Après la loi 10 modifiant l’organisation du réseau de la santé, un grand exercice de chaise musicale, avec la perte d’expertise que cela suppose, a suivi. Depuis trois ans, certains cadres ont changé de poste plus d’une dizaine de fois, parfois à quelques jours d’avis.

Il faut parler des cadres

CHRONIQUE / Pendant un an, en 2016, Chantal Marchand ne pouvait pas approuver la paye de ses employés. «J’avais le bon logiciel, mais pas la bonne version. Tous les lundis, je devais aller voir un collègue pour lui demander d’approuver mes payes.»

Elle avait beau demander qu’on mette son logiciel à jour, en vain. Avant la réforme du système de santé, le problème aurait été vite réglé. Avec l’hypercentralisation, ses demandes se perdaient en chemin.

C’est un exemple parmi beaucoup d’autres.

En décembre, elle est partie pour devenir directrice générale de l’Association des gestionnaires des établissements de santé et services sociaux, l’AGESSS, qui regroupe la majorité des cadres du réseau. Environ 6500. Depuis plus d’un an maintenant, elle constate à quel point les gestionnaires, eux aussi, ont la langue à terre.

Elle a rencontré le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, en juillet. «Ça faisait trois ans et demi qu’on demandait une rencontre avec lui. Je lui ai demandé : “Est-ce que vous êtes conscient de la pression que vous mettez sur les cadres?” Il a dit : “Oui, oui”. Il l’admet, donc. Je lui ai aussi dit qu’il ne pourrait pas en mettre éternellement comme ça.»

Depuis, la pression augmente encore.

«Dans l’esprit des gens, un fonctionnaire, ça donne des ordres, ça pousse un crayon. Mais dans la réalité, il faut savoir que la majorité d’entre eux sont des professionnels, par exemple des infirmières, des inhalothérapeutes, des magasiniers, qui acceptent de réaliser des tâches de gestion, pour améliorer les choses.»

Selon des chiffres du Ministère, des 11 139 postes à temps plein de cadres que comptait le réseau en 2013-2014, il en restait, en 2016-2017, 9090. C’est une diminution de 2049 postes, soit 20 % de moins que le 31 mars 2015, date à laquelle le Ministère a regroupé les CSSS (Centres de santé et de services sociaux) en CISSS et en CIUSSS, les centres intégrés (universitaires) de santé et de services sociaux.

Les cadres qui ont perdu leur poste l’ont appris en lisant la loi 10, la Loi modifiant l’organisation et la gouvernance du réseau de la santé et des services sociaux notamment par l’abolition des agences régionales.

Ils n’avaient jamais été avisés des changements.

La loi a eu l’effet d’un véritable tremblement de terre chez les cadres. Ceux dont le poste était supprimé ont eu très peu de temps pour choisir entre rester disponible pour un transfert à un autre poste ou bien quitter le réseau, avec une indemnité de départ réduite ou, en cas de retraite anticipée, les pénalités prévues.

S’en est suivi un grand exercice de chaise musicale, avec la perte d’expertise que cela suppose. Depuis trois ans, certains cadres ont changé de poste plus d’une dizaine de fois, parfois à quelques jours d’avis.

Pierre angulaire de la réorganisation, de nombreux établissements ont été fusionnés. Leur nombre est passé de 192 à 34. Et pour diriger les nouveaux établissements, Gaétan Barrette a lui-même choisi et nommé les 34 présidents-directeurs généraux, dont le revenu et les responsabilités ont augmenté.

Un décret du gouvernement a fait passer le salaire moyen des pdg de 211 000 $ au 31 mars 2015, à 244 000 $ le lendemain. 

Une hausse de 16 %.

Le ministre Gaétan Barrette est très près de ses pdg, il les rencontre tous deux journées chaque mois. «Il leur dit ce qu’il faut faire, il leur donne sa to do list et les pdg vont appliquer ça dans leur établissement. Ça part d’en haut et ça descend en bas, directement du ministre.»

C’est là que ça achoppe. 

Présidente de l’Association des cadres supérieurs du réseau de la santé et des services sociaux, Carole Trempe est aux premières loges de ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler la méthode Barrette. «Il y a une centralisation excessive, que le ministre a mise en place, un contrôle omnipotent, des orientations très serrées.»

En nombre effarant, à une vitesse effrénée.

Elle a pourtant traversé d’autres réformes, mais jamais imposées à une tel rythme. «Ce n’est pas la première fois qu’on doit procéder à des réorganisations, mais cette fois-ci, c’est un tsunami. Les gens sont entrés au travail le lundi et le vendredi, ils n’avaient plus de job! Les humains ne sont jamais prêts à ça. [...] Une fois que le bull­dozer est passé, il nous a fallu recréer les équipes. Ça n’a pas été une sinécure. Et on n’a pas eu l’accompagnement qu’on aurait dû avoir.»

Presque la moitié de ses 1500 cadres supérieurs ont quitté le navire.

D’autres partent en congé de maladie. «Ils voient bien ce qui se passe dans le réseau, c’est pour ça qu’ils tombent. Dans le contexte de la réforme, les valeurs des cadres ont été heurtées grandement. Le sentiment de bien représenter son établissement avec de bons moyens, c’est devenu difficile.»

La présidente directrice générale de l’AGESSS a elle aussi connu d’autres réformes avant celle du ministre Barrette. «C’est la première fois que les cadres sont des exécutants, et pas des collaborateurs. Le gestionnaire se fait dire le matin : “Tu dois couper tant”, alors il commence à faire des calculs. Dans l’après-midi, il se fait dire : “Ta liste d’attente dans ton service, il faudrait qu’elle diminue”... c’est une commande après l’autre, parfois contradictoires. Comment donner un sens à tout ça?»

Tous les gens avec qui j’ai discuté m’ont parlé de la perte de sens.

Chantal Marchand est en train de faire la tournée des régions pour prendre le pouls des gestionnaires. Elle constate que certaines régions s’en tirent mieux que d’autres, notamment le Saguenay et Québec, où le processus de fusion des hôpitaux avait déjà été amorcé avant la réforme.

La situation est particulièrement critique dans la région de Montréal, où la taille des établissements fusionnés dépasse l’entendement. «Ce que j’entends sur le terrain, c’est : “On est moins fiers du réseau”, “Je ne suis plus bon”, “Je n’arrive plus à prendre des décisions”. J’entends aussi : “Je ne lâcherai pas mon équipe”».

La relève en gestion pose donc aussi problème, constate Carole Trempe. «Quand on approche un cadre intermédiaire qui a du potentiel et qu’on lui demande si ça lui tente de devenir cadre supérieur, on se fait répondre : “T’es-tu malade?”»

Chantal Marchand est catégorique, il est minuit moins une. «À un moment donné, ça va sauter. Je ne sais pas quand ni sous quelle forme, mais le presto, il fait pas mal de bruit. Il n’y a personne qui veut ça.»

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GÉRER LE CHAOS

Deux gestionnaires ont accepté de me parler à condition que je modifie leur nom, appelons-les Sophie et Gabrielle. Sophie travaille comme cadre depuis une trentaine d’années. Gabrielle est dans le réseau depuis aussi longtemps, elle a commencé comme infirmière.

Elle gère des urgences. Depuis la réforme, elle en gère plus du double, sans le personnel administratif sur lequel elle pouvait auparavant compter.

Son salaire a baissé.

«Aujourd’hui, je suis toute seule pour gérer. Je réponds aux ordres, aux commandes, on est utilisés pour compresser. Je ne suis plus sur le terrain, je ne fais plus de rencontres en personne. On réagit aux crises. On est tout le temps en crise, tout le temps. Avant, on faisait des projets, on planifiait, c’est fini.»

Un exemple? «La pénurie d’infirmières, on la sentait venir. Mais on n’a pas eu le temps de recruter.»

Sophie, elle, gère un département de services dans des hôpitaux. «Avant, avec les CSSS, c’était encore vivable, mais là, on fait juste éteindre des feux. Les plaintes ne se rendent plus à nous. On est en état de... je ne sais plus... C’est plus qu’une gestion de pompiers, c’est chaotique. J’ai un collègue, quand il rentre le lundi, il dit : “Bon, on va voir comment ça peut aller plus mal encore...”»

Comme Chantal Marchand, Sophie attend qu’on règle ses problèmes informatiques. «Je n’ai accès à rien, je ne sais même pas combien je dépense!»

Et quand elles rencontrent un problème, trouver la personne qui peut le régler relève de l’exploit. «Il n’y a plus de bottin, déplore Gabrielle. Tout est centralisé dans un guichet unique et il n’y a personne, plus d’être humain à qui on peut parler.» Il n’y a pas si longtemps, Sophie avait besoin de sacs. «Quand j’ai fini par trouver la personne à qui je devais parler, on m’a dit : “Il a démissionné ce matin”!»

Ça va avec le reste. «On parle à des adresses génériques, on fait des demandes et on ne reçoit pas de réponses. On ne fait plus de bilan, plus de statistiques.»

Remplacements d’employés impossibles

Les demandes de remplacements d’employés ont elles aussi été centralisées, explique Sophie. «J’ai appelé un matin pour remplacer une employée, le gars m’a dit qu’il faisait son possible, il avait 36 remplacements à trouver! Le gars est tout seul, il n’y arrive pas. Ça fait que les employés se font demander de rester...»

La centralisation du réseau a des conséquences insoupçonnées, jusque dans la garde-robe des centres jeunesse, qui ont été fusionnés aussi. Quand elle était gestionnaire, Chantal Marchand l’a appris à ses dépens. «On faisait des commandes pour les vêtements et on les recevait quatre, cinq mois plus tard. La saison était terminée!»

Et après, on met ça sur le dos des gestionnaires.

Sophie a perdu la flamme. Elle qui travaillait sans compter ses heures se déguise en courant d’air à 16h. «Avant, je faisais des projets, je sentais que je pouvais faire une différence. Maintenant, on n’a plus aucune marge de manœuvre. Je suis en conflit de valeurs continuel. Avant, je n’étais pas toujours d’accord, mais quand même assez pour m’investir. Là, je suis toujours contre...»

Gabrielle d’ajouter : «Les gens ne réalisent pas ce qui se passe, ça me fait capoter!»

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LE DROIT D'ÊTRE «CONSULTÉS»

L’AGESSS, une association de gestionnaires du réseau de la santé et des services sociaux, et l’Association du personnel d’encadrement du réseau sont en colère contre le gouvernement qui leur impose leurs conditions de travail.

Quand la loi 10 est entrée en vigueur le 1er avril 2015, les gestionnaires ont pris connaissance de ce qui arrivait à leur poste.

Pour les salaires, ils ont dû attendre 18 mois pour avoir l’heure juste.

Contrairement aux autres employés de l’État, incluant les gestionnaires, les cadres du réseau de la santé n’ont aucun pouvoir de négociation. Les trois associations qui les représentent ont, tout au plus, le droit d’être consultées. «L’historique, c’est que, depuis 40, 45 ans, on pouvait discuter de nos conditions et c’était respecté, explique Chantal Marchand. Mais depuis le 1er avril, ça n’existe plus, le ministre peut changer nos conditions de travail de façon unilatérale.»

Et il ne se gêne pas.

L’AGESSS a d’ailleurs poursuivi le gouvernement pour réclamer 200 millions $ en raison des modifications apportées par la loi 10. Le 20 juillet, la juge Suzanne Ouellet de la Cour supérieure a donné raison aux gestionnaires, concluant que le gouvernement avait enfreint sa propre loi.

Imperturbable, le ministre Gaétan Barrette a déposé le projet de loi 160 pour invalider le jugement, estimant être dans son «bon droit».

La colère gronde aussi à l’Association du personnel d’encadrement du réseau, l’APER, qui vient de déposer une plainte au Protecteur du citoyen. «Il n’y a plus aucun contre-pouvoir dans le réseau, déplore l’avocate Anne-Marie Chiquette. Gaétan Barrette a aboli le Commissaire à la santé et tout ce qui aurait pu faire contrepoids ou vérifier ce qui se passe sur le terrain.»

Le seul message qui doit monter aux oreilles du ministre est «tout va bien».

L’APER a d’ailleurs avisé le ministère qu’elle ne prendrait plus part aux discussions entourant les conditions de travail. L’Association demande que le dossier soit transféré au Conseil du trésor, estimant qu’une «véritable négociation» avec Gaétan Barrette est impossible.

«On le voit depuis le début, il n’aime pas les cadres, constate Anne-Marie Chiquette. Et c’est facile de blâmer les cadres, parce qu’ils sont mal perçus dans la population. Mais ce qu’il faudrait dire, c’est que les cadres sont essentiels à la bonne marche du système. Pour qu’il y ait du fil et des scalpels dans une salle de chirurgie, pour coordonner les opérations, pour gérer les conflits, il faut des cadres.»

Si plusieurs gestionnaires ont déjà quitté le navire, une autre vague de départs guette le réseau. Le 1er juillet 2019, les critères pour prendre sa retraite seront modifiés. «Maintenant, on peut partir à 60 ans, ce sera 61, explique Chantal Marchand. La pénalité pour partir plus tôt passera de 4 % à 6 % par année. Les gens vont faire leurs calculs, et prendre des décisions.»

À l’APER, on estime que 40 % des cadres pourraient se prévaloir d’une retraite anticipée. L’AGESSS craint aussi de nombreux départs, «20 % de nos membres ont 55 ans et plus. C’est un des critères. Je n’ai pas de boule de cristal, mais...»

Raison de plus pour ramener une certaine sérénité dans le réseau, plaide Chantal Marchand. «Il y a trop de mandats en même temps, les gens n’ont plus de rebond. Ils ont perdu la capacité d’agir, de dire : “Je vais voir ce que je peux faire”. Mais c’est une belle profession, qui est mal connue, qui est nécessaire à des soins de qualité. Où je vois encore des gens qui ont le réseau tatoué sur le cœur.»