Chronique

Maintenir la lumière

CHRONIQUE / Je ne sais pas d’où me vient cette fascination pour les phares, assurément pas de mon enfance à Val-Bélair, et du grand terrain vague derrière chez moi où nous allions chasser les couleuvres.

On a construit dessus, depuis.

Ça me vient peut-être d’avoir été fille unique, d’avoir eu à meubler des dimanches gris à jouer à la patience.

Toujours est-il que chaque fois que je vois un phare, je m’imagine ce qu’il en a été, à une certaine époque, d’entretenir son faisceau pour guider les marins à travers la noirceur et la brume.

Le gardien ne gardait pas qu’un phare, il gardait des vies.

On a beaucoup parlé des gardiens, moins de ces femmes qui se mariaient avec pour le meilleur et pour le pire, qui acceptaient d’y travailler aussi, de «faire les quarts» à travers le reste.

Le phare devait être veillé 168 heures par semaine.

En ouvrant mon courrier au retour de mes vacances, j’ai remarqué un tout petit bouquin, couverture verte, photo en noir et blanc d’une jeune femme en train de lire, assise sur une roche. Laurence Dubé Lindsay, les cheveux bruns attachés, porte une robe blanche, des souliers lacés en cuir.

C’est son fils, Jocelyn, qui me l’a envoyé.

C’est le titre qui m’a d’abord accrochée, Journal d’une femme de gardien de phare, île Verte, 1934. Jocelyn a trouvé le précieux manuscrit en vidant le logement de son frère Charles, décédé en 2014. Il a décidé de le retranscrire et de le publier à son compte, avec quelques autres textes pour donner le contexte de l’époque.

C’était entre la crise et la guerre, le conservateur Bennett dirigeait le pays, entre deux mandats du libéral Mackenzie King. C’était, surtout, une époque réglée par les humeurs de Dame Nature, qui commandait le rythme de la vie et des déplacements.

C’était bien avant la télé et l’assurance maladie.

Laurence a 26 ans quand elle rédige son journal, presque chaque jour, elle y décrit son quotidien avec Freddy son mari, ce qu’elle fait au phare, mais surtout ce qu’elle fait autour, sa sœur qui entre au couvent, son autre sœur qui meurt à 18 ans.

Les chansons qu’elle écoute à la radio.

Comme ce 2 février, un vendredi. «Je suis à l’île avec Freddy, nous nous proposons de travailler beaucoup cet après-midi, moi au ménage, lui dans ses livres. Mais un beau concert à la radio a pris une large part de cet après-midi, nous sommes ensuite restés assis près l’un de l’autre à évoquer des souvenirs et à faire mille et une confidences et projets.»

Freddy et Laurence se sont mariés le 20 août 1930, à 6h30 du matin, pour ne pas rater le train qui partait à 9h pour Montréal.

Pour leur voyage de noces.

Quelques fois, Laurence parle de son premier fils, Herman n’aura vécu qu’un seul mois, elle se demande ce qu’il serait devenu. Le 8 novembre, elle écrit : «C’est aujourd’hui l’anniversaire de notre Herman, il aurait déjà trois ans. Ce serait intéressant, n’est-ce pas! Mais le Bon Dieu le voulait pour lui!»

Elle avait la foi.

Elle donnait, surtout, plus de place aux joies qu’aux peines, aux embellies qu’aux tempêtes. Aux soupers en famille, à la musique, aux rires.

L’été, la parenté débarquait au phare pour passer du bon temps au grand air, le livre commence par le témoignage d’une des nièces de Laurence, Francine, qui se souvient de ses séjours là-bas, les nuits dans «le lit en or» qui était en fait du cuivre. «La maison a été, pour celles et ceux qu’elle a reçus, un havre dont on garde le souvenir.»

La maison n’est plus, remplacée par deux gites.

Mais les leçons de presque 30 ans à guider les marins, oui. Dans les nuits les plus obscures et dans les pires tempêtes, ils ont veillé. On attendait du gardien qu’il fasse ceci, il devait «maintenir la lumière».

Le phare est une métaphore de la vie.

Chronique

Sur les chapeaux de roues

CHRONIQUE / J’ai étudié avec Dominique Tremblay à Jonquière, en Art et technologie des médias, je savais déjà qu’il irait loin.

Que son fauteuil roulant ne l’arrêterait jamais.

Né à 29 semaines de grossesse, il est atteint de paralysie cérébrale, ce qui ne l’a pas empêché d’étudier, de travailler, de voyager, de représenter le Canada deux fois aux Jeux paralympiques.

Il a joué au basketball, c’est là qu’il a rencontré Émilie, qui jouait au basketball aussi. Émilie est paralysée à partir du torse, elle peut se servir de ses mains, la gauche est un peu capricieuse, mais quand même. Elle n’a jamais marché, elle a eu un accident d’auto quand elle avait sept mois.

C’était en 1983, un homme complètement ivre a percuté la voiture de sa mère. «On revenait de chez la gardienne. Le gars n’a pas fait son “cédez”, elle n’a pas pu l’éviter ni changer de voie, il y a un camion qui arrivait dans l’autre sens.» Sa mère a passé un bon bout de temps à l’hôpital, elle s’en est tirée à peu près indemne.

Émilie est restée paralysée. «Tu peux le dire que le gars était saoul, si ça peut faire réfléchir quelqu’un.»

Voilà.

Dominique et Émilie sont en couple depuis une bonne dizaine d’années et, comme la majorité des couples, est venu ce jour où ils ont parlé d’avoir des enfants. «J’en ai toujours voulu. J’en voulais trois, Dominique, deux.»

Ils ont commencé par un.

Adélianne est née il y a sept ans, en parfaite santé. Comme tous bons futurs parents, Dominique et Émilie avaient préparé le coup, mais pas tout à fait comme tous les futurs parents. «On a reçu l’aide de la clinique Parent plus, qui offre une foule de solutions adaptées pour les parents qui ont des handicaps.»

Peu importe le handicap.

Ils ont eu un lit adapté, un bain adapté, une poussette adaptée, la fille qui s’est occupée d’eux a patenté la coquille pour qu’ils puissent l’installer dans leur voiture. «On a eu une petite veste avec une poignée dans le dos, on installe ça à l’enfant et ça nous permet de le soulever quand il est par terre.»

Ça marche quand ils sont bébé.

J’ai demandé à Émilie ce qu’elle avait ressenti quand sa fille avait fait ses premiers pas. «Ce n’est pas tant les premiers pas qui m’ont marquée. C’est quand elle a eu l’âge que j’avais quand j’ai eu mon accident. C’est là que j’ai réalisé tout ce que ma mère avait vécu, ce qu’elle avait eu à traverser.»

Adélianne marche, son petit frère Léobert, trois ans, aussi.

Ils courent.

Ça m’a sauté aux yeux quand j’ai vu passer sur Facebook une photo de famille qu’il a partagée, les deux parents en fauteuil roulant, les deux enfants debout à côté. Pour avoir deux enfants aussi, et mes jambes pour courir après, j’ai voulu savoir c’était quoi leur recette secrète.

Il n’y en a pas.

J’ai les ai rencontrés au Musée de la civilisation la semaine dernière, je parlais à Émilie pendant que Dominique s’occupait des mousses. Les deux couraient, Dom roulait derrière, avec un calme olympien. Il en a vu d’autres. Il est du genre à aller faire l’épicerie avec Léobert, le laisser filer avec un petit panier, le récupérer à la fin.

Émilie, elle, préfère le garder dans son champ de vision, avec un petit harnais accroché à un sac à dos.

«On a chacun notre technique.»

Ils ont chacun leur voiture, dont un véhicule qu’ils ont fait adapter pour voyager en famille, ils étaient à l’étroit dans leur Mazda5. Ils habitent depuis des années à Laval dans un logement qu’ils adaptent au fil des années. Les deux travaillent à temps plein, font les aller-retour entre l’école et la garderie.

Dominique va voir sa mère presque tous les jours, ils vont voir des matchs de l’Impact ensemble.

«Il y a certaines choses qu’on ne peut pas faire, comme des sorties tout seuls en famille. Quand on le fait, au zoo par exemple, on s’arrange pour y aller avec des amis qui ne sont pas en fauteuil» pour rattraper les enfants au besoin. «On commence à envisager d’y aller tout seuls...»

Quand les enfants écouteront plus.

Parce que pour la discipline, tout ce qu’ils peuvent faire, c’est se faire écouter. «Présentement, notre plus gros défi, c’est de punir. On ne peut pas les prendre et les mettre quelque part. Comment on punit quand on ne peut pas s’imposer physiquement? Quand on n’a pas de rapport de force avec la grandeur?»

La réponse est ce qu’on fait tous. «De notre mieux.»

Et d’emmener les enfants à faire de leur mieux aussi. «Adélianne nous aide de plus en plus, on lui demande parfois de ramasser des choses par terre, d’aller chercher des objets qui sont placés trop haut pour nous. Même Léobert nous donne un coup de main aussi quand il est capable.»

L’expression «hors de la portée des enfants» ne s’applique pas chez eux.

Émilie et moi avons jasé presque une heure pendant que Dominique était au costumier du musée, on a fini par être juste deux mères qui parlaient de leurs enfants, de leurs personnalités, du tourbillon de la vie de famille qui fait qu’on voit moins nos amis, de la joie des épidémies de gastro.

Je leur lève mon chapeau. 

De vivre, au sens propre, sur les chapeaux de roue.

Chronique

Autour d’un ballon

CHRONIQUE / «Je le croisais au travail, il me saluait. À force de me faire dire bonjour, je lui ai parlé.»

Samuel et Francis sont devenus amis.

Francis Guénette travaille chez Olymel depuis huit ans, Samuel Riche est arrivé au printemps. Il est arrivé avec sa femme, qui travaille chez Olymel aussi, avec une trentaine de «p’tits nouveaux».

Ils ont quitté l’île Maurice pour la Beauce.

Pénurie d’employés oblige, la compagnie s’est tournée vers Madagascar et l’île Maurice pour aller chercher du renfort pour faire tourner ses usines. En passant par une agence de recrutement sur place, Olymel a tout organisé, payé leur voyage jusqu’ici, leur a même trouvé des logements.

Ça, c’est une première étape, la paperasse, la job. 

Et c’est là que Francis entre en jeu, quand il renvoie le bonjour à Samuel, quand ils se mettent à jaser, à prendre leurs pauses ensemble sur leur shift de soir, dans le département de Marquis.

Marquis, c’est le contremaître.

Samuel a demandé à Francis ce qu’il y avait à faire dans le coin les fins de semaine. «Il voulait savoir s’il y avait du soccer ici... Je lui ai dit qu’en Beauce, on était plus hockey! Mais plus on en discutait, plus on se disait que ça pourrait être une bonne idée de partir ça, le soccer.»

C’était en mai, ils se sont mis à regarder les terrains qui pourraient être disponibles à Sainte-Marie, ils aimaient bien ceux derrière le casse-croûte Chez Dan. «Il y a un entrepreneur qui a entendu parler du projet, il a payé la location pour l’été, il s’est arrangé avec la Ville. Il a voulu rester discret.»

Le mot s’est passé aussi chez Olymel. «Les gens de l’île Maurice venaient nous voir et nous demandaient “Quand est-ce que ça commence?”»

Ça a commencé en juin.

Le rendez-vous a lieu le dimanche, de 15h à 17h. «On a mis ça à cette heure-là parce qu’il y en a qui vont à l’église, ça adonnait mieux à tout le monde comme ça.» Les gens ne s’annoncent pas, ils viennent s’ils peuvent, les équipes sont faites juste avant le match. «On a déjà été 35!»

Chaque joueur paye 3 $, ça couvre les dépenses, ils ont pu acheter des dossards et des ballons.

Il y aussi des travailleurs de Madagascar, une fille de la Colombie et un gars du Congo entre autres. «C’était juste des gens d’Olymel au début, mais c’est ouvert à tout le monde. Nous autres, on est nés avec une rondelle, et eux avec un ballon. Ils nous montrent comment jouer, ils nous enseignent. Ils m’ont montré à être gardien.»

Francis se débrouille très bien, même quand le tir vient de Christopher. Christopher était dans la sélection nationale de l’île Maurice. «Quand il est parti pour ici, il a laissé ses choses de soccer.»

Il ne pensait plus s’en servir.

«Il y a des Québécois qui jouent aussi, comme mon ami Steven. On s’amuse, ça facilite la bonne entente, ça développe la confiance. Il y a un esprit d’équipe qui s’installe au travail, de la bonne humeur. Plus ils s’intègrent, plus ils sont bien.»

Ensemble, ils vont faire une collecte d’argent pour le fils de Steven qui a besoin d’un véhicule adapté.

Je suis allée les voir un samedi avant-midi, ils avaient déplacé le match parce qu’ils avaient organisé un grand festin mauricien le lendemain. Ils étaient plus d’une vingtaine, ont partagé les équipes avant de commencer. J’étais avec mes gars, deux fans finis de soccer, ils en ont mis un dans chaque équipe.

Les deux ont failli marquer.

Même Marquis est venu faire un tour. Il est resté une bonne heure sur le bord du terrain pour jaser.

Quand j’en ai eu fini de discuter avec Francis, il est allé remplacer Samuel sur le jeu, je voulais lui parler, qu’il me raconte c’est comment sa nouvelle vie. Il est arrivé avec tous les autres le 16 mars, il y avait de la neige. 

Et du froid. 

Un froid de mars, mais quand même.

Ça fait cinq mois qu’il est ici et il n’en revient pas comme c’est beau, comment on est «sympathiques». Il avait un bon boulot à l’île Maurice, «je travaillais dans l’aluminium», sa femme tenait un petit commerce, elle faisait de l’alouda, un breuvage à base de lait qui ressemble au bubble tea.

Il a promis de m’y faire goûter.

Ils ont deux enfants, une fille de 11 ans et un gars de sept ans. «On avait de la misère à joindre les deux bouts.» Quand l’offre d’emploi d’Olymel s’est présentée, ils ont sauté sur l’occasion d’avoir une vie meilleure. Il travaille aux «neckbones», à désosser des cous de porcs, il manque de monde ici pour faire ça.

«C’est difficile au début, mais on s’habitue vite.»

Leurs enfants sont restés à l’île Maurice avec ses parents, l’idée est qu’ils viennent les rejoindre dans deux ans, quand Samuel et sa femme auront leur résidence permanente. Ils ne se verront pas d’ici là.

Francis, lui, est toujours partant pour donner un coup de main. «La semaine passée, j’en ai emmené trois à leur examen de conduite. J’en ai emmené deux au Festival d’été, au spectacle de Shawn Mendes, j’ai trouvé deux passes, je suis allé avec Jerry et Christopher. Ils n’en revenaient pas, tu aurais dû voir leurs yeux!»

Il fallait voir les siens quand il me racontait ça.

«J’aime ça partager, rendre service. C’est dans ma nature. J’aime quand les gens s’entendent bien.»

Lui et Samuel ont de belles ambitions pour l’équipe. «On aimerait bien ça avoir des uniformes, avoir un nom, participer à des tournois. Avec les 3$ que les gens payent chaque dimanche, on regarde pour louer un terrain intérieur pour pouvoir continuer à jouer pendant l’hiver.»

On aura beau faire des thèses sur l’intégration des immigrants, y a pas grand-chose qui accote un «bonjour».

Et un simple ballon.

Chronique

Le père Noël s'appelait Laurette

CHRONIQUE / Jean-Louis Blouin avait 10 ans, il en avait assez d’avoir une orange pour Noël, quand il avait une orange.

Il a écrit au père Noël.

Du village de Saint-Louis-de-Blandford où il habitait avec ses neuf frères et sœurs, il est tombé sur une page du Soleil, où on invitait les enfants à envoyer une lettre pour demander ce qu’ils souhaitaient. Le 14 décembre 1942, Jean-Louis a pris un crayon de plomb et une petite feuille de papier ligné

«Bon père Noël,

J’ai trouver un morceau de gazette du Soleil et vous étiez dessus, maman a dit que vous étiez à Québec et que vous allez rien que dans les grande ville. Pourquoi que vous pas icitte aussi nous donner du bonbon? On a jamais rien nous autres à Noël et on des bon petit enfant pourtant. Mais on é pauvre. Pourquoi que vous allé juste sus le monde riche, ces pas note faute si on é pauvre. Je prie bien le petit Jésus pour qui vous dise de venir. Si vous êtes pas capable de venir envoyez nous vos servants. On est 10 enfants, je m’appelle Jean-Louis Blouin, j’ai 10 ans.

Bonsoir bon père Noël pensez à nous autres»

Vous savez quoi?

Le père Noël a répondu. 

Plus que ça, il a envoyé au bureau de poste de Princeville une grosse boîte avec des bonbons et des jouets dedans.

Jean-Louis a tout de suite repris son crayon de plomb, du papier pas ligné, pour lui dire merci. «Cher bon père Noël, je suis assez content des bel affaire que vous nous avez envoier que je sais pas comment vous dire ça pour vous dire gros des fois merci.»

Sa mère Bertha lui a écrit aussi. «Vous auriez dû voir Jean-Louis, et les autres aussi, comment il était content, il sautait de joie de voir toutes ces belles choses. [...] Ils priaient bien à tous les ans, mais que voulez-vous, on ne pouvait rien leur donner à ces pauvres petits.»

Sans aucun doute, le père Noël existait.

Ces lettres sont parvenues jusqu’à moi grâce à la fille de Jean-Louis, Nancy, qui les a conservées précieusement. Je l’ai rencontrée dans un café à Montréal, elle m’a parlé de cette magnifique histoire. 

Et elle ne s’arrête pas là. L’année suivante, Jean-Louis a repris son crayon de plomb, il a réécrit au père Noël pour qu’il ne les oublie pas. «Père Noël, c’est votre petit Jean-Louis qui vous écrit cette année encore...»

Une autre boîte est arrivée.

Jean-Louis en a reçu une aussi pour sa fête, avec des crayons et du matériel scolaire. Sa mère en a reçu une avec une nappe et des vêtements. Une des sœurs de Jean-Louis a même pu aller à l’école.

Pendant plus de 10 ans, le père Noël du Soleil n’a pas raté un Noël ni une fête, il est devenu le confident de Bertha, qui lui racontait la maladie de son mari, la pauvreté, presque l’indigence. Elle le remerciait de lui envoyer du «gruau, de la farine, des biscuits thé et tout le reste.»

Avec, toujours, une promesse de prières.

Le père Noël répondait toujours, avec une calligraphie soignée. Le 13 juillet 1952, il a envoyé une carte postale du Banff Springs Hotel. «Voilà où le père Noël est en vacances. Je suis encore au Canada, mais vers l’Océan Pacifique. [...] Regarde les jolies montagnes derrière, il y a de la neige éternelle.»

Puis, un jour de décembre 1952, le père Noël a révélé un secret à Jean-Louis. «Cette année, je vais te dire que je ne suis pas un homme mais une dame, ou une maman si tu aimes mieux, qui aime beaucoup les petits enfants qui sont bons pour leurs parents. Le secret de la lettre est celui-ci. Mon papa travaille au journal Le Soleil et c’est par lui que j’ai reçu ta première lettre il y a de ça 10 ans. Te souviens-tu?»

Elle a signé, comme toujours, «père Noël».

À Bertha, elle avait déjà révélé qui elle était. Fille d’un typographe du Soleil, Laurette Dulac était mariée à un chapelier de la rue Saint-Jean. 

Laurette s’est dévoilée de plus en plus, elle lui a donné son adresse, s’est présentée à la maison de Bertha et d’Ovila. Elle a pris des photos, Nancy me les a montrées. «Elle est venue visiter la famille, mais il n’y avait pas d’adulte ce jour-là. Elle a pris des photos des enfants, elle est repartie.» 

Jean-Louis n’a jamais revu Laurette, ils se sont écrit des lettres jusqu’en 1956, il avait déménagé à Montréal pour travailler. 

Il était presseur dans une manufacture de nylon.

Laurette n’a pas eu d’enfants, elle a conservé toute sa vie les lettres de Jean-Louis et de Bertha. «Ma grand-mère a gardé ses lettres, Laurette avait celles de l’autre côté, alias “père Noël Soleil”. Elle les a remises à une femme avant de mourir, à la dernière résidence où elle habitait. C’est cette femme-là qui me les a remises, elle m’a dit “elle vous a attendue longtemps, elle aurait tellement aimé vous raconter”...»

Nancy regrette de ne pas l’avoir rencontrée de son vivant.

Elle aurait eu tellement de questions à poser, sur l’époque, sur sa vie. «D’un côté il y a ma grand-mère qui élève ses 10 enfants, de l’autre côté il y a cette femme de la ville, chapelière. Deux femmes qui vivent dans une période difficile, la guerre et l’après-guerre. Laurette n’était pas nécessairement riche, mais elle a voulu aider.»

Deux vies qui se sont croisées. «Ce sont deux femmes que rien n’unissait, qui venaient de milieux complètement différents.»

Tout ça grâce à un morceau de gazette.

Et un p’tit gars qui voulait des bonbons.