En créant un ministère de la Prospérité de la classe moyenne avec à sa tête Mona Fortier, Justin Trudeau mène une opération de communication et de séduction.

Une limousine pour Robin des bois

CHRONIQUE / La prospérité est un concept passablement subjectif, même le Larousse en donne deux définitions, soit un «état marqué par l’expansion, par l’abondance» ou un «état de quelqu’un qui est dans une situation favorable sur le plan économique ou de la santé».

Les gens, je crois, l’associent davantage à l’abondance.

La classe moyenne est une notion tout aussi floue, personne ne s’entend vraiment sur les frontières de ce fourre-tout. 

Dans un texte de Stéphanie Grammond publié en 2017 dans La Presse, elle indique qu’au Québec, selon les lignes directrices de l’OCDE, les célibataires qui en font partie ont un revenu oscillant entre 28 500 $ et 57 000 $ et, pour une famille de quatre personnes, entre 57 000 $ et 114 000 $.

Au Québec, c’est 38 % des gens.

Le ministre des Finances Bill Morneau venait de déposer son budget, l’expression «classe moyenne» y apparaissait 166 fois.

Stéphanie Grammond avait profité de l’occasion pour en parler avec Jean-Herman Guay, professeur à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke. «La classe moyenne telle que définie par les politiciens est considérablement gonflée. On comprend le côté fédérateur de cette expression-là. Statistiquement, c’est seulement 38 % de la population qui en fait partie, mais politiquement, ça va chercher peut-être 80 % des gens. C’est magnifique!»

Alors, quand Justin Trudeau annonce la création d’un ministère de la Prospérité de la classe moyenne, il fait un calcul politique, il vient court-circuiter les mauvaises langues qui oseraient lui reprocher de ne pas en faire assez pour soulager les difficultés économiques — réelles — d’une partie de la population.

On l’a vu pendant la dernière campagne électorale, les chefs de partis ont rivalisé de promesses à l’endroit de la classe moyenne, Andrew Scheer le premier, répétant comme un mantra vouloir remettre plus d’argent aux gens. Son slogan ne faisait aucun doute : «Plus. Pour vous. Dès maintenant.»

Tellement que, à force de le répéter ad nauseam, il a réussi à neutraliser le bilan libéral. Pendant la campagne électorale, la perception de la réalité a été modifiée, Trudeau n’est pas arrivé à défendre et à gagner des votes sur les mesures qu’il a prises pour la classe moyenne. Ce n’est quand même pas rien sachant que, selon une récente étude de la Chaire en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke, le gouvernement Trudeau a «redonné» 3,5 milliards $ par an à la classe moyenne, environ 88 % de cette somme aux familles.

L’essentiel du rattrapage a été fait par la mise en place de l’Allocation canadienne pour enfants (ACE) qui est venue remplacer l’allocation familiale abolie — avec d’autres mesures fiscales — par le prédécesseur de Andrew Scheer, Stephen Harper. Une somme de 18 milliards $ qui n’allait plus à la classe moyenne.

À sa gauche, Jagmeet Singh a fait la même chose en martelant que les libéraux ne gouvernaient que pour les riches et en promettant de «se battre pour vous», une allusion implicite à la classe moyenne. Pendant la campagne, il a souvent affirmé que «M. Trudeau n’est pas prêt à imposer les plus riches. […] Les familles qui travaillent fort et les familles de la classe moyenne paient leur juste part. Elles n’ont pas besoin de payer une plus grande part du fardeau.»

Et pourtant, en modifiant les taux d’imposition, le gouvernement libéral a déplacé deux milliards des plus nantis vers les plus pauvres.

L’étiquette a pourtant collé au premier ministre.

En créant un ministère de la Prospérité de la classe moyenne, Justin Trudeau se dit qu’on ne l’y reprendra plus, il fait le pari qu’il coupera l’herbe sous le pied à ses adversaires à la prochaine campagne électorale. C’est une opération de communication et de séduction, avec la facture salée qui vient avec un ministère.

Une limousine pour Robin des bois.

Il aurait aussi pu l’appeler le ministère de la Réélection, on comprend bien que le chef libéral fourbit déjà ses armes pour la prochaine bataille électorale qui viendra peut-être plus tôt que tard et qu’il veut priver ses adversaires des munitions qu’ils ont utilisées pendant la dernière campagne.

En créant ce ministère, il veut marquer son territoire.

Cela dit, j’ai bien hâte de voir ce que fera la nouvelle ministre Mona Fortier, qui risque de devenir la ministre des allocations et des crédits d’impôt, rôle dont s’acquittait plutôt bien le ministre des Finances. Son mandat officiel n’est pas encore connu, mais ce que les gens comprennent dans le nom de ce ministère, c’est qu’ils auront plus d’argent.

Le gouvernement fera la même chose, mais chaque fois qu’il adoptera une mesure, il pourra se poser en défenseur de la classe moyenne.

Devrait-on compter le budget du ministère comme une dépense électorale?