Mylène Moisan

Mort après être sorti de l’urgence

CHRONIQUE / — Vous êtes les parents de Nick Lavoie?

— Oui.

— Je suis vraiment désolé, on n’a rien pu faire.

Le médecin est parti, Paul Lavoie et Andrée Poissant n’arrivaient pas à croire ce qu’ils étaient en train de vivre.

Nick avait 26 ans, un grand gaillard, il s’était présenté plus tôt dans la journée à l’urgence de l’hôpital Anna-Laberge à Châteauguay pour une douleur au mollet. Il avait mal depuis quatre jours, tellement qu’il boitait. Il n’était même pas capable d’appuyer avec son pied sur l’accélérateur de sa voiture.

Ça s’est passé le mardi 26 septembre 2017, Nick et son père se sont présentés à l’hôpital vers 14h30, il n’y avait que deux personnes dans la salle d’attente. «Après le triage, ils nous ont dit qu’il y avait jusqu'à six heures d’attente». Ils ont attendu. Paul a dû quitter, Andrée a pris le relais vers 17h, son garçon venait tout juste de voir le médecin. «Ils lui ont donné une pilule pour la douleur, une autre pour le sang et deux autres pour le lendemain matin, me raconte Paul. Ils lui ont dit qu’ils le verraient le lendemain pour une échographie [Doppler], parce que c’était fermé. Ça fermait à 16h.»

C’était ouvert quand ils sont arrivés.

Sur le chemin du retour, sa mère s’est enquise du diagnostic. «Il m’a expliqué que le médecin lui avait dit qu’il le traitait pour une phlébite, mais qu’il ne voulait pas que ce soit ça. Je lui ai demandé si le médecin avait parlé de risques de caillots, il m’a répondu qu’il n’avait pas envisagé ça du tout. J’ai demandé à Nick “t’es sûr de vouloir rentrer à la maison? Aimerais-tu qu’on retourne à l’hôpital?”» Il a dit “non”.»

Ils se sont arrêtés prendre une bouchée dans un restaurant. «Ça devait être une heure après avoir pris les pilules. Il m’a dit «maman, c’est un miracle, je n’ai plus mal!» J’ai pensé que c’était la pilule contre la douleur qui faisait effet. J’étais tellement contente que le mal soit enfin parti!» 

Puis, ils sont rentrés. «Il est allé jouer aux jeux vidéos au sous-sol. Vers 23h30, je préparais mes choses pour prendre ma douche, il est monté pour aller aux toilettes et il est redescendu. Et là, je l’ai entendu crier «viens vite, je ne me sens pas bien!» Je suis descendue à toute vitesse, il disait qu’il manquait d’air, ses yeux s’en allaient vers en haut. Il disait «maman, je manque d’air!» J’ai appelé l’ambulance et je l’ai pompé, je lui ai fait des massages cardiaques. Au début, quand je pompais, l’air passait puis, un moment donné, l’air revenait... Avant de partir, il nous a dit “je vous aime” et ses yeux sont partis. Il est devenu raide.»

L’ambulance est arrivée à 23h55, 12 minutes après l’appel au 9-1-1.

«Le cœur était bas, ils ne pouvaient pas utiliser le défibrillateur. À l’hôpital, ils n’ont pas réussi à le sauver. Son décès a été constaté à 00h47.» C’est là que le médecin est venu leur annoncer la triste nouvelle. «C’était comme on voit dans les films», se souvient Paul.

Sauf que ce n’était pas un film.

Dans les notes complémentaires du rapport médical, on note, à 1h20, «parents au chevet, chaîne au cou remise au père».

Paul s’est effondré, au propre et au figuré, il a dû être couché sur une civière et branché à des appareils pour surveiller ses signes vitaux. Ils l’ont gardé en observation pendant la nuit. «C’était presque vide, il y avait plein de places, on était juste trois. Les lumières étaient éteintes, les rideaux fermés.»

Il s’est dit qu’il y aurait eu de la place pour garder son fils en observation. «Pourquoi ils ne l’ont pas gardé? S’ils soupçonnaient une phlébite, pourquoi ils ne l’ont pas gardé? Pourquoi ils ne l’ont pas envoyé ailleurs pour faire l’échographie? J’aurais fait le tour de la Terre pour l’emmener ailleurs.»

Nick était leur fils unique.

«C’est le salon funéraire qui a appelé le coroner pour faire la lumière sur le décès de mon fils, l’hôpital ne l’a pas fait. Ils nous ont dit que ça prendrait au moins six mois avant d’avoir le rapport pour savoir ce qui s’est passé, ce qui n’a pas marché.» 

À l’hôpital, sous le choc, Andrée a cherché à comprendre ce qui s’était passé. «Je leur demandais pourquoi ils ne l’avaient pas gardé... Ils restaient vagues, évasifs. Ils me demandaient si j’avais faim, si je voulais un café. Ils ne répondaient pas à mes questions. Ils ont dit que le protocole a été suivi.»

C’est ce que devait déterminer le coroner, évaluer si le médecin aurait dû hospitaliser Nick, le garder pour la nuit en observation ou l’envoyer subir des tests dans un autre établissement.

Évaluer si la mort de Nick aurait pu être évitée.

Andrée et Paul ont reçu le rapport plusieurs mois plus tard, le coroner a conclu que le protocole a été respecté, que rien ne laissait présager que l’état de Nick se dégraderait aussi rapidement après avoir reçu son congé, qu’il mourrait quelques heures plus tard. Le médecin avait suspecté une phlébite superficielle, il était certain que ça pouvait attendre au lendemain.

Nick faisait une phlébite profonde à la jambe droite. 

Le coroner conclut, comme l’autopsie, que le décès de Nick a été causé par des embolies pulmonaires bilatérales au niveau des artères.

Que c’est une mort naturelle.

Andrée et Paul ont voulu poursuivre l’hôpital Anna-Laberge, ils ont mandaté un bureau d’avocats qui leur a annoncé récemment, après plusieurs mois, qu’ils n’iraient pas plus loin. Selon le protocole, leur a-t-on dit, l’hôpital n’a rien à se reprocher. Même si Nick aurait pu avoir une échographie la journée même s’il avait été vu plus rapidement, même si on a exclu de facto que son état pouvait se détériorer rapidement.

«Quand t’arrives à l’hôpital, tu fais confiance, explique Paul. Et puis là, ils retournent notre garçon et il meurt. On a perdu notre fils et depuis, on doit apprendre à vivre avec notre peine. On était en train de rénover la maison, elle était presque finie, on voulait lui faire un cadeau, lui donner. On voulait lui faire une surprise...»