Chaque fois que je rencontre un vieux couple, je demande toujours aux amoureux leur secret. L’indulgence revient souvent.

Que nous nous indulgencions

CHRONIQUE / Le terme est vieilli, ce n’est pas anodin, le verbe «indulgencier» n’est plus d’usage dans le langage.

Il a rapport aux fautes.

Dans mon bon vieux Petit Larousse de 1986, on n’en donne que le sens catholique, vieilli lui aussi, qui remonte à une époque pas si lointaine où on rachetait ses péchés à coups d’indulgences et où on pouvait les attribuer à des objets. On pouvait ainsi indulgencier un chapelet, une médaille.

Il fut un temps où l’indulgence était tellement hot qu’il y avait un commerce des indulgences, les riches pouvant s’en acheter tant qu’ils en voulaient et ainsi se réserver un penthouse au paradis.

On ne gagnait pas son ciel, on l’achetait.

L’indulgence est devenue une vache à lait pour enrichir l’Église et ses influents prélats, qui avaient la mainmise totale sur ce florissant marché. Si vous visitez la cathédrale Notre-Dame-de-Rouen, vous verrez la «tour du beurre», financée par la vente de dérogations pour manger des matières grasses pendant le carême.

Chaque péché avait son prix.

Cette commercialisation à outrance a même mené à ce qu’on a appelé la querelle des indulgences, une des causes du schisme entre catholiques et protestants, opposés à l’idée de monnayer la peur de l’enfer.

Ce que je retiens surtout, c’est qu’on a vidé l’indulgence de son sens.

Celui de pardonner.

Et c’est ici que j’en arrive à la seconde définition d’indulgencier, dans la vie de tous les jours, faire preuve de compassion, de bienveillance.

Écouter.

Chaque fois que je rencontre un vieux couple, je demande toujours aux amoureux leur secret. L’indulgence revient souvent. Accepter les défauts de l’autre, lui pardonner des faux pas. Ou, comme l’imageait cette dame qui m’avait révélé le sien, «ne jamais se coucher choquée».

Simple et compliqué.

L’indulgence est à la mode, avec soi-même. C’est plus facile. La croissance personnelle en fait une condition sine qua non, se donner le droit à l’erreur, ne pas se juger, ne pas être trop sévère envers soi-même. Des études tendent même à démontrer que les gens qui sont indulgents avec eux réussissent mieux.

Ce serait même plus efficace que l’estime de soi.

Avec les autres, c’est une autre paire de manches. Je le vois dans certains courriels que je reçois. Quand je parle des problèmes des enfants à l’école, il y a toujours un ou deux lecteurs qui accusent la moitié de l’humanité, les femmes, de travailler au lieu de s’occuper de leur marmaille. Quand je parle de pauvreté, il y en a toujours pour me rappeler qu’ils n’ont qu’à se trouver une job. On est en pénurie de main-d’œuvre, non?

Si c’était aussi simple. 

On l’a vu aussi quand mon collègue Marc Allard a parlé de Valérie Brière, cette mère monoparentale qui tentait de reprendre le dessus, mais qui traînait de vieilles contraventions pour flânage comme des boulets. Après avoir tenu la ligne dure, le maire Labeaume a regretté publiquement avoir manqué d’empathie.

D’indulgence.

C’est ce que je nous souhaite, simplement, pour la nouvelle année. Ne pas sauter aux conclusions trop vite, prendre le temps de nous comprendre. Tendre la main plutôt que montrer du doigt.

Que nous nous indulgencions.