Simone Bussières en 2017, montrant les couvertures de deux livres qu’elle a écrits pour l’enseignement de la lecture au primaire.

Il faut parler de Simone

CHRONIQUE / Quand je l’ai rencontrée, début décembre 2014, Simone Bussières venait d’écrire la première ligne de son prochain roman. «Je t’avais pourtant dit qu’il ne faut pas se fier aux marins, ils ont une femme dans chaque port.»

Mon chum est marin, elle avait ri.

Simone avait 96 ans et demi, elle me racontait qu’elle se levait chaque jour pour écrire, qu’elle allumait son ordinateur, s’installait devant le clavier et ses deux écrans. «Quand je ne pourrai plus travailler, je n’aurai plus de raison de me lever le matin. L’important, ce n’est pas tant d’être capable de le faire, c’est de le faire.»

Elle est décédée d’un AVC, début janvier, elle avait 100 ans et demi.

Après un certain âge, souvent passé 90, on recommence à compter les demis. Même les mois.

Simone habitait encore chez elle, dans son petit logement dans Saint-Sacrement qu’elle habitait depuis des lunes. Pour le souper du réveillon, elle avait invité quelques bons amis chez elle, leur avait demandé de lui cuisiner une bonne dinde.

Elle ne le savait pas que c’était son dernier Noël.

L’ami qui a cuisiné la volaille m’a écrit pour m’informer qu’elle était décédée, c’est lui qui m’avait mise en contact avec elle quatre ans plus tôt. Elle s’est rendue à 100 ans, pas qu’elle y tenait. Elle n’aimait pas vieillir, elle n’aimait pas sentir son corps et sa tête perdre de sa vivacité.

Et cette maudite marchette.

Simone Bussières est une de ces femmes qui ont contribué à faire du Québec ce qu’il est aujourd’hui, sa contribution à la littérature et au monde de l’édition a été soulignée çà et là, toujours discrètement. Elle a reçu chez elle, en avril 2018, la médaille du lieutenant-gouverneur pour mérite exceptionnel, des mains du lieutenant-gouverneur du Québec lui-même, J. Michel Doyon.

Il lui a rendu une autre visite deux mois plus tard, pour ses 100 ans. Elle a reçu pour l’occasion un bouquet de fleurs du maire, une carte de fête de Margaret Atwood, les bons mots de Justin Trudeau, de Philippe Couillard. 

Et de la reine.

Née en juin 1918 dans le quartier Saint-Roch, Simone obtient son diplôme d’enseignement à 17 ans, puis un poste à Val-d’Espoir en Gaspésie, au tout début des années 40. Elle y est restée quelques années seulement, assez de temps toutefois pour faire ses premières armes à la radio.

Elle envoyait, pour s’amuser, des lettres au courrier du cœur du Soleil en s’inventant des femmes en quête de conseils.

Tout aurait pu s’arrêter en 1945, quand elle s’est mariée à Québec, parce qu’une femme mariée perdait automatiquement son emploi. C’était comme ça, c’était aussi arrivé à Claire Martin, qui animait à Radio-Canada, qui y avait d’ailleurs annoncé la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Sauf que le mari de Simone est décédé subitement deux ans après les noces. 

Elle est donc retournée enseigner, elle a animé des émissions éducatives à CHRC dans les années 50, est même devenue en 1955 la première femme a être directrice de l’enseignement au Québec, ce jusqu’en 1968. Elle a entre autres contribué à la création des maternelles en 1959.

Et à travers tout ça, elle écrit des romans, elle publie son premier, L’Héritier, en 1951. La même année où elle est allée à Paris pour la première fois et où, trois ans plus tard, elle a assisté, sur invitation, aux funérailles de Colette.

Elle a fait une entrevue avec Édith Piaf en 1955.

Elle s’est aussi liée d’amitié à Gabrielle Roy, avec qui elle a travaillé sur certains ouvrages, entre autres. Cet été qui chantait en 1972 et en 2005, à Femme de lettres : lettres de Gabrielle Roy à ses amies (1945-1978). Simone a correspondu avec elle pendant des années, jusqu’à sa mort en 1983.

L’année où Simone est allée en Russie.

Quand je l’ai rencontrée il y a quatre ans, il y avait sur la table à côté d’elle une grosse brique, Chronique du 20e siècle, son siècle, celui qu’elle a traversé, celui dans lequel elle a laissé son empreinte.

Elle venait de publier son dix-septième ouvrage, Je n’ai pas tout oublié, un recueil de souvenirs. Elle revenait sur sa vie, sur les rêves — et les choses — qu’elle a réalisés, en quelque sorte grâce à la mort subite de son époux. «Dans la vie, il ne faut pas avoir de regret. La mort de Rosaire a été très difficile, mais elle m’a emmenée sur un chemin que je n’aurais peut-être pas emprunté.»

Combien de femmes au Québec ont dû renoncer à leur chemin? Deux ans après son mariage, Simone avait bien tenté de convaincre un directeur d’école de l’embaucher quand même, peine perdue. Elle était retournée le voir pas longtemps, vêtue de noir. 

Elle a été embauchée tout de suite.

On engageait les femmes, mais pas les femmes de.