Il y a 10 000 nouvelles campagnes chaque jour sur le site GoFundMe.

L'espoir est un luxe

CHRONIQUE / On aime bien dire du système de justice et du système de santé qu’ils sont universels, qu’ils sont accessibles à tous. Foutaise.

Allez faire un tour sur GoFundMe, cette plateforme de sociofinancement qui contient tellement de mains tendues, tellement de bouteilles à la mer. Des gens qui ont le malheur d’avoir un malheur et qui n’en ont pas les moyens.

Parce que le malheur, madame et monsieur, ce n’est pas gratuit.

Que non. 

Le malheur tout nu peut-être, mais pas tout ce qui vient avec. Comme payer l’essence entre la maison et le CHUL, parfois plusieurs heures de route, pour les traitements de chimiothérapie de leur petit gars de deux ans. Payer le stationnement à l’hôpital. Travailler moins pour prendre soin de son homme.

Payer des funérailles.

Ou avoir la maladie de Lyme. 

Si quelqu’un n’a pas les moyens, parfois même pas la capacité de s’endetter, s’il n’y a pas un organisme ou un programme qui peut donner un coup de main, tant pis. 

Il reste la charité. Il reste une campagne de financement. Sur son site, GoFundMe se vante d’être le «leader de la collecte de fonds à caractère médical», avec «plus de 250 000 campagnes par année» dans le monde, surtout aux États-Unis. Le site invite l’internaute à «créer une cagnotte», et ce, «quel que soit votre projet».

Il y a 10 000 nouvelles campagnes chaque jour.

Il y a sept exemples de «projets» pour la santé : leucémie, cancer, lymphome, cancer du sein, fertilité in vitro, chirurgie, assurance-maladie. En cliquant sur chacun des «projets», plusieurs au Québec, on tombe sur des histoires qui montrent que, si t’as pas d’argent, tu comprends vite que la santé ce n’est pas donné.

Ni l’espoir. C’est surtout vrai pour les traitements expérimentaux, au Québec et à l’étranger, que seuls les bien nantis peuvent essayer.

La justice non plus. Plein de gens demandent de l’argent pour se payer un avocat, pour se défendre, pour réclamer justice. Comme cette femme qui a maille à partir avec sa compagnie d’assurance, ce couple qui doit se battre pour faire décontaminer sa maison, cette famille qui va en appel contre la DPJ.

On trouve même une des présumées victimes d’Éric Salvail, D.D., qui a demandé le mois dernier — et obtenu — 1500 $ pour le poursuivre au civil.

C’est encore plus évident aux États-Unis, mais c’est aussi vrai chez nous, la plupart des campagnes de sociofinancement sont créées pour régler des problèmes qui ne devraient pas exister. Et encore là, pour que la campagne fonctionne, il faut arriver à trouver du monde prêt à donner.

Pas une semaine ne passe sans que je reçoive dans mes courriels un appel à l’aide, des parents qui ont besoin d’argent pour s’occuper d’un enfant malade, un petit garçon atteint du cancer qui veut aller voir Mickey avant de mourir. 

Des gens qui ne cherchent, au fond, qu’à adoucir un peu les malheurs qui leur sont tombés dessus.

Et qui n’en ont pas les moyens.

Un peu comme ceux qui tentent leur chance pour des émissions du genre On efface et on recommence, qui a roulé pendant quatre saisons, dans l’espoir de se sortir un peu la tête de l’eau. J’ai connu une famille qui avait posé sa candidature, qui avait été retenue pour une entrevue à Montréal et qui… n’avait «pas réussi».

Les mots sont de la mère. Elle était convaincue de n’avoir pas réussi à émouvoir assez l’équipe.

J’ai pensé à cette équipe, qui a dû recevoir des dizaines et des dizaines de dossiers de gens malmenés par la vie, autant d’appels à l’aide, et qui devait faire le choix déchirant de sélectionner l’un, d’écarter l’autre. Pour des raisons qui n’avaient parfois rien à voir avec leur malheur.

Parfois juste les contraintes de la télé. 

Il y a d’abord et surtout dans ces appels à l’aide l’espoir d’être entendu, que quelqu’un quelque part soit touché. L’espoir de s’en sortir. 

Il y a aussi quelque chose comme un constat d’échec de notre société.

Je laisse les derniers mots à Rob Solomon, le pdg de GoFundMe, tirés d’une entrevue accordée ce lundi à la BBC. «Les inégalités de revenus sont une des principales raisons de notre existence.»