Pour sa dernière chronique en direct des Îles, Mylène Moisan partage des petits bouts de carnet.

En direct des îles: restants de table

CHRONIQUE / Ceux qui me connaissent savent combien j’abhorre gaspiller la nourriture, si bien que je prends un soin jaloux à conserver les restants de table après le repas, même s’il ne reste que quelques bouchées.

J’ai fait pareil pour ces petites histoires qui m’ont été racontées depuis mon arrivée aux Îles, je les ai gardées précieusement dans mon calepin de notes en me disant que je vous les servirais un moment donné. Alors voici un collage d’anecdotes et de palabres — un hybride madelinot entre la rumeur et la légende — pour clore cette série, étant de retour sur la Grande terre…

Vlan dans les dents

L’histoire se passe à la fin du siècle dernier sur le traversier entre Souris à l’Île-du-Prince-Édouard et les Îles-de-la-Madeleine, les membres d’un groupe de motards criminalisé commencent à faire du trouble au bar, au point où le capitaine est appelé pour venir calmer les esprits qui s’échauffent.

Le capitaine Chevarie se pointe, il marche d’un pas calme, il demande un verre de lait au barman.

Il attend son verre de lait.

Une fois servi, le capitaine se dirige tout aussi calmement vers celui qu’il perçoit être le chef de la bande, pose son verre sur la table. Le patron des motards n’est évidemment pas impressionné par l’homme aux quatre galons et au verre de lait, il commence à se payer sa tête et à faire de l’esbroufe.

Le capitaine attend un moment de silence pour prendre la parole, j’imagine le dialogue selon ce qui m’a été raconté.

— Vous venez aux Îles?

— Oui monsieur! (sur un ton baveux…)

Le capitaine poursuivit, sans broncher.

— Quand vous arriverez de l’autre bord, vous vous informerez comment ça coûte pour renvoyer vos bicycles en morceaux par la malle.

— …

— Il n’y a qu’une compagnie qui fait la traverse et ça me surprendrait beaucoup que vous trouviez un pêcheur pour vous ramener.

Sur ce, le capitaine remonté à la timonerie, n’a plus entendu parler de ces turbulents passagers, qui ont filé doux le reste de la traversée…

La loi du nombre

Suite de l’histoire, les motards criminalisés débarquent sur l’archipel, ils commencent à faire du trouble comme ils l’avaient fait sur le traversier.

Des gens appellent la police.

Mais à l’époque, il n’y a que quatre ou cinq agents aux Îles, les motards sont largement en supériorité numérique et ils n’ont pas l’habitude ni la réputation de se laisser intimider par les forces de l’ordre.

Qu’à cela ne tienne, un policier va voir le chef du groupe, il opte pour la psychologie inversée.

— On commence à recevoir des plaintes à votre sujet.

— Ouin, pis? 

— Regardez autour de vous, dans chacune des maisons, il y a une carabine. S’il arrive quelque chose, si le monde se choque, on ne sera pas assez de policiers pour vous protéger…

Persona non grata

Dans le même ordre d’idées, 1995, le militant animaliste Paul Watson a la brillante idée de débarquer aux Îles-de-la-Madeleine pour dénoncer la chasse aux phoques, il pousse sa témérité jusqu’à filmer un cimetière où des Madelinots sont enterrés, en faisant un boiteux parallèle avec les animaux tués. 

C’en est trop.

En moins de temps qu’il n’en faut pour crier loup marin, une centaine de chasseurs s’attroupent dans le lobby de l’hôtel où loge le président de la Sea Shepherd Society, ils lui font clairement comprendre qu’il doit partir. La foule est à ce point en colère que la Sûreté du Québec doit intervenir pour escorter Watson, que la direction de l’hôtel a aussi prié de quitter les lieux…

L’invincible Augustin

Je vous ai parlé des marins qui ont péri en mer, voici l’histoire d’un homme qui a été l’unique survivant du naufrage du SS Wasp en novembre 1871. Le premier maître Augustin LeBourdais — certaines sources parlent d’Auguste — a passé plusieurs jours dans le froid, fouetté par les grands vents, avant d’apercevoir un premier signe de vie et de s’y rendre de peine et de misère. 

Dans une lettre qu’il a écrite à ses parents en 1872, il raconte : «Depuis le mercredi au soir jusqu’au dimanche, le mauvais temps continua toujours avec violence, je passai ce temps-là sur la dune de sable […] à l’abri du vent, sans voir personne, la neige qui tombait sur moi et mon butin gelé, sans feu, couché sur la terre, la seule nourriture que je pouvais recueillir était de la neige, rien sur la tête.»

LeBourdais fut sauvé in extremis. «Je vis un homme de très loin. Ne pouvant être entendu par mes cris, je me dirigeai vers lui quand je vis une fumée à une certaine distance. Le courage me revint et je parvins à m’y rendre seul, et de là, je fus transporté aux maisons où j’ai perdu les pieds et bien manqué de mourir.»

Il n’a pas perdu pied, il a perdu les pieds, littéralement. 

Amputé des deux jambes, il a passé les premiers mois de 1872 aux Îles, avant d’être transféré à Québec pour poursuivre sa convalescence. 

Mais il n’en avait pas fini avec les Îles, il est revenu quelques années plus tard après avoir appris le morse, et il a implanté en 1880 dans le Golfe le premier réseau de télégraphie, une véritable révolution pour l’archipel. 

Son télégraphe est au Musée de la mer.

Ses prothèses aussi.

L’église Saint-Pierre de Lavernière

Ce qui se voit du chemin…

Ça saute aux yeux quand on visite l’archipel, les maisons des Îles-de-la-Madeleine sont propres et bien entretenues, les pelouses tondues comme un tapis gazon. Les Madelinots sont très fiers certes, ils sont aussi soucieux des qu’en-dira-t-on. Ainsi, un Madelinot m’a raconté qu’en temps de disette, il arrivait que, faute d’argent pour repeindre toute la maison, on ne faisait que les côtés qui se voient du chemin…

Deux gallons d’eau bénite

«Qu’il aille au diable!» auraient été les derniers mots du capitaine avant que son bateau ne s’échoue à la Dune du Nord, avant que sa cargaison de bois ne soit récupérée par les Madelinots, il était de coutume à l’époque de donner une deuxième vie au bois que la mer venait ainsi livrer sur les côtes, bien avant BMR.

Mais l’Angleterre tenait à son bois, elle l’a embarqué sur un autre bateau pour traverser l’Atlantique, rebelote, autre tempête, autre naufrage. On céda le bois aux Madelinots qui voulait en faire une église, à peine avait-on complété la charpente qu’elle s’effondra dans une troisième tempête.

Le bois est maudit, pensa-t-on.

Aux grands maux les grands remèdes, il fallait alors conjurer le mauvais sort jeté par le capitaine en purifiant le bois une planche à la fois à grands coups d’eau bénite, avant de se remettre à l’ouvrage.

L’église Saint-Pierre de Lavernière, la «cathédrale des Îles», tient depuis plus d’un siècle.

Augustin LeBourdais

L’effet domino du commerce en ligne

Entendue à CFIM, la radio communautaire des Îles, une entrevue sur le commerce en ligne qui augmente sur l’archipel comme ailleurs, un peu moins, mais quand même, les conséquences sont majeures. Si l’achat local s’effrite, c’est l’essentielle contribution des commandites qui s’étiole.

Moins les commerces font d’argent, moins ils en redonnent.

Quand ils ne ferment pas.

Les commanditaires sont partout, dans les collectes de fonds bien entendu, dans les événements sportifs aussi. CFIM nous le rappelle chaque jour quand on donne les résultats des matchs de la ligue de balle-molle Budweiser des Îles, où s’affrontent entre autres les Expos du Nettoyeur Arseneault/PPE, les Indians d’Extermin’îles, les Pirates du Cap Dauphin Fish Shack.

Une des meilleures guedilles au homard en passant.

Au quai de Grosse-Île.

À l’inverse, certains commerces tirent leur épingle du jeu du commerce électronique, c’est le cas de la savonnerie artisanale d’Ariane Arseneault, la Fille de la mer, qui ouvre sa «boutique en ligne» en dehors de la saison touristique, quand les ventes sur l’archipel sont plus tranquilles. 

On peut donc acheter en ligne et local.

Encore faudra-t-il que les Îles finissent par avoir une connexion haute vitesse digne de ce nom, une pétition circule d’ailleurs pour ça, avec l’appui du député Joël Arseneau. Le gouvernement du Québec a attribué il y a plus d’un an un contrat pour régler le problème, les Madelinots attendent toujours.

Aussi bien ressortir le télégraphe de LeBourdais.