Régine Laurent (photo) et ses commissaires ont passé trois jours à Sept-Îles à entendre les gens de la Côte-Nord sur le système de protection de l’enfance, dont la mairesse de Blanc-Sablon, Wanda Beaudoin.

Les chaînons manquants

CHRONIQUE / Wanda Beaudoin est la mairesse de Blanc-Sablon, elle voit, depuis la réforme de 2015, la protection de l’enfance s’effriter.

«On l’a dit, ça a été nommé, mais on n’a pas été écoutés.»

Mme Beaudoin en avait long à dire mardi devant la Commission spéciale des droits des enfants et de la protection de la jeunesse, elle est aux premières loges de la dégradation des services offerts en Basse-Côte-Nord, où l’isolement vient compliquer davantage l’intervention auprès des jeunes. 

«Ce n’était pas idéal avant, mais ça fonctionnait.» Elle montre du doigt des suivis inexistants, une diminution de la prévention et du dépistage, un taux de roulement effarant et le travail en silos. 

«La réforme a défait le tissu social.»

Elle constate que les intervenants sont au bout du rouleau, surtout depuis que chacun doit travailler dans son coin. «Il y a un intervenant à la jeunesse, un autre aux personnes âgées, un autre à la toxicomanie, ils doivent se rapporter à des gestionnaires différents qui sont à Sept-Îles ou à Baie-Comeau, qui n’ont pas de connaissance fine du milieu. […] Les intervenants doivent constamment se justifier. Il y en a une, elle va quitter bientôt, qui doit se rapporter à cinq gestionnaires. Il y en a une autre qui m’a dit : “Si j’aide quelqu’un, ce n’est pas calculé dans mes statistiques, ce n’est pas comptabilisé” et elle se fait dire qu’elle ne travaille pas assez.»

Parfois, faute de pouvoir trouver des travailleurs sociaux, on embauche des éducateurs spécialisés. Ce n’est pas la même chose. «La chaise est remplie, mais pas nécessairement par la bonne personne».

Wanda Beaudoin espère que les choses vont changer.

Elle n’est pas la seule, Régine Laurent et ses commissaires ont passé trois jours à Sept-Îles à entendre les gens de la Côte-Nord, une avocate de l’aide juridique, des policiers, des intervenants du milieu scolaire, du milieu communautaire, des maires, quelqu’un de la MRC, un médecin, un préfet.

Plus six témoignages à huis clos.

Je les ai écoutés sur le site Web de la Commission raconter comment chacun compose avec le système de protection de l’enfance, l’avocate qui n’a pas assez de temps pour se préparer, les policiers qui n’ont pas accès aux informations qui les aideraient à mieux intervenir et parfois, carrément, l’absence de services.

Ce qui se passe dans des communautés isolées comme Blanc-Sablon donne froid dans le dos, il arrive que des gens appellent pour faire un signalement et que la DPJ ne réponde pas. C’est arrivé à deux animateurs de 14 et 15 ans dans un camp d’été qui ont finalement appelé la police.

Avant, il y avait des gestionnaires sur place, il n’y en a plus.

L’avocate de l’aide juridique Kim Chiasson a souligné que, au Centre de service en santé et en services sociaux (CISSS) de la Côte-Nord, les postes de pédopsychiatres sont vacants. Alors, quand un juge ordonne une évaluation des enfants, on les envoie à Québec ou à Montréal, parfois nulle part. 

On contrevient aux ordonnances du tribunal.

Même chose pour les ressources d’hébergements qui débordent, ce qui fait qu’on doit envoyer des enfants à l’extérieur, jusqu’à Québec, ou à Montréal pour les anglophones. De jeunes Innus qui ont des problèmes de toxicomanie se retrouvent à des centaines de kilomètres, en Gaspésie.

Le centre Walgwan de Gesgapegiag est le seul centre de désintoxication au Québec pour les autochtones qui ont entre 11 et 18 ans.

Il ne fournit pas à la demande.

Me Chiasson a plaidé devant la commission pour qu’il y en ait un sur la Côte-Nord, où la consommation de drogue est un fléau, et où les services sont insuffisants. «Le tribunal l’ordonne, mais on n’a pas la ressource. Il manque de ressources en dépendance pour les ados, surtout pour les Innus.»

Et les problèmes qu’on ne règle pas dégénèrent. «Lorsqu’il y a une absence de suivi ou un suivi inadéquat, c’est une non-réponse aux besoins des enfants. Ça contrevient à l’article 93 de la Loi [de la protection de la jeunesse]. Ça entraîne des lésions de droit et ce sont les jeunes qui vivent avec les conséquences de ça.»

Ces jeunes qu’on doit protéger, en théorie.

À écouter tous ces témoignages, plusieurs images me sont venues en tête, un panier percé, un gruyère, un carrosse à trois roues, un filet avec de très grosses mailles.

Une chaîne de chaînons manquants.

Un seul témoignage allait dans un autre sens, celui de la Directrice de la protection de la Jeunesse de la Côte-Nord, Marlène Gallagher. Elle a admis du bout de lèvres avoir eu à gérer «un peu de chaos», tout en insistant sur les «bons coups» d’une réforme qu’elle-même n’avait pas souhaitée.

Elle a affirmé que les problèmes d’accès aux services, c’était «moins vrai» et que «l’accessibilité était plus rapide». 

Mme Gallagher, surtout, déplore que le travail de la DPJ soit remis en question. «C’est rendu extrêmement difficile. Il y a un effritement dans le consensus social au Québec sur la protection des enfants. […] La légitimité d’agir des intervenants s’est effritée depuis un an et demi.»

Depuis que des voix s’élèvent pour remettre en question certaines interventions, surtout depuis la mort de la fillette de Granby en avril. 

Et alors que la Commission Laurent a été mise sur pied pour retourner toutes les pierres, pour identifier les problèmes et trouver des solutions, Mme Gallagher s’inquiète qu’on lève le voile sur les ratés du système, qu’on montre du doigt des lacunes importantes dans la protection des enfants. 

«Il faut que les gens nous fassent confiance.»