moins de 30 mètres du brasier. Puis la brigade des pompiers E.B. Eddy et la brigade Union sont entrées en action, sans plus de succès. L’incendie se déplaçait à un rythme d’enfer. Des fragments de bardeaux en feu, poussés par le vent, se détachaient des toits des maisons pour aller choir sur d’autres toits de bardeaux qui s’enflammaient à leur tour. Les scieries firent alors entendre leurs sifflets dont le chant, lugubre appelait les milliers de travailleurs à combattre l’incendie qui menaçait les grandes industries des Chaudières. Devant l’intensité des flammes qui enveloppaient les maisons les unes après les autres et la chaleur insupportable qui leur grillait le visage, les pompiers retraitaient. À 11 h 30, le feu avait déjà consumé une partie des rues Chaudière, Wright, Wellington et Main (promenade du Portage). Au milieu des maisons qui flambaient comme des torches pour ensuite s’effondrer dans d’affreux craquements, la population apeurée se hâtait de mettre ses meubles à l’abri. Des gens affolés et chargés de ce qu’ils avaient de plus précieux emplissaient les rues, se coudoyant, se bousculant et semant ici et là des parties de leur fardeau. Des femmes effarées sortaient de leur maison en toute hâte et imploraient les passants de sauver leurs biens. Le crépitement des flammes, l’écroulement des maisons, le hennissement des chevaux effrayés, accompagnés par le roulement d’une centaine de voitures chargées d’effets mobiliers qui défilaient dans les rues produisaient un vacarme assourdissant. Ceux qui n’avaient pas de voitures transportaient leurs effets d’un endroit à l’autre, et au fur et à mesure que l’élément destructeur progressait.

Le commencement du brasier sur la rue Vaudreuil, à Hull

Le tiers de la ville en feu

La ville baignait dans une atmosphère épouvantable. Vers 11 h 45, le feu s’attaqua aux cours à bois de la compagnie Eddy et de la Hull Lumber. Puis, une colonne de feu traversa la rue Bridge (Eddy) pour s’attaquer à la manufacture de papier où elle brûla 10 000 tonnes de papier. Ce fut ensuite au tour de la manufacture d’allumettes à prendre feu ; elle contenait 20 000 caisses de bâtonnets phosphorés. À 13 heures, le tiers de la ville était la proie des flammes furieuses et vociférantes qui ravageaient tout sur leur passage ; Hull était devenue une immense fournaise. Les petites maisons de bois s’enflammaient comme des boîtes d’allumettes et ne mettaient pas plus d’une douzaine de minutes à brûler. Celles construites en pierres vomissaient, par leurs fenêtres crevées, des tourbillons de fumée grise et noire. La ville brûlait dans un ronflement formidable et le feu courait le long des trottoirs de bois comme des torrents sortis de l’enfer.

Le vent soufflant du nord-ouest projeta une nuée de débris embrasés de l’autre côté de la rivière. Cela mit le feu à un hangar de la scierie Booth et aux innombrables piles de planches de bois qui propagea la conflagration dans tout le Flat et les faubourgs environnants — Rochesterville et Hintonburg —, jusqu’à la Ferme expérimentale.

L’incendie était terrifiant. Les flammes, poussées avec rage par le vent qui rugissait, s’étendaient de Hull à Ottawa sur une distance de six kilomètres. C’était une véritable mer de feu déchaînée ; 75 millions de mètres de planches de bois brûlaient. De la colline parlementaire, on aurait dit que toute la ligne d’horizon était en feu. L’intensité des flammes était telle que les poutres de fer du pont des Chaudières se tordaient sous l’effet de la chaleur, écrasant la pompe à incendie de la E.B. Eddy après avoir coupé la retraite à plusieurs pompiers d’Ottawa. L’atmosphère était remplie de feu et l’air était suffocant malgré le vent.

Peu après minuit, les flammes s’apaisèrent faute de vent et de combustible. Plus de 12 000 personnes étaient désormais privées d’abri alors qu’une dizaine de citoyens avait péri.

Raymond Ouimet est le fondateur de la revue d’archives, d’histoire et du patrimoine de l’Outaouais, Hier encore. Ce texte est tiré de son blogue personnel consacré à l’histoire, et plus particulièrement à celle de l’Outaouais.