Ce qui est certain, c’est que ceux qui seront dans le bois, ou qui n’ont pas voté par anticipation, ne voteront pas lundi.

Voter ou chasser

CHRONIQUE / - Savez-vous pour qui vous allez voter?

- Pourquoi?

- Pour les élections...

- C’est quand donc?

- Lundi.

- Lundi là?

À trois jours des élections, la serveuse de ce restaurant de Forestville n’avait aucune idée que tout le Québec était appelé aux urnes lundi. Elle savait par contre exactement le jour du début et de la fin de la chasse.

«Il y en a beaucoup qui partent dans le bois samedi, c’est certain qu’ils ne vont pas redescendre pour aller voter.»

La chasse, ça tombe toujours dans les mêmes dates, année après année.

Et voilà qu’on a mis les élections à date fixe directement dans la période de chasse, une activité qui est loin d’être anodine dans plusieurs régions. Sur la Côte-Nord comme ailleurs, les gens prennent leurs vacances pour aller à la chasse, des commerces ferment pendant la chasse.

J’ai dû aller au garage à l’aller, j’ai été bénie qu’un des trois mécaniciens ne soit pas un chasseur.

Il était seul à garder le fort.

Le petit restaurant à côté était fermé.

Celui où j’ai soupé et pris un verre était particulièrement tranquille pour un jeudi soir. «Les hommes sont partis dans le bois, il n’y a pas grand-monde icitte à soir», m’a confirmé la serveuse. Et ceux qui étaient là parlaient plus du Canadien que des promesses de partis. En fait, ils ne parlaient que du Canadien.

Pas un mot sur les élections.

Certains ont voté par anticipation. Dans la circonscription de Réné-Lévesque, où j’étais vendredi, presque 15 % des électeurs se sont prévalu de leur droit de vote avant le scrutin général de lundi. 

À l’échelle du Québec, le vote par anticipation a été moins couru qu’en 2014.

Quelque chose me dit que ce n’est pas la promesse du Parti québécois de diminuer le prix des permis et de les donner aux jeunes qui fera une grosse différence. Il en coûte présentement autour de 75 $ pour avoir le droit de chasser l’orignal, une soixantaine pour le chevreuil.

Le problème n’est pas là.

Selon un reportage diffusé à TVA, aucune élection générale provinciale ne s’est produite en même temps que la chasse depuis 1973, il me semble que ceux qui ont planché sur le calendrier pour trouver «la» date des élections à date fixe auraient pu en tenir compte. Mais ça ne leur a probablement même pas traversé l’esprit.

Ils ont dû penser à plein de choses, pas à ça.

Et pourtant. Personne n’aurait l’idée de tenir des élections l’été pendant la saison du barbecue.

Radio-Canada rapportait en début de semaine que les bureaux de vote au Saguenay–Lac-Saint-Jean ont été pris d’assaut par des chasseurs à l’orignal, justement, qui avaient prévu le coup et qui voulaient exercer leur devoir de citoyen par anticipation. Plusieurs ont rebroussé chemin.

Ça n’aurait pas dû arriver.

Sur le chemin du retour vendredi, sur le traversier entre Tadoussac et Baie-Sainte-Catherine, juste à côté de ma voiture, un gros orignal derrière un «pick-up». Une poignée de curieux se sont attroupés autour, les deux chasseurs sont sortis, nous ont expliqué qu’ils l’avaient pris à deux heures au nord de Labrieville.

Ils venaient de Victo, seront de retour à temps pour voter.

L’histoire ne dit pas s’ils le feront.

Ce qui est certain, c’est que ceux qui seront dans le bois, ou qui n’ont pas voté par anticipation, ne voteront pas. Me semble que, dans un contexte où le taux de participation s’effrite d’élection en élection, on ne peut pas se payer le luxe de se priver de tous ces électeurs partis traquer la bête.

La serveuse qui m’a servi à déjeuner, celle qui ne savait pas qu’il y avait des élections générales, a résumé leur dilemme, qui n’en est pas vraiment un. «Entre voter et chasser, devinez ce qu’ils vont faire...»