Les micromilieux ne règlent pas le problème des «adultes qui ont de grands besoins physiques», mais qui sont des résidents lucides, qui passent leurs journées avec des gens avec d’importants troubles cognitifs.

Comme une grosse fatigue

CHRONIQUE / Lundi soir, au CHSLD de Loretteville, il n’y avait qu’une seule préposée pour un étage complet.

Pour une trentaine de personnes.

Toute seule, il y a plein de choses qu’elle ne peut pas faire, comme changer certains résidents de position. Il faut être deux, une question de sécurité. L’infirmière en chef et la gestionnaire ont dû venir en renfort.

C’est arrivé au CHSLD Saint-Augustin aussi, une journée en fin d’après-midi, on a trouvé une autre préposée juste à temps pour le souper.

Ce n’est plus rare qu’il manque de préposés, c’est presque la norme.

Je suis allée rendre visite à mon amie Marie-Noëlle, au CHSLD de Loretteville, le lendemain de Pâques. On l’a changée de chambre, elle fait partie du projet de micromilieux, où on regroupe les gens selon leurs profils. On a mis Marie-Noëlle, 43 ans, avec des gens dont le corps a les mêmes besoins.

Pas la tête.

Elle se retrouve encore avec des gens qui ne sont pas «toute» là. Comme sa voisine, qui chante de vieilles chansons à cœur de jour. C’est joli cinq minutes, mais ça finit par tomber sur les nerfs.

Comme l’entendre aller à la toilette. Leurs chambres sont séparées par une salle de bain commune. Zéro isolée.

Si c’était seulement ça.

L’instauration des micromilieux, une autre belle idée, s’est faite dans un contexte d’une pénurie de personnel sans précédent. Le fragile équilibre a été rompu. «Le personnel trouve ça vraiment difficile. Il y en a qui viennent me voir, qui pleurent parfois. Le personnel se sent débordé. La gestionnaire fait son possible, elle va recruter dans les salons de l’emploi, elle est aussi dépassée par la situation.»

Elle donne, parfois, des bains.

Quand je suis passé, ils étaient justement trois jours en retard sur les bains, on avait demandé des préposés en renfort pour rattraper le retard. Marie-Noëlle devait avoir son bain samedi, elle ne l’a pas eu.

Il n’y a plus de renfort.

«Hier, une préposée a offert de travailler quelques heures de plus à la fin de son quart de travail pour donner des bains. Elle s’est offerte même si elle avait une soirée de prévue. Elle a dit "on travaille avec des humains après tout".»

Eux ne punchent pas, ils sont toujours là.

«Quand la nouvelle est sortie sur le retard de l’implantation des nouveaux repas dans les CHSLD, ici, il manquait tellement de personnel qu’on n’était pas en sécurité. Il y avait juste un préposé. S’il y avait eu une chute...»

Jusqu’au jour où il y en aura une.

Marie-Noëlle n’attend pas après le poulet tandoori. «C’est rendu que je m’achète des repas congelés, six par semaine. Et quand je suis tannée de manger la même chose, je leur demande de m’en réchauffer un. On mange toujours des repas en sauce. C’est fait pour les personnes âgées, c’est plus rapide à faire manger. Et tout est toujours servi avec les éternelles patates pilées!»

C’est rendu qu’on fait des blagues de patates.

«Je suis très bien traitée, je ne veux pas faire pitié, mais ce que je veux que les gens comprennent, c’est que c’est rendu juste trop lourd comme atmosphère. Tout le monde est épuisé. Moi aussi.»

Au CIUSSS, Centre intégré de santé et de services sociaux de la capitale nationale, on convient que la situation est difficile. Responsable du soutien à l’autonomie des personnes âgées, Nancy Drouin confirme que la pénurie complique les choses. «C’est très difficile partout, et pas uniquement à Loretteville. C’est excessivement fragile, mais il ne faudrait pas faire une simple addition et attribuer la situation actuelle à la seule implantation des micromilieux.»

Il manque, présentement, autour de 300 préposés.

Aux ressources humaines, Christian de Beaumont indique avoir «reçu 293 CV à la foire de l’emploi [en fin de semaine dernière]. On a 82 embauches qui sont confirmées, qui devraient s’ajouter d’ici l’été. Mais en même temps, on doit composer avec une diminution de la disponibilité de nos gens, surtout chez les infirmières, qui, dans l’idéal, demandent trois ou quatre quarts par semaine.»

C’est comme mettre de l’eau dans un panier percé.

Nancy Drouin a aussi reconnu que les micromilieux ne réglaient pas le problème des «adultes qui ont de grands besoins physiques», des résidents lucides comme Marie-Noëlle, qui passent leurs journées avec des gens avec d’importants troubles cognitifs. «Ça reste une préoccupation, un défi. C’est très complexe. On essaye le plus possible de favoriser les activités extérieures».

Il y en a peu.

Je suis partie, le téléphone n’avait pas arrêté de sonner depuis une heure et demie, la voisine s’est remise à chanter, encore. J’ai noté les paroles d’une chanson que je ne connais pas, d’un air qui m’était inconnu.

Ce n’est qu’un au revoir

Demain matin, dès le lever du jour

En attendant ton retour

Était-ce pour un amour perdu?

Pour une préposée?