Mélina Payeur a évité une cécité en demandant un conseil au pharmacien Alexandre Chagnon sur son site «Question pour un pharmacien».

Instagram, Mélina et le zona

CHRONIQUE / «C’était dans le temps des Fêtes, une femme de 20 ans est arrivée à la pharmacie, elle avait son bébé dans les bras, elle pleurait. Elle n’était plus capable d’allaiter. Elle avait voulu prendre un verre de vin, elle était allée voir sur Internet et elle avait lu qu’il fallait arrêter pendant trois jours.»

Son corps ne produisait plus de lait.

Alexandre Chagnon était le pharmacien en poste ce soir-là, il a tenté de lui donner des conseils pour que ça revienne. «On a essayé des choses, mais il était trop tard, l’allaitement était terminé. Elle était dans un tel état de désarroi…»

C’est là qu’il a eu l’idée de créer un site Web où les gens pourraient poser des questions directement à un pharmacien pour éviter que des gens se fient à des sources d’informations plus ou moins crédibles, comme le blogue que cette femme avait consulté et qui l’a induite en erreur.

Après un verre de vin, trois heures suffisent.

Pas trois jours.

C’est comme ça qu’est né en 2015 le site «Question pour un pharmacien», tout simplement, où Alexandre consacrait ses temps libres à répondre à des gens. «Jusqu’en 2017, je répondais à 100 % des questions moi-même. J’ai eu environ 600 questions de 2015 à 2017, maintenant, c’est 600 par semaine.»

Parce qu’il n’est plus tout seul, il y a maintenant 250 pharmaciens à la grandeur de la province qui donnent de leur temps pour répondre à des questions de toutes sortes. Les gens peuvent choisir le pharmacien à qui poser leur question, en choisir un qui habite le même quartier. «Ça respecte le cadre qui nous est donné. C’est comme une consultation au téléphone ou en pharmacie, sauf que c’est en ligne.»

L’anonymat de la personne qui appelle est préservé, l’identité du pharmacien, elle, est connue. 

Ainsi, lorsque Mélina Payeur a posé sa question, Alexandre savait qu’il s’adressait à une «femme de 29 ans», point. Enceinte de 15 semaines, Mélina était en République dominicaine depuis deux jours, elle s’inquiétait de ce qui avait tout l’air d’un début de zona autour de son œil. 

Infirmière, elle avait d’abord consulté le médecin en poste à l’hôtel où elle et son conjoint logeaient. «Ça évoluait hyper vite, c’était rendu à un centimètre de long. Le médecin de l’hôtel ne savait pas trop, elle m’a envoyée à la clinique de la ville en ambulance… on passait sur les rouges!»

Voilà pour l’anecdote.

À la clinique, le médecin lui a prescrit une autre crème. «Là-bas, ils ne donnent pas de médicaments en pilule à des femmes enceintes, et je ne savais pas moi non plus ce qui était indiqué dans une situation comme celle-là. J’avais un mal de tête terrible, elle m’a dit de prendre du Tylenol…»

Elle ne savait plus quoi faire. «Mon chum a commencé à regarder pour devancer notre date de retour…»

Et pendant qu’il était sorti de la chambre quelques minutes pour faire une course, Mélina est allée distraitement sur Instagram, elle a fait défiler les photos, est tombée sur une publication qui a retenu son attention. Maïka Desnoyers, auteure du blogue Ma famille, mon chaos, conjointe de l’ex-joueur de football Étienne Boulay, venait d’avoir réponse à sa question pour un pharmacien.

Mélina n’a fait ni une, ni deux, elle est allée sur le site, a posé cette question à Alexandre, il devait être autour de 21h. «J’ai un zona au niveau du sourcil, je suis enceinte de 15 semaines et je suis en vacances. Puis-je prendre Valtrex oral?»

La réponse est venue moins d’une heure plus tard. «La situation est effectivement inquiétante. Le zona ophtalmique […] est une infection grave qui doit être traitée rapidement. En cas de traitement retardé, il peut survenir une perte irréversible de la vue. Le traitement à base d’acyclovir topique (en crème) n’est malheureusement pas suffisant. Il vous faut de l’acyclovir en pilule (à raison de 800 mg, cinq fois par jour pour sept jours). Ce médicament est compatible avec la grossesse. Je vous conseille de consulter un médecin très rapidement et de revenir m’écrire en cas de question.»

Mélina était allée dans une pharmacie plus tôt dans la journée, elle se rappelait avoir vu ce médicament en vente libre. «Là-bas, il y a plein de médicaments en vente libre. On est repartis à la pharmacie, elle était encore ouverte. J’ai acheté 35 comprimés et j’ai commencé mon traitement.»

Au bout de deux jours, l’infection a cessé de progresser. «Le temps que le traitement commence à faire effet, je commençais à avoir mal à l’œil et si l’œil est atteint, on peut avoir une cécité permanente. J’ai été traitée juste à temps! Et quand je suis revenue, j’ai fait le suivi avec ma gynécologue, tout était OK.»

Alexandre a pris des nouvelles de Mélina une semaine plus tard.

«— Je reviens aux nouvelles! Comment a évolué votre situation depuis la semaine passée? Aussi, êtes-vous de retour au Québec?

— Oui, je suis de retour au Québec depuis le 8 octobre et j’ai vu ma médecin de suivi de grossesse le 10. Tout est sous contrôle, le traitement a très bien fonctionné et bébé se porte bien. Les lésions sont en voies de guérison. Je vous remercie encore énormément pour les informations, sans vous, j’aurais été dans le pétrin.»

C’est précisément pour aider les gens dans ce genre de situations qu’Alexandre, bientôt 30 ans, a mis sur pied Question pour un pharmacien. «C’est quoi tes options, quand tu es malade à l’étranger?Appeler le 8-1-1 en longue distance et attendre 60 minutes? C’est pour ça qu’on est là.»

Et toutes les conversations sont disponibles. «Comme c’est anonyme, les gens peuvent consulter tout ce qui est là s’ils ont le même problème. Il y a des consultations qui ont été vues jusqu’à 5000 fois!»

Dans le doute, ils peuvent poser leur question.

Alexandre a mené un sondage auprès d’une centaine de personnes qui ont posé une question. «À la question : “Si le pharmacien n’avait pas été là, tu aurais fait quoi? ”, 19 % des personnes ont dit qu’ils ont évité d’aller dans une clinique sans rendez-vous, 37 % n’ont pas consulté leur médecin de famille, 2 % ne sont pas allés à l’urgence […] Dans les salles d’attente des urgences, on calcule qu’environ le tiers des P4 et des P5 [les cas les moins urgents] peuvent être pris en charge par un pharmacien.»

C’est énorme. 

«On a posé des affiches dans les salles d’attente. Il y a des gens qui envoient leurs questions pendant qu’ils attendent, ils ont la réponse et ils s’en vont!»

Site Web: askyourpharmacist.ca/fr