Il peut y avoir de belles histoires, et d’autres fois des problèmes, dans le système de santé et de services sociaux.

Deux CHSLD, deux opposés

CHRONIQUE / Chaque fois que je raconte une histoire qui expose un problème ou une aberration dans le système de santé et de services sociaux, il y a toujours des gens qui m’écrivent pour me dire que je devrais aussi raconter de belles histoires.

Alors voici, un deux pour un.

C’est l’histoire de Marie-Claire*, dont le père était atteint d’alzheimer, et dont la mère s’est occupé tant qu’elle a pu, jusqu’à ce que son médecin lui dise qu’elle était en train d’y laisser sa peau. «Ça a été difficile pour elle de placer papa, c’était son seul amour, ils ont passé toute leur vie ensemble.»

Été 2015, on a trouvé une place dans un CHSLD en attendant d’en trouver un plus près de chez sa mère. Ils s’attendaient à un mouroir. 

Et non.

«L’endroit où mon père a été placé, c’était un cinq étoiles. L’intégration de notre père a été magique par l’humanité, l’amour et la gentillesse du personnel. Les employés s’en occupaient, ils l’aimaient, le chouchoutaient même. Le médecin était toujours présent, on appelait ma mère pour lui donner des nouvelles. […] Chaque fois qu’on arrivait pour venir le voir, l’infirmière-chef venait nous voir pour nous saluer, c’était incroyable. Quand on leur disait que papa devait aller à la toilette, ils arrivaient à la course.»

On prenait soin de lui. «Ça nous a tellement aidés pour atténuer le choc d’avoir à le placer dans un CHSLD.»

Un an et demi plus tard, ils ont finalement obtenu une place dans un CHSLD plus proche de chez sa mère. «On a fait le saut quand on est arrivés là. Ça a été un clash épouvantable, on ne savait pas ce qui se passait, on ne nous disait rien. Sa chambre était tellement sale, ça n’avait aucun sens... […] Ils l’ont mis en couches sans nous en parler, ma mère a pleuré pendant deux jours quand elle l’a su.»

Et le médecin? «On n’avait aucune nouvelle. Après presque un an, on n’avait eu aucun suivi du médecin.»

Marie-Claire est tombée des nues, elle ne pouvait pas imaginer qu’il puisse y avoir une si grande différence entre deux CHSLD. «Mon père a quitté un environnement humain, enveloppant et rempli d’amour pour se retrouver dans un milieu froid avec un roulement de personnel indescriptible. À côté de ça, l’autre endroit, c’était un resort

Ils ont regretté de l’avoir déménagé.

Elle appelait pour avoir des nouvelles, ça sonnait, sonnait, sonnait encore. «Après 60 coups, ça arrête. Ça m’est arrivé d’appeler deux fois et de me rendre chaque fois au bout des soixante sonneries sans que personne ne réponde.[…] Un moment donné, on a vu qu’il avait une plaie, on nous a dit qu’on ne savait pas vraiment ce qui s’était passé, qu’il avait dû se cogner…»

Elle, sa mère, sa sœur et ses frères lui rendaient régulièrement visite. «On allait le voir au moins quatre fois par semaine. Il y avait tellement de restes de nourritures dans son fauteuil roulant que nous l’appelions sa poubelle roulante. On leur disait de lui brosser les dents, ils disaient qu’ils lui donnaient sa brosse à dents, mais mon père, il n’était plus capable de le faire tout seul… C’est moi qui lui coupais les cheveux, il avait l’air d’avoir une moppe sur la tête, il avait l’air d’un itinérant.»

Sa mère s’en voulait de le laisser là.

«Le samedi, on mettait les résidents en pyjama et en jaquettes avant souper, des fois à 15h30. Ils soupaient et on les couchait après. Mon père n’avait aucune activité, on le laissait couché dans son lit des heures et des heures…»

La dernière fois que Marie-Claire a vu son père, elle a eu un choc. «J’ai vu un cadavre dans sa chaise roulante. La préposée m’a dit «votre père ne mange plus du tout depuis une semaine». Ils lui apportaient son repas et ils le reprenaient, même s’il n’y avait pas touché. Il était à l’article de la mort.» Elle a appelé le médecin pour lui demander de regarder ça, le verdict est tombé, son père n’en avait plus pour longtemps. 

«Si je n’avais pas fait ces démarches, je suis convaincue que mon père serait décédé dans son fauteuil roulant sans aucun soin.»

Marie-Claire n’a pu être au chevet de son père pour la fin, sa fille y était. «Elle m’a dit que ça s’était très bien passé pour les derniers moments, que l’accompagnement qu’il a eu était très humain. Heureusement, il a pu mourir dans la dignité. Et j’aurais aimé qu’il puisse vivre dans la même dignité. Personne ne devrait vivre ça.»

C’est pour cette raison qu’elle m’a raconté son histoire.

Les deux CHSLD où son père a habité se trouvent dans la région de Québec, je ne les nomme pas parce que l’idée n’est pas de montrer du doigt un endroit en particulier. L’idée, c’est de montrer que c’est possible de bien faire, avec les mêmes budgets, les mêmes contraintes, les mêmes ratios. 

On devrait s’en réjouir.

Et s’en inspirer.

* Prénom fictif