Véronique Lalande au palais de justice de Québec au début du recours collectif en octobre 2018.

La couleur de la poussière

CHRONIQUE / Véronique Lalande et Louis Duchesne avaient loué la grande salle du Centre Jean-Guy Drolet à leurs frais, avaient convoqué les gens pour une première rencontre d’information à 10h.

«À 10h moins deux, il n’y avait personne», se rappelle Véronique.

C’était le 28 avril 2013, six mois presque jour pour jour après qu’une pluie de poussière rouge soit tombée en ville, surtout à Limoilou, on avait appris entre-temps que la compagnie Arrimage Saint-Laurent était responsable de cet «incident exceptionnel», elle l’avait admis dans un communiqué de presse.

«À 10h, les gens se sont mis à arriver, et ça rentrait… on ne s’attendait pas à ce qu’il y ait autant de monde.» Nous étions environ 200, j’y étais, il se trouve que je suis de ceux qui ont été saupoudrés en ce 26 octobre 2012. Et il se trouve que je voulais en savoir plus sur l’air que respirent mes enfants.

Et moi aussi, accessoirement.

Véronique et Louis avaient déposé trois mois plus tôt un recours collectif contre le Port de Québec et Arrimage, ils avaient depuis découvert que la poussière rouge — de la rouille — n’était que le sel d’argent qui avait révélé que le vent charriait aussi du nickel et une foule d’autres métaux lourds.

Et pas seulement sur Limoilou. 

Nous en étions là. Véronique et Louis avaient préparé une présentation PowerPoint pour nous faire le portrait de la situation à partir de ce qu’ils savaient, de ce qu’ils avaient appris en fouillant à droite et à gauche et en faisant analyser les échantillons qu’ils prélevaient patiemment sur le rebord d’une fenêtre, toujours la même.

À un moment, Véronique s’est discrètement retirée pour allaiter son Léo.

Ce jour-là a marqué le début de quelque chose comme une prise de conscience collective, comme un sentiment de colère aussi. 

J’ai suivi la cause du recours collectif avec tout ce que ça implique d’avocasseries et de requêtes du Port et d’Arrimage pour gagner du temps, pour en perdre surtout, en tentant de défendre l’indéfendable, la compagnie avait admis noir sur blanc qu’elle était responsable de l’incident.

Mais il fallait déterminer les dommages, et ceux qui allaient pouvoir être indemnisés. On a fait venir des citoyens qui ont raconté essentiellement la même chose, qu’ils avaient dû tout nettoyer, que la poussière rouge s’était immiscée jusque dans leur appartement, sur les mains de leurs enfants.

Le juge Pierre Ouellet a écouté les deux parties, les citoyens réclamaient un partage collectif de 4,2 millions $ pour l’ensemble des 20 000 résidents d’un territoire défini, le Port et Arrimage plaidaient pour du cas par cas, que chaque citoyen touché passe en cour pour établir le montant qu’il pourrait recevoir.

Bonjour l’engorgement des tribunaux.

Et l’argent non réclamé, lui, retournerait à la compagnie.

Le juge Ouellet a tranché début février, un peu plus de six ans après le dépôt du recours collectif. Il a décrété que les résidents les plus saupoudrés — en zone rouge — allaient recevoir 200 $, ceux habitant autour — en zones bleue et rose —, 100 $. C’est le juge qui a établi les limites des zones.

Pour dire si un secteur ou non avait été touché, il avait besoin d’entendre quelqu’un dire qu’il avait été touché dans ce secteur, et qu’il n’était pas tout seul.

D’où l’idée du dommage collectif.

Mais ce que ça donne, c’est un drôle de territoire, presque un beigne, comme si la poussière rouge avait sauté de Saint-Roch et du Vieux-Limoilou vers Vanier, de l’autre côté de la rivière Saint-Charles. Comme si le vent avait gentiment contourné la Pointe-aux-Lièvres et le Village de l’Anse, entre autres.

D’un côté de la rivière, zone rouge.

De l’autre, rien.

Véronique a insisté pour que la firme Raymond Chabot, mandatée pour distribuer les compensations, organise des séances d’information — et d’inscription — «parce que ce n’est pas tout le monde qui a Internet». La première réunion a eu lieu mardi, là où s’était tenue la première assemblée, dans la grande salle du centre Jean-Guy Drolet qui s’est refait une beauté depuis. 

J’y ai revu des gens qui étaient là, à la première heure.

Véronique et Louis étaient là, ils tenaient à y être, parce que c’est de ce moment qu’ils ont rêvé, le jour où les citoyens, finalement, allaient pouvoir être indemnisés. Des gens ont pris la parole pour protester contre l’étrange découpage de la carte, pour souligner qu’il aura fallu tout ça pour 100 $ ou 200 $ par adresse visée.

Ce qui revient aux résidents est une modeste partie de la facture totale de ce qu’a couté le recours collectif, ne serait-ce qu’en frais d’avocats.

Ils étaient parfois une douzaine.

Mais la partie est loin d’être terminée, tout ce beau monde s’est retrouvé lundi au palais de justice pour la deuxième manche, le second recours collectif où le Port et Arrimage sont accusés d’avoir laissé s’échapper du nickel et une foule d’autres contaminants depuis 2010, et ce en toute connaissance de cause.

D’ici Noël, 44 jours d’audience sont prévus — c’est beaucoup pour un seul procès —, pour débattre de poussière, de vent, de contaminants.

Le Port et Arrimage a été reconnu coupable de cet épisode, qu’on a prétendu «exceptionnel», de poussière rouge, tombée en quelques heures pendant un jour d’octobre 2012.

La seule chose qui change, c’est la couleur de la poussière.