Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Les quelque 200 ex-travailleurs qui avaient fait la route jusqu’à Montréal avaient une enveloppe à remettre à leurs anciens patrons, personne ne s’est pointé ne serait-ce que pour la recevoir.
Les quelque 200 ex-travailleurs qui avaient fait la route jusqu’à Montréal avaient une enveloppe à remettre à leurs anciens patrons, personne ne s’est pointé ne serait-ce que pour la recevoir.

Les poignées de porte de Power Corporation

CHRONIQUE / Selon le dictionnaire, outrecuidance est un substantif féminin, qu’on définit comme suit : «Présomption, confiance en soi-même excessive ou arrogante; attitude qui en résulte vis-à-vis d’autrui.»

On offre des synonymes : arrogance, fatuité.

C’est le mot qui m’est venu en tête quand j’ai regardé mercredi la manifestation des retraités devant les bureaux de Power, quand j’ai vu qu’on avait non seulement verrouillé les portes, mais carrément enlevé les poignées pour s’assurer que personne ne vienne troubler le calme feutré.

L’image est saisissante, rarement a-t-on vu une fin de non-recevoir aussi clairement exprimée, avec force mépris. Et comme si on avait voulu en ajouter une couche en donnant de ces gens l’image de casseurs à la black bloc.

En dedans, on préparait tranquillement le communiqué annonçant la retraite des Desmarais.

Les retraités du Soleil et des cinq autres journaux de Groupe Capitales Médias auraient voulu dire au moins deux mots à leurs anciens patrons, ceux-là mêmes qui se sont donné des congés de cotisation au régime de retraite quand ça faisait leur affaire et qui, maintenant, s’en lavent les mains comme de leur premier bouton.

Les bureaux de Power sont au Square Victoria qui était à l’origine, en 1813, un marché au foin.

Ça l’est toujours.

Aux bureaux de Power Corporation, on avait non seulement verrouillé les portes, mais carrément enlevé les poignées pour s’assurer que personne ne vienne troubler le calme feutré.

Les quelque 200 ex-travailleurs qui avaient fait la route jusqu’à Montréal avaient une enveloppe à remettre, personne ne s’est pointé ne serait-ce que pour la recevoir, ils ont dû la glisser sous une des deux portes de bois massif. Il a dû se trouver quelqu’un à l’intérieur pour se dire qu’on aurait dû les calfeutrer.

La seule réponse à laquelle ils ont eu droit est venue d’un vice-président de Power Corporation, Stéphane Lemay, qui a dit «entendre» les retraités. Entendre, dans ce contexte-ci, est l’antonyme d’écouter, c’est ce qu’on dit à un enfant dans la cour d’école quand on veut qu’il se calme, on lui dit «j’entends ta colère».

M. Lemay a dit ceci à La Presse canadienne. «Comme vous, nous entendons les préoccupations exprimées par les bénéficiaires des régimes de retraite des quotidiens régionaux. C’est une situation qui est malheureuse.»

Avoir une crevaison est une situation malheureuse.

Perdre 30 % de sa retraite est une injustice.

Et ça ne touche pas seulement les retraités, nous sommes plusieurs qui travaillons encore et qui avons aussi contribué à ce fonds de retraite, et dont le bas de laine passera dans le tordeur avec la faillite. Et encore, si ceux qui nous ont mis dans cette situation étaient sur la paille, ils sont pleins aux as.

Et ils ont le beau jeu. «Cela dit, a expliqué M. Lemay, il est important de souligner que, même avant la transaction de 2015, Power Corporation n’a jamais eu aucune obligation légale eu égard à ces régimes de retraite. La transaction de 2015 [où les six journaux sont passés à Martin Cauchon] n’a pas modifié cette situation [et] depuis, aucune société du groupe de Power Corporation n’a été impliquée dans la gestion des journaux régionaux.»

Voilà, aucune obligation légale.

Point.

Quant à l’obligation morale, elle est à géométrie variable, les Desmarais ont accepté l’an dernier de soutenir le régime de retraite de La Presse quand le journal est devenu un organisme à but non lucratif.

C’est ce que demandent les quelque 900 retraités de GCM.

Cette semaine dans le quotidien La Tribune, Claude Plante a donné la parole à un ancien collègue, Réal Durocher, qui a voulu rafraîchir la mémoire aux dirigeants de Power Corp. «Il y a eu un temps où La Presse était en difficulté. Ils avaient envoyé ici à Sherbrooke Roger D. Landry [ancien éditeur de La Presse]. […] Ils étaient venus chercher 5 % de notre salaire pour se renflouer. Ils ne nous ont jamais remis cet argent.»

Évidemment.

Il est anormal que des retraités se retrouvent le bec à l’eau, qu’aucune loi n’empêche une entreprise prospère de se soustraire à ses responsabilités. Ce n’est pas une première, c’est arrivé en 2011 aux retraités de la White Birch à Québec qui ont perdu presque la moitié de leurs prestations, c’est aussi arrivé chez Quebecor World à LaSalle en 2008, où d’ex-travailleurs ont vu leur retraite fondre de plus de 50 %.

En Ontario, faute de serrer la vis aux compagnies, on a instauré un programme pour compenser le manque à gagner des retraités, un peu à l’image du fonds d’indemnisation de l’Autorité des marchés financiers [AMF] au Québec, qui prévoit jusqu’à 200 000 $ de compensation pour ceux qui voient leurs économies s’envoler en fumée, dans des cas de fraude. 

Il n’y a donc pas si loin de la coupe aux lèvres, il suffirait de créer un fonds pour les bénéficiaires de régimes de retraite. Et le premier ministre François Legault, contrairement aux dirigeants de Power, semble vouloir ouvrir la porte.

C’est déjà ça.