Charles Cormier s’est mis en tête de retrouver le navire CGS Simcoe, qui a été avalé par la mer le 7 décembre 1917.

Perdus corps et biens

CHRONIQUE / « SOS EN PERDITION QUELQUES MILLES AU SO ILES DE LA MADELAINE POSITION EXACTE IMPOSSIBLE A DETERMINER A PEU PRES DIX MILLES SO DES ILES DE LA MADELEINE LES CANOTS SONT A LA MER PAR GROSSE MER SOS.»

20h10, 7 décembre 1917.

On n’aura plus aucune nouvelle du Simcoe, un navire du gouvernement canadien parti de Terre-Neuve avec 200 tonnes de charbon pour ravitailler les phares des Îles-de-la-Madeleine. La mer est à ce point déchaînée qu’aucun bateau n’ose aller à son secours. Un seul se lance à sa recherche de Pictou le lendemain, il revient bredouille. 

La mer a avalé le CGS Simcoe.

Et 44 hommes.

Le naufrage passe pratiquement inaperçu, on ne retrouve à peu près aucune information dans les médias de l’époque. L’attention médiatique est ailleurs, un bateau chargé de munitions a explosé la veille dans le port d’Halifax, défigurant la ville, tuant presque 2000 personnes, en blessant 6000.

Qu’à cela ne tienne, Charles Cormier s’est mis en tête de retrouver le Simcoe à partir de presque rien, aucune position précise à part celle contenue dans le message de détresse, dix mille au sud-ouest des Îles. «Ça en fait grand», convient le chef mécanicien de la Garde côtière canadienne, qui a tracé sur une carte un long corridor où pourrait reposer l’épave du bateau.

Comme chercher une aiguille dans un champ de foin.

Marin aguerri — il a entre autres navigué sur le Sedna IV — Charles est également un plongeur en eau froide. Un et un font deux, il a entrepris depuis cinq ans de quadriller les fonds marins avec son bateau, qu’il a équipé d’un puissant sonar. Une patiente battue presque à l’aveugle. «Il faut passer lentement, sinon je risque de passer tout droit sans le voir.»

Il fait ça à temps perdu, pendant ses vacances, quand les conditions météo sont favorables. Il n’est pas encore sorti cette année, trop de vent.

Charles ne s’intéresse pas seulement à la carcasse du Simcoe. «Ce n’est pas tant le bateau qui m’intéresse, mais l’histoire qu’il y a autour. C’est fascinant.» Il veut en savoir plus sur les 44 hommes qui ont péri, le fil des événements qui ont conduit au naufrage, par ce funeste vendredi de grosse mer et de tempête de neige.

Les phares qu’ils approvisionnaient ne lui ont été d’aucun secours.

«La visibilité était nulle.»

Il a passé trois journées à Ottawa pour fouiller dans les archives, il a réussi à trouver l’identité des membres de l’équipage. «Il y en avait de Gaspé, de L’Islet, beaucoup de Lévis. Il y avait beaucoup de Québécois», les autres venant pour la plupart de St John au Nouveau-Brunswick, où le bateau devait se rendre après avoir complété la tournée des 24 phares. Le Simcoe devait remplacer un bateau qui n’avait pas suffisamment de puissance pour naviguer dans ce secteur.

«C’était sa première sortie dans le Golfe», la seconde pour le capitaine W.J. Dalton, qui connaissait donc peu l’endroit.

Le dernier message avant le SOS a été envoyé à 11h15 le 7 décembre, Charles a tenté d’imaginer l’itinéraire entre les deux. Il a même réussi à trouver la direction et la force du vent ce soir-là, en tenant compte de la vitesse du bateau, du poids du chargement et des conditions météo.

Il a déjà suivi une fausse piste, une rumeur qui l’a envoyé au large de Old Harry. «Il n’est pas là.»

Marin aguerri, Charles est également un plongeur en eau froide. Un et un font deux, il a entrepris depuis cinq ans de quadriller les fonds marins avec son bateau, qu’il a équipé d’un puissant sonar.

En faisant ses recherches, ou en se rendant à des endroits où les gens l’aiguillent vers des «masses» au fond de l’eau, il a trouvé quatre autres épaves, dont une où l’ancre seule n’était pas enlisée sous le sable. Une ancre énorme, qui donne une idée de l’immensité du bateau qui a coulé.

Et du drame qui s’est joué.

Je suis allée le rencontrer chez lui, en bord de mer, il a sorti la chemise-accordéon dans laquelle il conserve précieusement les documents qu’il a trouvés au fil des années, des notes qu’il a prises au fil de ses recherches et des informations qu’il a glanées ici et là. Sur le devant de la chemise, le Simcoe dans un hublot.

En plus d’aller à Ottawa, à ses frais évidemment, il est allé à Lévis où il a cherché de l’information sur les hommes qui étaient originaires de là. Il est aussi allé à Notre-Dame-des-Sept-Douleurs pour y rencontrer un monsieur. «Il avait entendu des choses de sa grand-mère, c’était la sœur de Léo Fraser qui était sur le Simcoe, il avait 19 ans. C’était très émouvant.»

Il a retrouvé aussi des lettres écrites par les mères, les pères, les épouses, qui devaient faire une liste, pour une question de réclamation, de tous les objets personnels que les marins avaient à bord. Ici, un habillement en tweed gris trois morceaux d’une valeur de 28$, là huit faux cols et six cravates, 7$.

Il a retrouvé les salaires, des pinottes. 

Il a d’ailleurs eu connaissance d’une lettre écrite par un des hommes avant de quitter Terre-Neuve. «Il disait qu’il avait de la misère à se faire payer, qu’ils étaient mal nourris. Il y a comme eu une protestation de l’équipage avant de partir, l’ambiance n’était pas trop bonne à bord…»

Ils sont morts presque dans l’indifférence.

C’est Victor Hugo qui écrit : 

Le corps se perd dans l’eau, le nom dans la mémoire.

Le temps qui sur toute ombre en verse une plus noire,

Sur le sombre océan jette le sombre oubli

Si le naufrage du Simcoe n’a pas marqué la mémoire, il a néanmoins marqué une première. «C’est la première fois où les familles ont eu des compensations monétaires», a trouvé Charles, qui a aussi mis la main sur les montants accordés, jusqu’à 2000 $ pour un officier, 1000 $ pour les matelots.

Leur drame n’en est pas moins grand.

Mais tant que Charles cherchera l’histoire de ces hommes, tant qu’il cherchera leur cercueil gisant au fond de la mer, ils ne sombreront pas complètement dans l’oubli.

Charles ne s’intéresse pas seulement à la carcasse du Simcoe. Il veut en savoir plus sur les 44 hommes qui ont péri, le fil des événements qui ont conduit au naufrage.

***

LES NAUFRAGES OUBLIÉS

Le 8 décembre 1989, une violente tempête fait rage dans le Golfe du Saint-Laurent, trois bateaux sombrent en quelques heures.

Quarante-sept vies sont perdues.

Deux gros navires coulent, le Capitaine Torres et le Johanna B., en plus d’un bateau de pêcheurs. Le bateau de la Garde côtière qui part à sa recherche dans des vagues de cinq mètres de haut ne retrouve que deux bateaux de sauvetage.

Vide.

«Le centre de coordination des opérations de sauvetage a perdu tout contact avec le Johanna B. peu après que celui-ci eut envoyé un signal de détresse jeudi soir. Le vraquier a disparu des écrans radars à environ 200 km au nord-est de Summerside, dans l’Île-du-Prince-Édouard», avait alors déclaré à La Presse canadienne Patrick Phelan du centre de recherche et de sauvetage de Halifax.

Normand Briand était de garde ce soir-là à la Garde côtière des Îles-de-la-Madeleine. «On a eu un appel. Il y avait un embrun verglaçant sur le golfe, on ne pouvait pas sortir, même l’avion de l’armée qui est parti à leur recherche a dû abandonner les recherches, il y avait de l’écume sur ses ailes, à 1200 pieds.»

Un autre bateau est parti à sa rescousse de Charlottetown, «mais il a dû s’arrêter, c’était trop dangereux». 

Les recherches ont repris le lendemain, comme en témoigne un texte de La Presse canadienne publié dans La Presse le 10 décembre. «Le périmètre des recherches a atteint à un certain moment 40 000 km carrés, soit la dimension de la moitié du territoire du Nouveau-Brunswick.»

La mer a complètement englouti les bateaux et leur équipage.

Un gilet de sauvetage du Johanna B. a été vu, flottant. On a retrouvé une bouée aux Îles, à la dune de l’est.

Je n’ai retrouvé en faisant une revue de presse de décembre 1989 que quelques textes à propos de ces naufrages, parmi les plus funestes. Le Québec avait, et à raison, les yeux rivés ailleurs, Marc Lépine, 25 ans, avait semé la mort quelques jours plus tôt à l’école Polytechnique.

Les marins qui ont péri dans le Golfe venaient d’un peu partout, de France, des Philippines, des Fidji, de Hollande, de Vanuatu dans le Pacifique Sud. Le Capitaine Torres allait livrer des conteneurs à Taïwan, le Johanna B. était attendu en Louisiane avec ses 4600 tonnes de minerai de fer.

Ils ne se sont jamais rendus.

Ils n’ont pas fait les manchettes, mais le Capitaine Torres a inspiré une chanson à James Keelaghan.

Voici un des couplets, librement traduit :

Mince consolation

Chacun a pu faire un appel

Le signal partait du bateau vers la terre

Des mots arrachés à la tempête

Sa voix était si petite

Si faible

Cinq mots, c’est tout

La mer ne pardonne pas