Tadeusz Stabrowski, qui pose avec sa compagne Elizabeth, a péri pendant la Seconde Guerre mondiale. Son corps a finalement été retrouvé.

Mystère de guerre

CHRONIQUE / C’est une histoire fabuleuse, qu’on dirait tirée d’un roman.

À partir de l’Outaouais, on vient de résoudre un mystère de la Seconde Guerre mondiale grâce à la technologie moderne et au séquençage de l’ADN. Avec pour résultat qu’un héros inconnu de la célèbre bataille d’Angleterre recevra bientôt les honneurs militaires, 75 ans après avoir disparu avec son avion dans l’océan Atlantique.

Mike Melaney, qui habite l’Ange-Gardien, en Outaouais, est le petit-fils de Tadeusz Stabrowski, un pilote de chasse polonais qui a combattu pour la Royal Air Force. Voilà des années que sa famille, lui en particulier, tente d’éclaircir le mystère entourant la disparition de son grand-père. Après l’invasion allemande de la Pologne en 1939, son aïeul a fui avec des camarades aviateurs. Ensemble, ils ont traversé toute l’Europe pour rallier la Grande-Bretagne et reprendre le combat.

Au sein de la RAF, Tadeusz s’est forgé une réputation de bon buveur, d’artiste... et de tête brûlée allergique à l’autorité. C’était aussi un sacré bon pilote, aux dires de ses camarades. Des mains sûres, un œil de lynx, des nerfs d’acier…

Tadeusz est disparu en mer avec son avion après une périlleuse mission de mitraillage en rase-mottes au-dessus de la France occupée, le 11 mars 1943. Avez-vous vu le film Dunkerque ? Vous savez, cette scène où le pilote pose son appareil endommagé sur la mer, échappant de peu à la noyade ? « C’est à peu près ce qui est arrivé à mon grand-père », raconte Mike Melaney.

Tout comme dans le film, Tadeusz pilotait un Spitfire lorsqu’il a été atteint par les canons antiaériens près de Dieppe. Il aurait pu tenter un atterrissage d’urgence en France. De peur d’être fait prisonnier par les Allemands qu’il haïssait de toute son âme de Polonais, il a plutôt tenté un retour en Angleterre.

Son appareil, qui crachait une fumée noire, l’a lâché au-dessus de la Manche. Du haut des airs, son camarade pilote l’a vu amerrir et s’extirper du cockpit. Il a flotté un bon moment, seul, au milieu des eaux glacées de l’Atlantique. L’hydravion venu le récupérer est arrivé trop tard. L’équipage a vu sa tête disparaître sous les flots.

Ce sont les dernières nouvelles qu’on a eues de Tadeusz.

Tadeusz Stabrowski

Tadeusz avait un fils en Angleterre. Âgé de six mois à l’époque, Andre n’a jamais connu son père. Il a été élevé par sa mère, Elizabeth, et par son père adoptif, un Melaney, dont il a pris le nom. Plus tard, Andre Melaney a émigré au Canada où il a eu cinq enfants. Dont Mike, qui vit en Outaouais. Au fil des ans, la famille a rassemblé des archives documentant la vie de Tadeusz. Des photos, des formulaires officiels…

La grand-mère de Mike a elle-même entretenu la légende de Tadeusz, qu’elle avait rencontré dans un pub. Les pilotes de chasse étaient les rockstars de l’époque, raconte Mike. De beaux gosses, frondeurs, vivant leur jeunesse à fond, de peur qu’elle soit sans lendemain. Elizabeth n’a jamais totalement cru à la mort de Tadeusz. Elle racontait qu’il était parti en mission, qu’il reviendrait... Difficile de la contredire, le corps de Tadeusz n’ayant jamais été retracé !

Et puis voilà qu’un historien polonais, apprenant les recherches menées par la famille de Mike, a fait un lien déterminant. Non loin de l’endroit où l’avion de Tadeusz avait sombré, le corps décapité d’un pilote polonais avait été retrouvé sur une plage, en avril 1943. Incapables de l’identifier, les autorités l’avaient enterré dans le cimetière de la commune. Et si c’était Tadeusz qui était inhumé là ? se demandait l’historien polonais.

En octobre 2016, l’historien a informé la famille qu’un universitaire polonais faisait des tests comparatifs d’ADN dans l’espoir d’identifier des restes anonymes de la guerre 1939-1945. Est-ce qu’Andre, le fils de Tadeusz, soumettrait un échantillon d’ADN? Tout d’un coup qu’on ferait un recoupement avec la dépouille du pilote inconnu.

Vous vous doutez de la suite…

Il a fallu un certain temps pour obtenir l’autorisation d’exhumer et effectuer les tests comparatifs. Le résultat était concluant : le corps anonyme enterré dans l’allée 1, tombe 16, du cimetière de Le Crotoy, en France, était bien celui de Tadeusz. « C’est vraiment cool, ces tests d’ADN », m’a dit Mike en terminant son histoire.

Il s’envole bientôt pour la France avec d’autres membres de la famille. Le 11 mars prochain, 75 ans jour pour jour après la mort de Tadeusz, des représentants de la France, de la Grande-Bretagne et de la Pologne inhumeront son corps avec les honneurs militaires.

Sa stèle portera enfin un nom.

Est-ce la fin de l’histoire, Mike ? Il a réfléchi un moment avant de répondre : « Maintenant, nous savons où il est. » Et ça semblait faire toute la différence du monde.