La nutritionniste Nicole Doré a conservé des archives presques complètes reliées au guide Mieux vivre avec notre enfant.—

Le b.a.-ba de bébé

CHRONIQUE / On dit qu’un enfant ne vient pas avec un mode d’emploi. Au Québec depuis 1980, et à Québec depuis 1977, ce n’est pas tout à fait vrai. 

Chaque bébé vient avec un livre.

Et ça fait tellement partie des mœurs qu’on ne se pose plus la question, toutes les femmes enceintes reçoivent le Mieux vivre avec notre enfant, un guide qui rassemble une foule d’informations, de trucs et de conseils pour aider les parents à s’y retrouver entre les boires et l’érythème fessier.

«On voulait donner des outils aux parents.»

Celle qui parle, c’est la nutritionniste Nicole Doré, c’est elle qui, avec l’infirmière Danielle le Hénaff, a eu cette idée de concevoir un guide pratique sur les notions de base pour l’alimentation et les soins à apporter au bébé. «Avant, c’était des compagnies [qui vendaient des produits pour les enfants] qui faisaient des dépliants qui étaient remis aux parents à l’hôpital. Et quand on parlait d’un problème, ça disait toujours d’aller consulter un médecin.»

Pour le reste, chaque pouponnière remettait une feuille aux nouveaux parents avec différents conseils. 

Il y avait de tout.

En poste à la Direction de la santé publique de Québec, Nicole et Danielle ont regroupé les informations les plus à jour. «On a fait ça avec les moyens du bord, mais de façon professionnelle. On s’est trouvé un éditeur dans Bellechasse, Robert Germain, on n’avait pas d’argent. On a mis des dessins de mes enfants, des dessins des siens. Pour nous, ça a été clair dès le début : ça devait être gratuit et révisé chaque année.»

Ça tient depuis 43 ans.

Aussi, dès la première édition, les deux auteures ont demandé l’avis de différents professionnels, entre autres les pédiatres, pour avoir l’heure la plus juste possible. «Au début, je lisais la littérature scientifique, le Lancet, le New England Journal of Medecine par exemple, et je me faisais une opinion. Après, j’envoyais mon texte par fax à des médecins que j’avais identifiés et je leur disais : “critiquez-moi au coton!”»

Elle en prenait et en laissait.

La première édition de 1977 a été imprimée en 3000 exemplaires. «Les autres DSP [Directions de la santé publique] ont vu ça, ils ont dit “c’est donc ben fin” et on leur disait : “faites-vous en imprimer”. Le livre était un instrument de changement, c’était pour donner de l’empowerment aux parents, il était destiné à faire un consensus dans toutes les régions.»

Trois ans plus tard, le Mieux vivre est devenu provincial.

On en a tiré 100 000 copies.

Époque oblige, les premières éditions étaient à l’attention des mères, on y publiait même des grilles de calcul pour les bébés nourris au lait de vache. «À la campagne parfois, c’était direct du pis! Et dans certaines familles plus pauvres aussi, on prenait du lait de l’épicerie. Ça faisait des problèmes d’anémie.» 

On encourageait déjà l’allaitement, ce n’était pas la norme, la mode était alors au lait maternisé.

«Au début, on proposait d’introduire les céréales à deux semaines et la viande à trois semaines! Les connaissances ont changé et on sait aujourd’hui que c’était trop tôt, que le système digestif des bébés n’était pas prêt.»

C’est autour de six mois maintenant.

Devant le succès du Mieux vivre, le Directeur de la santé publique de Québec a demandé à Nicole de s’y consacrer à temps plein à partir de 1985, son titre officiel était «planification et recherche». Elle devait s’occuper de tout, entre autres demander chaque année au ministère les subventions, qui n’étaient pas automatiquement reconduites. Une fois, le ministère n’a pas voulu payer l’impression. «On a eu une pénurie de neuf mois, on recevait des lettres, les gens dans les hôpitaux le demandaient.» 

Ratoureuse, elle a simplement fait suivre «le courrier des plaintes» au ministère, le problème a été réglé pas longtemps après.

À l’exception de quelques embûches du genre, Nicole n’a que de bons mots pour le ministère. «Je veux louer le gouvernement pour avoir soutenu ce guide-là. Ils ne sont jamais intervenus dans le contenu, et ils ont toujours été là pour la production. Je ne pense pas qu’il y ait d’autres mesures de santé publique qui soient aussi ambitieuses et qui durent depuis plus de 40 ans.»

Quand Nicole a pris sa retraite en l’an 2000, le guide est passé sous la houlette de l’Institut national de la santé publique et il a pris du poids. «On avait toujours voulu garder le même modèle, on comptait les mots pour que ça ne soit pas trop gros, pour que ça rentre dans le sac à couches…» Le 40e Mieux vivre publié cette année fait plus de 800 pages.

C’est une grosse brique.

Peut-être trop. Tiens, une suggestion comme ça, on pourrait peut-être en faire une version «sac à couches» avec une sélection des sujets qui intéressent le plus les parents.

Nicole avait fait un gros sondage pour le savoir.

J’ai rencontré Nicole chez elle, elle avait posé sur la table une petite partie des archives qu’elle a conservées au fil du temps. «Il y a 10 boites. J’ai presque tout conservé, même les lettres des ministres, c’est toute la documentation de cet outil de santé publique, de son évolution dans le temps.»

C’est presque du patrimoine.

Elle aimerait bien pouvoir les remettre aux archives nationales ou à un endroit où elles seraient conservées, elles pourraient même alimenter un mémoire de maîtrise ou une thèse de doctorat.

L’appel est lancé.