Louis-David a bûché fort pour terminer son cours secondaire. Aujourd’hui, il travaille et n’a jamais été aussi heureux.

James Bond aime les lundis matin

CHRONIQUE / Je sourcille toujours quand je vois ces dictons qui font l’apologie de la fin de semaine, comme si la semaine, le travail, était nécessairement un calvaire, un moment à passer pour arriver à l’apéro du «vindredi». On a même devancé ça avec le jeudredi.

Et le pauvre lundi lui, qui n’a rien demandé à personne, fait office de jour noir, celui où on doit reprendre le collier et retourner gagner sa pitance en égrenant les jours qui nous séparent de la prochaine fin de semaine. Pareil pour les élèves et les étudiants, comme s’il était admis qu’il faille maugréer ce jour là contre Charlemagne.

Je m’en confesse, j’aime le lundi, j’ai toujours aimé le lundi, j’aimais aller à l’école et j’aime travailler.

Louis-David Gagnon aussi.

Je vous parlais de lui à la fin de l’école en juin, ses parents lui avaient organisé une grande fête pour le féliciter d’avoir fini son cours secondaire dans un programme adapté à Rochebelle, à 21 ans. Louis-David est autiste et il a bûché fort pour arriver là. Ses parents aussi, et tous les intervenants qui ont croisé son chemin.

Sa mère Josée m’avait invitée à la fête, j’y avais croisé Nadia Dubé, qui a accompagné Louis-David pendant neuf ans, elle m’expliquait que Louis-David avait fait des pas de géants, notamment pour parler, il ne parlait presque pas. «Il n’avait pas beaucoup de langage. On a décodé un langage émotif, au fil des ans, on a appris à se connaître. […] On a créé une relation, c’est ça la clé. Et ça, ça ne se fait pas en un an.»

Aujourd’hui, Louis-David parle. Il n’est pas verbomoteur, mais il parle, il a même appris l’anglais, l’espagnol, et une base de japonais. D’où l’importance de limiter le roulement chez les intervenants.

Parce que ça marche.

Les parents de Louis-David avaient fait les choses en grand pour la fête, tout était sur le thème de James Bond, Louis-David est un fan fini de l’agent 007, il les connaît tous les films par cœur. Louis-David avait choisi le code vestimentaire, les femmes en robes longues, les hommes en tuxedo.

Louis-David est arrivé en Mercedes décapotable.

En tuxedo, évidemment. 

Et le 3 juin, sa mère devait se pincer pour y croire, Louis-David est entré travailler pour la première fois, un vrai boulot dans une entreprise, Via, qui emploie une majorité de travailleurs avec des différences. «Quand je suis allée le conduire la première fois, quand je suis partie, la dame m’a dit : “ça va aller, on a l’habitude. Votre fils est un adulte, il a un emploi, s’il y a un problème, on va vous appeler”.»

Le téléphone n’a jamais sonné.

Depuis, Louis-David est à son poste sur une ligne de tri, où il doit rester debout en regardant défiler un tapis roulant rempli du contenu des bacs de recyclage, en interceptant ce qu’on lui dit d’intercepter. «S’il travaille sur la ligne du carton, il doit enlever tout ce qui n’est pas du carton.»

Il prend une pause quand la cloche de la pause sonne.

Pareil pour le lunch.

Et quand son cadran sonne à 5h30, il se lève sans chigner. «Il est content, il part à 6h et il commence à 7h, jusqu’à 15h30. Il est heureux et fier. Il n’a aucun accompagnateur avec lui, il doit gérer tout, son costume de travail, son lunch, son manchon pour se protéger. Il fait tout, tout seul.»

Josée a encore du mal à y croire. 

Et Louis-David est toujours content d’aller travailler, même dans les grosses chaleurs de l’été. «Même quand il faisait 38 degrés, qu’il faisait chaud dans la shop, il ne se plaignait pas. Il lui est arrivé quelques fois de dire en revenant “il faisait chaud”, pas plus que ça. Et il y retournait le lendemain. Même nous, comme parents, on le regarde aller et on aimerait être comme lui des fois.»

Il n’a jamais été aussi heureux. «On le voit dans son attitude générale.»

Même le lundi.

Pour l’instant, Louis-David travaille trois jours par semaine, il passe les deux autres journées chez Intégration TSA (ITSA) pour compléter une formation de plus de 3000 heures en intégration sociale et professionnelle. «C’est vraiment un organisme formidable, c’est incroyable ce qu’ils font.»

Quand il aura terminé, et si tout continue de bien aller, Louis-David pourra travailler à temps plein. «C’est sûr qu’il fait un lien avec son frère qui travaille, avec nous qui travaillons. Pour lui, c’est très normalisant.» Beau hasard, le frère de Louis-David travaille pour la compagnie qui crée les convoyeurs de chez Via.

D’aucuns diraient qu’il n’y a pas de hasard.

J’ai demandé à Josée si elle pouvait imaginer tout ça il y a cinq ans. «Même si je recule de deux ans, je ne pensais pas arriver jusque-là, j’aurais pensé qu’il ferait peut-être des travaux communautaires par exemple. Il y a de belles histoires, il faut en parler. C’est un travail d’équipe, tout le monde fait sa part depuis le début.»

Ses parents ont toujours été derrière lui, ils ont toujours cru en lui. Josée a accompagné Louis-David à ses entrevues d’embauches, il y en a eu deux, il est ressorti de la seconde tout sourire.

«L’agent 007 a un travail maintenant.»