Pour construire un nouveau cul-pointu, le Mon’c Omer, il fallait un plan. Claude Bourque en a esquissé un sur une petite planche, avec des mesures, à partir d’un autre cul-pointu trouvé à Havre-Aubert.

En direct des îles: autour d’un cul-pointu

CHRONIQUE / «Ma mère me racontait que, par les matins brumeux, elle entendait le bruit des moteurs des bateaux des pêcheurs.»

Comme un ronronnement. 

Ils se sont tus depuis longtemps, ces infatigables moteurs à un piston, disparus à la fin des années 1960 avec les bateaux qu’ils faisaient avancer. Le cul-pointu, en forme de grand canot effilé, n’existe plus que sur de vieilles photos en noir et blanc et dans la mémoire de ceux qui s’en souviennent encore.

Et de ceux qui, comme Claude Bourque, se sont fait raconter leur histoire par leurs parents, leurs grands-parents.

On dit «tchu-pointu» ici.

«Il y a 25 ans, j’ai rencontré Léo Leblanc à la marina de Cap-aux-Meules, il était reconnu, c’était un constructeur de bateaux. Je lui ai demandé s’il pouvait m’aider à en fabriquer un. Il m’a regardé du haut de ses sept pieds et il m’a demandé : “T’es un fils à qui? ” “J’ai dit Claude à Nestor”, il m’a dit : “Trouve-toi du bois, trouve-toi une shed et je vais te le faire.”»

Le temps a manqué.

Le fils de Léo, Camil, a repris l’entreprise de son père, il vient de la transmettre à son propre fils. Autour d’une planche de crible, il y a deux ans, Claude a relancé Camil. «Je lui ai demandé s’il voulait m’aider à faire un cul-pointu. Je n’ai pas eu le temps de finir ma phrase, il m’a dit : “Trouve-toi du bois, trouve-toi une shed.”»

Du haut de ses sept pieds.

Il fallait d’abord un plan. «On a retrouvé un cul-pointu à Havre-Aubert, il était couvert de fibre de verre. C’est peut-être le seul qui existe encore sur les Îles. C’est à partir de ça qu’on a fait les plans.»

Une esquisse sur une petite planche, avec des mesures.

La rumeur a enflé comme une voile au grand vent. «Le mot s’est passé, les gens étaient emballés de savoir qu’on allait faire ça.»

Le bois est venu de son cousin Daniel, «un maniaque de construction» qui habite à l’extérieur. «Il m’a appelé, il m’a dit «ton bois est prêt, il te reste juste à l’emmener aux Îles». Les mêmes essences que dans le temps, du chêne pour «membrer», faire la charpente, de l’épinette pour «border», le recouvrir.

«Il fallait voir la réaction du monde quand on a reçu notre bois, il y a tellement longtemps qu’il n’était pas arrivé aux Îles un chargement pour construire un bateau. Il y en a qui pleuraient, c’était vraiment un moment spécial. Il y avait un grand sentiment de fierté, un sentiment de souvenir.»

J’aime l’idée que le souvenir puisse être un sentiment.

Il a aussi été un élan.

Depuis l’hiver, tout le monde est à l’ouvrage, avec Camil comme maître d’œuvre. «On fait ça le soir et les fins de semaine. On arrive trois ou quatre, il en arrive d’autres, il y a des vieux bonhommes qui arrivent et qui demandent ce qu’ils peuvent faire, on leur donne un ciseau à bois, une varlope... Et quand on commence à être trop, on sort la bière et la planche de crible!»

Le bateau a entendu tous les jeux de mots avec cul-pointu, surtout quand ils l’ont membré.

Il a aussi «ouï» toutes les histoires que les vieux racontent quand ils se retrouvent chez Camil à Léo, quand ils viennent voir le cul-pointu prendre forme et qu’ils remontent loin en arrière, là où même l’Alzheimer n’a pas de prise.

Le cul-pointu est un prétexte. «On est en train de faire revivre des choses qui étaient pratiquement perdues.»

Fin juin, des fermières des Îles sont passées à la shed, elles avaient tricoté des mitaines en laine blanche, d’énormes mitaines, Claude n’en avait jamais vu des comme ça. «C’était les mitaines à cage que les pêcheurs portaient. Avec l’eau salée, elles «refoulaient» et s’ajustaient à la main. Elles ne laissaient pas passer le froid.»

Mieux que bien des fibres modernes. «Elles ont trouvé une fermière qui avait encore le patron original…»

Des fermières des Îles ont tricoté des mitaines en laine blanche, d’énormes mitaines.

Ils se sont permis les outils électriques, mais pas au détriment de la tradition. «Pour membrer, on a fait une boîte à steam avec un chaudron en dessous avec de la vapeur. Tu mets le bois là-dedans et après, quand il en sort bien humide, tu peux le plier comme tu veux et il reste courbé.»

Ils ont apporté un soin jaloux aux rondeurs du cul-pointu. «C’est un bateau qui est fier, qui est d’une grande élégance.»

Et humble.

Là, ils cherchent un moteur, pas n’importe lequel évidemment. «C’est un moteur à un piston, sans transmission, c’est ce qui a remplacé les bateaux à voiles [dans les années 1940]. On les appelait les toc-o-toc, c’est le bruit qu’ils faisaient», comme des métronomes.

Ce que sa mère entendait.

Le bateau aura 28 pieds de long, ils en sont à le border maintenant, avec des planches d’épinettes. Restera à mettre l’étoupe, un genre de textile pour colmater les interstices. «On appelle ça “étouper” ou, ici, on dit “galfater”.»

Claude a appris plein de mots de la mer, le brion, la carène, le marsouin.

Il a été étonné par l’engouement des gens. «Eudore a dit : “Moi, je paye les vis”, un autre a dit : “Moi, la peinture” ou “J’ai ça quelque part chez nous”. C’est vraiment un projet qui est vraiment rassembleur, tout le monde apporte quelque chose. […] On aimerait ça que ça crée un intérêt, que les gens aient le goût d’en construire d’autres, qu’il y en ait quatre ou cinq autour des Îles.»

Celui-là s’appellera «probablement» Mon’c Omer, en hommage à un oncle de Claude, «qui était maître de trappes à harengs. Il avait plusieurs culs-pointus».

C’était la belle époque où il y avait du hareng en abondance, on le ramenait sur des «gabarres» remplies à rebord, jusqu’à 15 millions de livres dans les bonnes saisons. «Tout se faisait à bras. On remontait le bateau chaque soir et on le remettait à l’eau le matin, à force d’hommes, parfois avec un cheval.»

On fera pareil pour Mon’c Omer. «On vise de le mettre à l’eau à la fin de l’été, à la fête du canton de Gros-Cap, où la plupart des culs-pointus étaient.»

Des vieux pleureront.

Connu pour ses sculptures faites d’os de baleine et de cuivre, Claude à Nestor n’en est pas à son premier «projet de fou», il a entre autres récupéré, avec deux comparses, le squelette d’un cachalot de 15 mètres échoué en 2008. Après avoir tout nettoyé, ils ont réassemblé les 215 os, un à un, au Musée de la mer.

Ça leur a pris six ans.

«Pour moi, un bateau, c’est comme une cage thoracique de baleine à l’envers. Il y a un rapprochement, il y a un lien à faire entre remonter une baleine et construire un bateau comme celui-là.»

Quelque chose comme remonter la mémoire.