Si Élisabeth raconte son histoire, c’est surtout pour que les femmes sachent qu’il ne faut pas se fier aux apparences, que des pervers peuvent se terrer jusque dans les officines feutrées d’un palais de justice.

«Je voulais tellement être aimée»

CHRONIQUE / «Ils ont détruit ma vie pour 100 $.» Le patron d’Élisabeth*, un avocat d’un grand bureau de Québec, avait gagé avec un client qui venait de sortir de prison. «Le client a dit, “je vais l’avoir”. Il m’a emmenée en voiture décapotable pendant quelques fins de semaine pour m’impressionner. Puis, à un moment donné, il m’a emmenée dans un motel miteux…» Il l’a «eue».

Elle n’avait jamais fait l’amour avant. «Une fois, une minute, et toute ma vie a basculé. Je suis tombée enceinte.»

Le client en question était un usurier sans scrupule, le monde l’appelait le Caïd. «J’ai passé toute ma grossesse dans une chambre du Pigeon voyageur sur la Côte d’Abraham, je n’ai pas vu de médecin. Je dormais sur un divan-lit, je n’avais même pas de moppe pour laver le plancher.» 

Elle a accouché après 60 heures de douleur. «J’ai failli mourir. Ils m’ont mis l’enfant dans les bras une semaine après. Je n’ai rien ressenti.»

C’était il y a 50 ans.

Celle qui, enfant, rêvait d’un mariage en blanc et d’une famille a déchanté. «Il était déjà marié, il avait cinq enfants. C’était un bandit, il donnait des frigidaires, des cordes de bois et des motoneiges aux policiers, qui lui disaient quand il y aurait des descentes. C’était un règne de terreur.»

Il la contrôlait totalement. «Quand mon fils a eu trois mois, il m’a dit soit tu retournes travailler soit tu vas à l’hôtel Saint-Roch, c’était l’hôtel des prostituées. J’ai bien sûr choisi de retourner travailler, je suis retournée dans un autre bureau d’avocats. Il a placé notre fils chez une dame, on lui donnait 10 $ par semaine.»

La dame lui a redonné quand il avait neuf ans. «On était deux étrangers, ça a été tout un bouleversement pour lui et pour moi. C’est certain que je n’ai pas été une bonne mère. C’est mon plus grand regret.»

Elle a vécu trois ans d’enfer avec son bourreau. «Il me terrorisait, il m’insultait et m’humiliait sans arrêt, il menaçait de tuer ma mère. Un moment donné, j’ai prié Dieu, je lui ai dit “si vous ne venez pas le chercher, venez me chercher”. Pas longtemps après, j’ai reçu un téléphone, il était mort dans un accident. Je ne suis même pas allée au salon, je suis disparue…»

Elle a tenté de se refaire une vie.

Elle pensait que ça y était quand elle a obtenu un poste comme assistante d’un juge, qu’elle admirait en plus. Elle pensait pouvoir enfin tourner la page sur ce cauchemar, sur son enfance aussi. «D’aussi loin que je me souvienne, je n’ai pas été aimée, ni par ma mère ni par personne. Je voulais tellement être aimée.»

Cette fois, un juge l’avait choisie.

«Pour la première fois de ma vie, je me sens honorée. Mais j’ai vite déchanté. Tous les prétextes étaient bons pour me faire parader devant lui, il surveillait tout : la hauteur de mes talons, la couleur de mes bas de nylon, mon maquillage. Et défense de prendre une livre, je devais rester mince!»

Il lui disait, «tu m’aimes tellement que tu vas faire tout ce que je vais te demander». Elle était prise au piège.

Elle se sentait comme «son jouet», son objet. «Il me demandait de faire des choses inacceptables, comme embarquer un jeune homme sur le pouce et de lui mettre la main sur la cuisse. Il me disait d’aller au Cinéma Midi-Minuit, de m’asseoir près d’un homme seul et de le séduire. Il me proposait aussi d’aller en voyage dans les pays chauds. Je serais allongée sur la plage en bikini et lui serait assis près de moi. Je le présenterais comme mon chauffeur, il serait vêtu comme ça, avec la casquette et tout.»

Il lui a proposé de se cacher dans son garde-robe et de la regarder faire l’amour avec son chum.

Le juge est resté avec ses fantasmes. «Je n’ai jamais rien fait de ce qu’il m’a dit, j’en étais incapable. Mais le lundi, il me demandait si j’avais fait ce qu’il m’avait demandé et j’inventais des histoires. Il n’y a pas eu d’attouchements ni de relations, c’était de la cruauté verbale. Et il savait que je ne pouvais pas parler.»

Elle a enduré ça pendant un an et demi. «Je suis partie, j’ai demandé à être changée de poste. On m’a proposé à un autre juge. Quand je l’ai rencontré, je lui ai demandé, “êtes-vous normal, vous, ou malade?” Il savait très bien ce que je voulais dire, tout le monde était au courant de ce qui se passait.»

Le nouveau juge était correct. «J’ai passé 18 années de bonheur. Je connaissais son épouse, ses enfants. Il m’a sorti la tête de l’eau.» 

Enfin.

Si elle raconte son histoire aujourd’hui, pour la première fois, c’est surtout pour que les femmes sachent qu’il ne faut pas se fier aux apparences, que des pervers peuvent se terrer jusque dans les officines feutrées d’un palais de justice. «Tu ne peux pas imaginer ça, dans ce milieu-là, un juge…»

C’est le raz-de-marée du #moiaussi qui lui a permis de prendre le contrôle sur ce qu’elle a subi. «J’ai vécu toute ma vie avec des silences, avec des non-dits. Maintenant, je ne suis plus capable de vivre avec ça.»

Elle parle.

Mais, à 70 ans, elle doit continuer à avancer avec ses blessures, à la fois invisibles et profondes. «Je n’ai jamais été capable d’aimer. J’ai eu des coups de foudre, des attraits, mais rien de permanent. Ça bouleverse une vie, ça désorganise, ça laisse des marques. J’ai été trahie tellement souvent…»

C’est ce que ça donne, un cœur rafistolé.

*Le prénom a été modifié.