Le jour où la DPJ est entrée dans la famille de Fanny*, le drame s’est accentué.

Quand la DPJ fait fausse route

CHRONIQUE / Au lendemain de la mort de la fillette de Granby, la première réaction du Directeur de la protection de la jeunesse de l’Estrie a été une mise en garde : «Attention de faire des amalgames et de sauter aux conclusions trop hâtivement», comme si tout avait été fait dans les règles de l’art. Alain Trudel a été aussitôt relevé de ses fonctions, le ministre Lionel Carmant répliquant que «tous les signes montraient qu’il y avait eu un problème dans la gestion de ce qui s’est passé». Le Soleil entame aujourd’hui une série de reportages exposant des cas où la DPJ a fait fausse route, où elle s’est entêtée, et où des enfants en ont fait les frais.

Jour 1

«Avant, quand je lisais des histoires de DPJ dans les journaux, je me disais : “Ça ne se peut pas, il doit y avoir quelque chose qu’on ne sait pas.” Je me disais : “Les parents doivent avoir un problème.”»

Jusqu’à ce que la DPJ entre dans la vie de Fanny*.

Le père de sa fille et elle sont séparés, ils ont une garde partagée et l’entente est excellente entre eux. Deux jours avant le départ de Fanny pour un contrat à l’extérieur du Québec prévu il y a longtemps, sa fille refuse d’aller passer la semaine chez son père. En 48 heures, Fanny s’organise pour que sa fille puisse habiter chez des proches pendant son absence. Elle part l’esprit tranquille.

Sa fille a 13 ans, elle est suivie par un psychologue depuis quelques années, ses problèmes de santé mentale l’ont menée à être hospitalisée quelques fois. Elle est alors scolarisée quatre jours par semaine à l’hôpital où elle reçoit des soins. Elle a tendance à manipuler les gens à coups de menaces suicidaires.

Quelques jours après son départ, Fanny reçoit un courriel. «C’est une travailleuse sociale, elle me dit que je suis partie sans rien organiser pour ma fille. Je ne comprends rien du tout, ça ne fait ni queue ni tête.»

Elle revient à Québec sur-le-champ, se rend tout de suite voir sa fille à l’hôpital. «Ma fille n’aime pas les imprévus. Quand elle me voit, elle fait une crise, elle dit : “Si je vais chez vous, je me suicide!” On lui trouve une place chez une amie et, quand elle passe chez moi pour chercher du linge, elle change d’idée, elle veut rester chez moi.»

Un classique.

Le lendemain, Fanny reçoit un appel de la DPJ. «La personne me dit : “Votre fille semble avoir trop de contrôle à l’hôpital, il faut lui donner moins de choix, mieux l’encadrer.” Je suis totalement d’accord avec ça.» Après une autre menace suicidaire à l’hôpital, la fille de Fanny est placée en urgence dans un centre jeunesse pour 48 heures. «C’était pour lui faire comprendre que c’est sérieux, des menaces.»

Sa fille y passe la fin de semaine, une travailleuse sociale appelle le lundi. «Je reçois l’appel à 8h30, elle me dit que ma fille devrait revenir chez moi, qu’elle va me rappeler dans une demi-heure. Elle me rappelle à 11h15, me dit que les plans ont changé. Ils me disent qu’en se réveillant, ma fille était ambivalente, qu’ils ont fait un plan pour qu’elle reste cinq jours, mais que ma fille a demandé finalement à revenir chez moi. Elle me dit : “On n’a pas voulu, on va faire un placement de cinq jours. Êtes-vous d’accord?” J’ai dit non, elle a dit : “On se revoit en cour à 14h.”»

Ils sont passés à 17h, sont sortis du tribunal à 19h. «Ma fille m’a dit qu’on lui a dit : “Tes parents vont être contents de te placer, tu es un paquet de troubles.”»

Le placement a été ordonné. «Un des arguments qu’ils ont donné pour la placer, c’est que je ne pouvais pas la surveiller 24 heures sur 24, c’était leur gros argument. Mais le lendemain, pour l’envoyer à l’école, ils ont enlevé la cote 24/24 pour qu’elle puisse s’y rendre en autobus de la ville.»

Elle partait seule, sans surveillance.

Après les cinq jours, le placement a été prolongé d’un mois. «On me dit : “La décision a été prise à l’unanimité. Je leur ai présenté des suggestions pour mettre un terme au placement, il n’y avait rien à faire. Je leur ai demandé : “Peu importe ce que je propose, ce sera non?” Ils ont dit : “C’est ça.”»

Sa fille voulait revenir à la maison.

C’était aussi l’avis de la pédopsychiatre qui la suivait, elle était à la réunion où, supposément, le placement d’un mois avait fait l’unanimité. «La pédopsychiatre était présente à la réunion, elle nous a confirmé qu’elle était en faveur du retour à la maison. On a enregistré cette conversation.» Elle dit : «Le centre jeunesse, eux autres, c’était déjà décidé qu’ils aillent au tribunal quand il y a eu cette rencontre-là. […] Ben dans le fond, le placement, ce n’était pas mon plan. Mon plan à moi, là, la place [de votre fille], dans ma tête, était à la maison.»

En cour, l’intervenant a affirmé, sous serment, que les 14 personnes présentes à la réunion étaient du même avis.

Quatorze personnes.

On a même tenté de faire chanter les parents. «Ils nous ont dit : soit vous acceptez un placement d’un mois maintenant ou bien on demande deux mois en cour.» Les parents ont refusé, la DPJ a demandé deux mois, le juge en a ordonné un.

Sa fille était détruite. «Elle ne voulait pas ça, elle voulait revenir à la maison.» Et, à la maison, les parents ont dû expliquer aux trois autres enfants, plus jeunes, que leur sœur n’allait pas être là pendant un mois. «Le soir, les enfants m’ont dit : on a peur de la DPJ. Je leur ai dit de ne pas s’inquiéter, qu’on s’occupait bien d’eux et qu’il n’y avait pas de raison qu’ils viennent les chercher. Ils m’ont dit : mais vous vous occupiez bien de [notre sœur] et ils l’ont prise…»

Fanny a parlé de leur peur à l’intervenante et, le lendemain à l’école, les enfants ont été interrogés. «Ils m’ont dit que l’intervenante leur a demandé si je parlais contre la DPJ et si on se chicanait, moi et le père… Heureusement qu’on a eu un discours correct, même si on aurait pu être fâchés contre la DPJ.»

L’intervenante a rappelé Fanny à la fin de la journée, elle était dans la voiture avec ses enfants. «Elle m’a dit : “J’ai fait le suivi avec vos enfants, je leur ai posé des questions et, ne vous en faites pas, la fratrie réagit bien.”»

Fanny ne pouvait voir sa fille que six heures par semaine et le père, seulement trois. «Ils ont demandé que ce soit supervisé avec lui, mais le juge a refusé.»

Pour arriver à ses fins, la DPJ semblait se livrer à une forme de marchandage. «La travailleuse sociale a écrit dans un rapport : “Nous avons enlevé un motif de compromission parce que les parents coopèrent.”» La pédopsychiatre a elle aussi constaté que, dans certaines situations, la DPJ se braque. «Au centre jeunesse, quand ils voient l’émotion monter beaucoup, ils deviennent un peu rigides.»

Ça devient alors de l’entêtement.

Ironiquement, le centre jeunesse a dû appeler la mère pour lui demander conseil. «C’était un mardi, il était 23h, l’intervenant me dit : “Elle est barrée derrière la porte et elle ne veut pas nous parler. Vous faites quoi, vous, quand elle fait ça? Je lui ai dit : “Je lui texte et après 15 cœurs que je lui envoie, elle finit par m’écrire.” Mais comme elle n’avait pas droit aux appareils, il m’a demandé d’écrire un courriel à ma fille et qu’il allait pouvoir l’imprimer et le lui donner. Je lui ai dit : “Laissez-la donc tranquille. Elle va se tanner et elle va s’endormir.” Et c’est ce qu’il a fait.»

Après deux semaines de placement, la DPJ a indiqué vouloir prolonger au-delà d’un mois, arguant que c’était l’avis de la pédopsychiatre. Fanny avait prévu le coup, elle avait demandé à la pédopsychiatre — toujours en faveur d’un retour à la maison — si elle pouvait la contacter pendant la rencontre. «Je leur ai demandé de l’appeler, ils l’ont appelée et c’est là que, pour la première fois, une possibilité de retour après deux semaines a été envisagée.»

Mais il faut passer devant le tribunal, nous sommes en avril, la prochaine date disponible est le 4 juillet.

La fille de Fanny reste placée tout ce temps.

Fanny et son ex ont embauché un bon avocat pour les défendre, ils ont monté leur dossier, ils allaient pour la première fois pouvoir présenter leur défense et leurs expertises, ce qu’ils n’avaient pas encore pu faire jusque-là.

«Quand on est arrivé devant la juge, c’était une joke. Notre avocat n’avait même pas à poser les questions, c’était la juge qui le faisait. La DPJ disait qu’ils voulaient s’assurer que le milieu familial était cohérent. Le juge demandait en quoi il ne l’était pas, et la DPJ disait : “On ne sait pas, on ne l’a pas encore évalué.” La DPJ disait : “On a un plan”, la juge demandait : “L’avez-vous montré aux parents?” Ils ont dit non…»

La juge a ordonné la fermeture du dossier sur-le-champ, la fille de Fanny est retournée à la maison le jour même.

Quatre mois et 8000 $ de frais d’avocats plus tard.

La fille de Fanny reste fragile, elle est toujours suivie et ses parents font ce qu’il faut. «Elle reste avec son problème de santé mentale, mais on s’en occupe, comme on s’en est toujours occupé. S’il y a une bonne chose dans cette histoire, c’est qu’elle nous fait maintenant confiance à 100 %, elle sait qu’on est de son bord. On espère maintenant qu’il n’y aura pas trop de séquelles.»

Espérons-le.

* Pour tous les cas présentés, Le Soleil a eu accès aux jugements des tribunaux où est exposée la position de la DPJ, à des enregistrements et à des rapports officiels produits par des experts.