Le Tricothon des îles est un rendez-vous sans prétention organisé sur la Grave. Plus qu’une activité de financement, c’est une occasion de faire tomber les préjugés. Parmi le petit groupe de «brocheuses», tout à gauche, se trouve Fabienne.

En direct des îles: sais-tu brocher?

CHRONIQUE / Ça tricotait depuis une bonne «traille» déjà quand Adrienne s’est pointée, du haut de ses 94 ans, elle a vu que j’avais les mains vides. «Sais-tu brocher?»

Je lui ai répondu, sachant que j’allais la décevoir un peu, «j’ai déjà broché, je ne broche plus». Le tricot fait partie de mes souvenirs d’enfance, j’ai déjà «broché» des vêtements pour mes Barbie.

C’est ma mère qui m’a appris.

J’étais assise à côté de Fabienne, 81 ans, qui «brochait» sur un méchant temps, elle se faisait aller les broches en un mouvement régulier, la laine valsant entre ses doigts. Un point régulier, des mailles tout à l’endroit, elle aurait pu suivre le patron des pochettes de lavande les yeux fermés.

Adrienne est passée faire son tour même si elle ne tricote plus, une vilaine fracture au poignet droit l’empêche de manier la broche. N’empêche, dans le vent froid et le crachin de ce début d’après-midi, elle est venue faire son tour, pour soutenir le moral de la petite troupe de tricoteuses.

Et pour partager ses souvenirs du temps où il n’y avait pas de magasins aux îles, quand l’archipel était littéralement coupé du reste du monde. «Dans ce temps-là, je brochais toute, toute, toute. Je brochais les mitaines, les bas, le linge. Je faisais même des sous-vêtements brochés!»

Bonjour le confort.

C’était l’époque où les Madelinots ne pouvaient compter que sur eux-mêmes pour subvenir à leurs besoins, ils ont d’ailleurs cultivé la terre jusque dans les années 1950, lors des premiers approvisionnements venus de l’extérieur. Depuis, il pousse sur les terres arables des maisons plutôt que des légumes.

Il y en avait 1863 en 1981, 5504 en 2008.

Et ça pousse encore.

Adrienne et Fabienne ont vu leurs îles changer, elles ne vivent pas dans le passé, elles en perpétuent les traditions. Elles font partie des Fermières de Bassin, sur l’île du Havre-Aubert, un des plus beaux endroits de l’archipel. Quand on suit le chemin qui longe les caps, on fait le «tour du canyon».

Je les ai rencontrées au quatrième Tricothon des îles, un rendez-vous sans prétention organisé sur la Grave, classé site patrimonial en 1983, là où les premiers Madelinots se sont établis après l’ouverture, en 1765, d’un tout premier poste de pêche et de chasse aux morses.

Les morses ont depuis disparu.

Le Tricothon est né sur le banc de parc à côté de la charmante boutique Le Portique, la propriétaire Emmanuelle Doyon jasait avec le gars à côté d’elle, elle cherchait une cause à aider. Le gars, c’était Hugues Poirier, chef de l’unité psychiatrique aux îles, Emmanuelle venait de trouver sa cause.

Et c’est comme ça depuis quatre ans, les gens qui le veulent passent quelques heures à «brocher» à côté de la boutique d’Emmanuelle, on vend la production à la fin de la journée, où on procède aussi au tirage d’un prix.

Et où on jase.

Pour Hugues, le Tricothon est plus qu’une activité de financement, c’est une occasion de faire tomber les préjugés. Il y a parmi les tricoteurs des patients — Hugues préfère parler de personnes ayant eu un vécu expérientiel en santé mentale — qui se fondent aux autres, qui tricotent simplement.

Comme dans le groupe de marche, où ils sont des marcheurs.

Si les îles ne font pas exception du reste de la province pour les listes d’attente en santé mentale, on a décidé ici de faire les choses autrement, en misant sur la psychiatrie citoyenne, où la communauté est un prolongement de l’hôpital, un terrain d’atterrissage après une période de turbulence.

Et ça marche.

«On a commencé ça il y a quatre ou cinq ans. On part de ce que la personne souhaite, pas de ce que le ministère dit. On demande aux gens «as-tu un rêve?» et on part de ça, et les projets sont portés par l’administration, par la famille, par la communauté. Si t’as rocké une période dans ta vie, on va te porter pour que tu retrouves ta dignité, pour que tu lèves la tête. Soigner quelqu’un, ce n’est pas juste dans le bureau du psychiatre, c’est pas juste avec des médicaments.»

Il faut aussi deux choses, «se sentir utile, être aimé».

Hugues m’a raconté l’histoire de cet homme, qui avait abdiqué. «C’était pour notre souper spaghetti, je lui avais demandé s’il voulait venir aider pour le service. Il m’avait répondu “tu sais, moi, je ne travaillerai plus”. J’ai insisté, il est venu et il l’a fait. Après, il m’a dit “je vais pouvoir retravailler”…»

Il aurait pu dire revivre.