Tom Bucy s'est bricolé une pancarte avec une photo floue de Trump, «Treason» écrit en dessous.

Entendez-vous?

CHRONIQUE / Lucie Bérubé s'est finalement décidée à venir faire son tour dans l'enclos de libre expression.

Depuis vendredi, on dit qu'il n'y a personne.

Elle a eu le goût de prendre le micro qui est mis à la disposition des manifestants et qui, dit-on aussi, est connecté quelque part au Manoir Richelieu, où les grands du monde sont réunis. «Je m'en allais acheter des outils et je me suis dit que je pouvais dire quelque chose. Ça n'a pas de bon sens ce qui se passe.»

Elle voulait réciter un poème.

«J'aurais commencé en chuchotant en parlant de plus en plus fort, “entendez-vous? entendez-vous? entendez-vous les cris étouffés de tout ce monde qui veut vivre en paix, en justice et en liberté?”»

Le micro était pris.

Près d'une centaine de Vietnamiens sont venus en bus de Mississauga et de Montréal pour dénoncer la présence au G7 du premier ministre du Vietnam, invité à discuter d'environnement en marge du Sommet. Ils ont dénoncé le régime communiste, le sort réservé aux objecteurs de conscience.

Ils ont agité des drapeaux du Vietnam Sud, interdit depuis la fin de la guerre, il y a plus de 40 ans.

Ils ont crié, chanté.

J'ai dû tendre l'oreille pour entendre le poème de Lucie.

Je me suis étonnée de voir si peu de gens de la place venir porter un message, alors que les grands étaient dans leur cour. «Ils ont eu peur. Ils ont dit qu'on serait envahis, ils ont construit une prison. Le message qu'ils ont envoyé est qu'on était mieux de rester chez nous ou même de partir.»

La peur, peut-être.

Ils n'étaient pas beaucoup plus quand Justin Trudeau est passé en mai, avant l'enclos, avant la sécurité. «Le centre femmes a organisé une manifestation, on était à peine une cinquantaine. J'ai parlé à Trudeau, quand les gens ont eu fini de prendre des selfies avec lui, je lui ai parlé des OGM. Il m'a demandé si je mangeais des bananes... Il m'a dit que les bananes, ce sont des OGM.»

Il ne lui a pas laissé le temps de répondre qu'elle mangeait des bananes équitables.

Ça n'aurait rien changé.

À quelques pas des Vietnamiens, des Coréens avaient accroché en bordure de la route quatre affiches blanches pour leurs prisonniers politiques. Pareil pour la poignée d'Ukrainiens qui réclamaient en silence la libération d'Oleg Sentsov, incarcéré depuis 2015 en Russie.

Son arrestation a d'ailleurs été dénoncée par les États-Unis et l'Union européenne.

Près de la clôture de métal, adossé aux blocs de béton, un homme s'est installé dans une chaise pliante aux couleurs du Canada. L'homme vient de Gatineau, il réclame qu'on enquête sur le 11 septembre. Il lit. J'ai étiré le cou pour voir ce qu'il lisait, Homo Deus, sur l'avenir qui nous attend.

Pendant qu'il se joue à quelques centaines de mètres.

À côté de lui, Tom Bucy s'est bricolé une pancarte avec une photo floue de Trump, «Treason» écrit en dessous. Originaire du Michigan, il reste à Cap-à-l'Aigle depuis 30 ans, il est tombé en amour avec la région et avec une femme. «Je faisais des compétitions de natation, je suis venu ici pour nager. J'ai trouvé ça beau.»

Il est tombé en amour avec une femme du Saguenay.

Il était venu dire à Trump tout le mal qu'il pense de lui. «C'est un traitre, un bouffon. C'est le pire président que le pays a connu, il est en train de tout détruire.» Il a deux gars qui habitent toujours aux États-Unis, un dans l'État de Washington, l'autre au Texas. «Ce n'est pas facile, Trump alimente la haine, le racisme.»

Il aimerait que le monde en tire une leçon. «Ça montre à quel point la démocratie est quelque chose de fragile.»

Tom est parti vers 14h.

Vers la fin de l'après-midi, alors que les dirigeants avaient levé les feutres depuis un moment déjà, l'ambiance a changé dans l'enclos de la libre-expression, des familles sont venues avec des pancartes colorées, des cœurs dessinés dessus. Des mots tout simples, «amour» et «paix».

C'est la base.

Pendant que les parents jasaient près de la clôture, les enfants couraient autour de moi, j'étais adossée aux grosses pierres au centre. Une petite fille s'est arrêtée, a mis en garde ses amis. «Il faut faire semblant de s'attraper, il ne faut pas le faire pour vrai, sinon la police peut venir nous chercher.»

Ce G7 va laisser des traces.

Ils sont partis vers 16h30, laissant la place déserte. Silencieuse. Il ne restait que cet homme de Gatineau.

- Vous êtes le dernier...

- Le dernier utopiste.

Il s'est levé, le vent aussi, il a marché le long de la clôture pour regarder les quelques pancartes restées accrochées au grillage. Il lisait, observait ce qui restait des manifestations, bien timides.

Je me suis tournée vers sa chaise, vide.

Un corbeau volait son lunch.

***

Il paraît que...

Ici, l'homme n'a pas vu l'homme qui a vu l'ours, il a entendu l'autre, qui a parlé à celui qui aurait vu quelque chose.

Le G7 est un festival du ouï-dire.

Tout le monde a son histoire, tout le monde a entendu quelqu'un raconter quelque chose, la fiabilité de la source étant souvent un acte de foi.

Quelques trucs, en vrac, entendus entre les branches.

Il paraît que l'organisation avait d'abord approché un autre restaurant que Chez Truchon pour accueillir les conjointes et conjoints des membres du G7, mais que, devant les exigences, le propriétaire se serait désisté. On lui aurait entre autres demandé de refaire la déco, que le nouveau décor devait venir de l'Ontario. On lui aurait aussi demandé d'embaucher sept serveurs ou serveuses pour l'occasion.

Il paraît qu'on a demandé il y a plusieurs mois à un producteur de fromage d'approvisionner les convives et que, à tout bout de champ, des gens se pointaient à l'improviste pour effectuer toutes sortes de vérifications. Quand il a demandé si ça allait arrêter, on lui a dit que, plus le Sommet approcherait, plus il aurait de la visite. Le producteur a décliné.

Il paraît qu'une caméra aurait été installée dans la zone — plutôt l'enclos — de la libre expression et connectée au manoir pour, disait-on, que les manifestants puissent parler aux membres du G7.

Il parait que l’armée américaine a loué les terres d’un agriculteur près de La Malbaie pour installer des campements... et que la retraite de l’homme est assurée.

Il parait que les gens que La Malbaie sont bien contents que tout ça soit fini.

Il parait que les graines de lin qui ont servi à la préparation du pain cuisiné Chez Truchon ont été l'objet d'une série de vérifications.

Il parait qu'une maison aurait été louée pour 50 000 $.

Il parait que six personnes se sont fait arrêter en état d'ébriété au volant. Avec le nombre de policiers qu'il y a à La Malbaie ces jours-ci, il faut être particulièrement téméraire — ou imbécile — pour prendre le risque de «péter la balloune». Je suis d'ailleurs allée prendre un verre vendredi soir au bar L'Évasion, l'alcool coulait à flots, la dame à côté de moi avait d'ailleurs prévu revenir en taxi.

On servait de la grosse Bud à 7,75 $, avec de bons succès des années 80. Pas d'assiette du G7, pas de bière du G7.

À la télé, des images du Grand Prix de Montréal.

Il parait que Philip, le conjoint de Theresa May, a tellement aimé le dîner officiel de vendredi Chez Truchon qu'il a convaincu sa douce d'y retourner samedi pour souper. Qu'ils sont arrivés en grande pompe avec le cortège de Suburban noires, avec la grosse sécurité à l'entrée.

Mais ça, c'est vrai, j'étais juste à côté quand elle est débarquée.