Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan

On a oublié Anne*

CHRONIQUE / Allez hop, on déconfine! Après les restaurants, les bars, les parcs aquatiques et les spas, et maintenant les salles de spectacles et de cinéma qui peuvent accueillir jusqu’à 250 personnes, l’heure est résolument à retrouver une vie à peu près normale, un peu comme avant la pandémie.

Il y a l’économie qu’il faut faire rouler.

Mais aussi, et le gouvernement a insisté là-dessus, c’est une question de santé mentale. Début mai, la vice-première ministre Geneviève Guilbault annonçait d’ailleurs l’ajout de 31 millions pour venir en aide aux gens avec des problèmes de santé mentale et elle a dit : «Toute cette lutte qu’on mène contre la COVID-19 pour préserver notre santé physique ne doit pas se faire au détriment de la santé mentale. On n’a pas à choisir.»

Et pourtant, on choisit.

Le 20 mars, on a avisé Anne qu’elle ne pouvait plus recevoir le traitement qu’elle recevait à l’externe, des électrochocs, elle en reçoit depuis novembre, tous les 10,12 jours. C’est la seule chose qui a fonctionné jusqu’ici pour combattre la dépression, Dieu sait qu’elle a tout essayé, depuis des années.

Anne a 40 ans, elle est maman.

Confinement oblige, il aurait fallu qu’elle soit hospitalisée pour recevoir ses traitements, qui durent 15 minutes. «Le lieu même de l’unité psychiatrique ferait déprimer n’importe qui. Il s’apparente plutôt à un milieu carcéral, avec d’étranges étrangers, surveillée par des gardiens qui ne font que s’assurer que je suis toujours en vie, sans soutien psychologique, sans aucune intimité, soumise à des horaires rigides et de nombreuses contraintes. Mais le hic, c’est que si je n’accepte pas le calvaire de l’unité psychiatrique, je ne peux pas être soignée.»

En plus d’occuper un lit. 

Je vous ai raconté au début avril une histoire qui ressemblait à celle-là, celle de Josée qui avait aussi dû renoncer à ses traitements d’électroconvulsivothérapie (ÉCT), des électrochocs contrôlés qui se donnent au bloc opératoire sous anesthésie générale, qu’elle recevait aux trois semaines.

Comme Anne, on la bourrait de médicaments pour compenser.

Elle était comme un zombie.

Sauf que Josée, elle, a recommencé à recevoir ses traitements au début du mois de juin, le CIUSSS (Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux) de la Capitale nationale a repris les ÉCT à l’externe pour les 22 personnes qui ont dû s’en passer pendant deux mois.

Anne est en Mauricie, elle attend toujours.

Ça fait presque cinq mois. «Plus le temps passe, plus le moral se dégrade et le cerveau implore un petit coup de pouce, m’a écrit Anne par courriel cette semaine. Un petit choc. Rien qu’un petit bouche-à-bouche. […] Pour moi, les électrochocs sont l’équivalent du respirateur dont a besoin un malade de la COVID.» 

Ne sachant plus vers qui se tourner, elle a écrit au gouvernement, à Communications Québec. «Au CIUSSS MCQ [Mauricie et Centre-du-Québec], on me dit que les psychiatres se battent très fort pour la reprise des ÉCT (électrochocs ou sismothérapie), mais que la décision repose de la “grosse machine”. Pouvez-vous m’indiquer à quel “morceau” de cette “grosse machine” je pourrais m’adresser pour faire valoir mon point et obtenir plus de renseignements? […] Je me sens laissée pour compte, car tout le monde se renvoie la balle...»

Elle a aussi écrit au ministère de la Santé la semaine dernière, on lui a répondu ceci. «Tous les patients qui nécessitent des traitements urgents sont traités sans délai. Chaque établissement doit s’assurer de maintenir un niveau de services essentiels et de reporter toute procédure élective pour pathologies bénignes. C’est un équilibre à atteindre, entre la préparation pour les cas de COVID-19 et la continuation des services pour les patients.» 

Alors oui, on choisit.

J’ai appelé au CIUSSS de la Mauricie-Centre du Québec pour en savoir plus. Et vous savez quoi? On m’a dit que les électrochocs à l’externe ont repris fin juin partout. J’ai parlé à la Dre Marie-Claude Parent, chef du département régional de psychiatrie, elle m’a appris que le ministère a donné son feu vert le 30 juin. «C’est repris, mais ça se fait progressivement. On a du personnel qui a été déplacé, on en récupère, mais c’est un enjeu qui demeure. […] Et il faut voir comment les hôpitaux gèrent l’accès aux blocs opératoires, ils sont pris avec leur liste d’attente de tout ce qui a été repoussé en raison de la pandémie, les chirurgies, les cancers…»

À l’hôpital de Drummondville où elle travaille, elle estime que les électrochocs ont repris à 40 %. «On en a pour plusieurs mois à reprendre les délais.» Sans compter que les interventions qui ont lieu au bloc opératoire prennent plus de temps à cause de nouvelles procédures.

Marie-Claude Parent confirme qu’elle et ses collègues se sont battus pour que le ministère rétablisse les électrochocs à l’externe. «On était très inquiets de l’arrêt de ces traitements-là, ce sont des patients qui sont très malades et pour qui les autres traitements n’ont pas fonctionné. On mettait de la pression depuis un mois et demi, deux mois, pour qu’on puisse les reprendre.»

On a oublié Anne. 

«La dernière fois que j’ai vu ma psychiatre, la première chose qu’elle m’a dite, c’est qu’on n’avait toujours pas accès aux ÉCT, et que ça irait en octobre, en novembre, peut-être même plus tard. Elle m’a aussi dit qu’elle me mettait en priorité pour que j’aie un traitement aussitôt que ça reprendrait.» Elle lui a remis un formulaire pour ses assurances, sur lequel elle a écrit : «en attente de la reprise de la sismothérapie (interrompu vu pandémie) […] selon la possibilité de reprise des [traitements] ÉCT oct. ou nov. 2020.»

Son rendez-vous a eu lieu le 30 juin, le jour du feu vert.

Anne ne l’a jamais su.

Pendant ce temps, elle frappait à la porte du ministère pour se faire répondre dans une lettre formatée qu’elle n’était pas une priorité.

Avec des salutations distinguées.

*Prénom fictif