Mylène Moisan
C'était jour de retrouvailles pour les finissants de la polyvalente de Charlesbourg. 
C'était jour de retrouvailles pour les finissants de la polyvalente de Charlesbourg. 

Un genre d'au revoir [PHOTOS]

CHRONIQUE / Dame Nature a mis ses plus beaux atours pour l’occasion, robe bleu ciel pétant ornée d’une broche plein soleil, c’était jour de retrouvailles pour les finissants de la polyvalente de Charlesbourg, qui s’étaient laissés le jeudi 12 mars en se disant «à demain». Ou peut-être à lundi.

On annonçait une tempête le lendemain.

Sauf qu’il n’y a pas eu de lendemains, mais une tempête si, et toute une. Est arrivé ce qu’on sait, le premier ministre François Legault a annoncé le vendredi que toutes les écoles seraient fermées pendant deux semaines et les finissants se disaient, comme tout le monde, que ça leur ferait un beau congé.

Ils ne sont jamais retournés à l’école.

Quand le gouvernement a annoncé fin avril que seules les écoles primaires allaient rouvrir, les finissants du secondaire ont réalisé qu’ils se reverraient plus, qu’ils n’allaient pas pouvoir se dire au revoir. Même pas en retournant vider leur casier, on s’est assuré qu’ils ne se croisent pas.

Pouf, fini.

J’avais parlé à Émilie, finissante à la polyvalente de Charlesbourg, qui avait éclaté en sanglots en apprenant que son cinquième secondaire allait finir comme un pétard mouillé. Elle s’était impliquée dans l’album, qui avait d’ailleurs été envoyé chez l’imprimeur le jour où les écoles ont fermé. «La fin du secondaire 5, c’est un rite de passage. On avait tous très hâte, surtout pour les trois derniers mois…»

Ce qu’elle souhaitait alors, c’était seulement quelques heures pour se croiser une dernière fois, à la fois des retrouvailles et un au revoir.

C’était hier.

Ce n’était pas un bal évidemment – il a été repoussé au 25 septembre –, plutôt un rendez-vous que l’école a donné aux finissants pour aller chercher leur album, le faire signer par les profs, recevoir un certificat des mains du directeur et un petite plante qu’ils pourront planter.

Tout le monde à la queue leu leu.

À deux mètres.

Avec des masques.

Ce n’était pas un bal évidemment – il a été repoussé au 25 septembre –, plutôt un rendez-vous que l’école a donné aux finissants pour aller chercher leur album, le faire signer par les profs, recevoir un certificat des mains du directeur et un petite plante qu’ils pourront planter.

À quelques exceptions près, les étudiants ont suivi les consignes, ils se sont pointés avec un masque, ça allait du classique masque de procédure à des modèles plus stylisés, le noir étant très tendance à ce que j’ai pu voir. Des finissants étaient sapés comme ils l’auraient été à leur bal, robe longue, smoking et nœud papillon.

D’autres en robe soleil et bermudas.

Tout le monde devait faire la file, suivre un itinéraire délimité avec des cordes jaunes qui passaient devant des tables pliantes avec une nappe blanche où les professeurs les attendaient avec leur crayon. Et leur sourire. Un sourire à sens unique, les profs n’avaient pas à porter de masques.

Dominique, la prof d’art dramatique, avait préparé un petit sac pour chacun des étudiants qui ne présenteront jamais leur pièce de théâtre, avec leur nom sur chaque sac, et à l’intérieur un cadeau bien spécial. Dominique, qui confectionne d’habitude les costumes de ses pièces, a fabriqué des masques. Un différent pour chaque étudiant, elle y a joliment brodé le nom de la pièce de théâtre – Wicked– et les années de leur secondaire, 2015-2020, jamais elle n’aurait pensé donner ça un jour en cadeau.

Wicked, vilain, comme le virus.

Les finissants ont pu recevoir le traditionnel album de finissants. 

Marilou était avec trois autres étudiants en théâtre, ils ont tout de suite troqué leur masque pour celui de Dominique. Ils se sont rapprochés. Ils étaient contents malgré les cordes jaunes, malgré la distance, malgré que ça n’avait rien à voir avec une fin d’année normale, il n’y a plus rien de normal de toute façon.

Puis, la file avec le deux mètres est devenue une large traînée de jeunes près les uns des autres, ils étaient des dizaines à se revoir pour la première fois depuis mars, pour vrai, pas sur un écran.

C’est pour ça que la direction a demandé le masque.

On savait.

On savait que les règles de distanciation allaient être difficiles à faire respecter, que les jeunes allaient vouloir se rapprocher les uns des autres. Comme des aimants. Marilou me l’a dit, elle avait besoin de cette journée, elle est «moins anxieuse», elle a pu boucler la boucle, tourner la page.

Dans cette large traînée, deux étudiants se sont retrouvés, elle et lui se sont regardés l’air de dire «on peut-tu?» 

Et ils se sont serrés dans leurs bras.