Pour ses 61 ans, qu’elle a fêtés en septembre, Madeleine Bousquet a eu l’idée de partir en vacances au chaud. Elle a pris un billet pour Cancún au Mexique. Mais elle n’est pas restée à Cancún.

Madeleine aurait pu rester à Cancún

CHRONIQUE / C’est comme ça, on aime les chiffres ronds, on se dit à 30 ans je vais faire ceci et à 40 cela. Et on passe tout droit. Pas Madeleine Bousquet.

La dame n’est pas du genre à se projeter dans le temps. Et c’est à 61 ans, pas 60, qu’elle a décidé qu’elle en avait assez de faire de la programmation informatique. Elle faisait ça depuis plus de 20 ans, entre autres avec l’archaïque langage Cobol, créé en 1959, encore utilisé à certains endroits.

Dans la fonction publique québécoise, notamment.

Le déclic s’est fait au retour de ses vacances des Fêtes. «Quand je suis revenue au bureau en janvier, je me suis dit «ça fera».»

Elle a pris sa retraite en mars.

Et pour ses 61 ans, qu’elle a fêtés en septembre, elle a eu l’idée de partir en vacances au chaud, elle a pris un billet pour Cancún au Mexique. Jusque-là, vous vous demandez pourquoi je vous parle de Madeleine, une retraitée dans la soixantaine qui se pousse dans le sud pour échapper à l’hiver.

Madeleine n’est pas restée à Cancún.

Elle a pris l’avion le 27 septembre avec sa bécane, avec laquelle elle aimait bien arpenter les routes du Québec, et elle a décidé de traverser l’Amérique centrale jusqu’au canal de Panama. Elle se donne trois mois, mais ça pourrait être plus. «J’ai dit à mes [quatre] enfants que je pensais être revenue pour Noël, mais ça peut être après. Tant qu’à être là, je vais vivre ce que j’ai à vivre.»

Ça donne environ 3000 kilomètres.

En un mois, elle a parcouru un peu plus de 1000 kilomètres, lentement mais sûrement, environ une trentaine par jour. Elle raconte ses journées dans un blogue qui n’a pas de titre, juste son nom et le dessin d’une femme à vélo. Elle ne s’est pas vraiment entraînée pour l’aventure, pas tellement préparée non plus, elle va à son rythme. Elle finit certaines côtes à pied à côté de son vélo et c’est très bien comme ça.

Ce n’est pas une athlète.

Je lui ai parlé jeudi soir, elle était au Guatemala, à Quezaltepeque, à 30 kilomètres de la frontière avec le Salvador. Quand elle est arrivée dans ce hameau de 15 000 habitants, elle a eu envie de s’arrêter, et elle s’est arrêtée. Elle fonctionne comme ça. À l’inverse, elle voulait aller à Guatemala City, mais elle a changé d’idée.

«J’y vais au feeling. Je fonctionne au jour le jour. J’ai décidé de m’arrêter ici [à Quezaltepeque] et ça m’a permis d’assister à la fête des Morts. Depuis quelques jours, je voyais les gens acheter des fleurs et là, aujourd’hui [le 1er novembre], les gens fêtent leurs morts. Ils vont au cimetière, il y en a qui font des pique-niques, c’est joyeux, plein de couleurs et de fleurs. C’est très différent de chez nous...»

Elle s’assoit et elle observe.

Quand elle est débarquée à Cancún, elle ne parlait à peu près pas espagnol, elle s’est arrêtée une semaine à Flores au Guatemala pour suivre des cours. «Ici, dans le sud, je ne comprends plus rien, l’accent est vraiment différent...» Elle arrive quand même à se faire comprendre, pour le minimum.

Elle compte suivre d’autres cours au Nicaragua.

Elle aurait bien pu se laisser arrêter par ça, parce qu’elle ne parlait pas la langue, elle s’est dit qu’elle se débrouillerait.

Et elle se débrouille.

Même chose pour les petits hôtels où elle dort, les endroits où elle s’arrête pour se sustenter. Elle ne se méfie plus des cantines de fortune en bord de route, où le poulet attend au soleil d’être cuit, et où il attend au soleil après avoir été cuit. «Je dors n’importe où, je mange n’importe quoi.»

Elle vit avec environ 50 $ par jour. Jusqu’ici, elle a eu quelques crevaisons, aucun ennui de santé.

Des gens qu’elle croise s’étonnent de voir une femme seule traverser leur pays à vélo, ils lui disent de faire attention. Elle aurait pu s’arrêter à ça aussi, à ce qu’on en dit dans les journaux. «S’il est pour arriver quelque chose, ça va arriver. Je n’ai pas l’air riche et je ne suis pas blonde aux yeux bleus! La plupart des gens sont gentils.»

Comme le 28 octobre, en franchissant son 1000e kilomètre. Après avoir monté 1,5 kilomètre à pied, elle descendait une côte à vive allure les deux mains sur les freins. Une camionnette s’est arrêtée, Madeleine a ralenti, le passager lui a tendu une boîte avec six pâtisseries.

Elle s’est arrêtée sur le côté de la route pour en manger une.

C’est comme ça qu’elle a fêté.

Mardi, elle a écrit son blogue dans la quiétude de Gualan, patelin de 2000 âmes. «Ce matin le temps s’arrête. Je me sens bien ici avec ma belle grande serviette rayée, un lit confortable, une belle piscine, de l’ombre à volonté, des cocotiers dont les feuilles se font caresser par le vent. Je choisis de rester une journée de plus dans ce coin de paradis.»

Elle a repris son vélo le lendemain.

Elle a tout son temps, enfin. Plus d’horaire, qu’une route en avant, qu’elle veut suivre jusqu’au canal de Panama. Elle s’arrête là «parce que la route s’arrête là.»

Aussi simple que ça.