Pierre Karl Péladeau

Ça prend du front tout le tour de la tête

CHRONIQUE / Pas plus tard que mercredi dernier, Pierre Karl Péladeau a traité ses concurrents de quêteux parce qu’ils demandent à l’État d’adopter des mesures pour les aider à compenser le manque de revenus.

Il a dit qu’il en profiterait aussi, mais passons.

On a surtout appris quelques jours plus tard dans La Presse qu’il avait proposé sa «solution» pour «sauver» le Groupe Capitales Médias, entre autres en mettant à pied les deux tiers des 350 employés et, évidemment, en englobant les six quotidiens dans «l’écosystème» convergeant de Québecor.

Mais qu’est-ce qu’on a appris aussi de cette solution? Qu’il a demandé au gouvernement — oui, oui, à l’État — de payer entièrement les indemnités de départ des employés qui seraient congédiés, environ 10 millions $, et d’assumer les coûts de résiliation de tous les baux signés par GCM.

En plus, bien sûr, d’effacer les 15 millions prêtés de l’ardoise.

En somme, il demandait aux contribuables ce qu’il a reproché aux éditeurs en commission parlementaire, et particulièrement à GCM, de réclamer une aide à la pièce pour lui permettre de continuer à publier ces journaux. Il a même demandé à l’État de continuer à éponger les pertes le temps qu’il examine les livres.

Ça prend du front tout le tour de la tête.

Le gouvernement a regardé ça, il a trouvé Péladeau trop gourmand, comme l’a expliqué le 20 août à Radio-Canada Michel Philibert, conseiller politique au cabinet du ministre de l’Économie Pierre Fitzgibbon. Québec a rejeté l’offre en raison des «coûts importants que le gouvernement devait assumer». 

Tiens donc.

Cela sans compter les deniers publics que Québecor reçoit déjà, on parle d’une centaine de millions $ depuis 10 ans pour ses magazines, ni l’aide de l’État qu’il a réclamée pour agrandir ses studios de cinéma, pour acheter Téo Taxi, en plus du loyer du Centre Vidéotron — 2,5 millions — que lui rembourse la Ville de Québec.

Si on suit la logique de Pierre Karl Péladeau, on peut donc quêter pour tout sauf pour les médias.

Et si on pousse cette logique un tantinet peu plus loin, le salut des journaux passe nécessairement par un système de vases communicants entre les entreprises d’un même propriétaire, qui se sert de ses journaux à ses propres fins, à l’intérieur de son propre écosystème. Pierre Karl Péladeau l’a écrit dans le mémoire qu’il a déposé en commission parlementaire, «pour Québecor, l’avenir de ses médias passe par la force de son modèle d’affaires».

Par la convergence.

Il l’a peut-être oublié, mais il était bien content en août 2002 de pouvoir solliciter une entrevue au Soleil pour faire contrepoids au discours des syndiqués de Vidéotron, en grève et en lock-out en même temps. C’est moi qui l’avais rencontré, voici ce que j’avais écrit. «Événement rare, l’entrevue a été sollicitée par la compagnie, qui a choisi de dépêcher son porte-parole en chef chez le concurrent. M. Péladeau a jugé qu’il était temps de “faire le point sur le conflit” long de quatre mois déjà.»

Il a fait la même chose à La Presse et à The Gazette.

Ce qu’il disait essentiellement à l’époque, c’est que «la raison [allait] prévaloir», que la «vente» de ses 650 techniciens à un sous-traitant était la seule chose à faire pour assurer la pérennité de l’entreprise. «La transaction est irrévocable et les techniciens sont là pour y rester. […] Si on ne pose pas les gestes qu’il faut, l’entreprise va péricliter et peut-être disparaitre. On n’a pas le droit comme gestionnaire éclairé de ne pas considérer une offre qui nous fait économiser 15 millions $. Et ça, on l’avait indiqué dès le début de la négociation.»

Le conflit a duré 10 mois, Vidéotron a repris ses techniciens, tout en acceptant de limiter le recours à la sous-traitance.

La pérennité, visiblement, n’en a pas trop souffert.

À entendre Pierre Karl Péladeau, il en va de tous les autres journaux comme il en allait de Vidéotron, dont il disait que le modèle d’affaires n’était plus viable, «on dit que les dinosaures sont disparus parce que l’air a changé et que leurs poumons ne se sont pas adaptés au changement. Nous, on s’adapte.»

C’est un peu l’image qui colle aux médias en difficultés, des dinosaures qui n’ont pas su s’adapter.

Même le ministre Fitzgibbon a cogné sur le clou cette semaine dans une mêlée de presse quand on lui a posé des questions sur l’avenir des journaux. «C’est sûr qu’on aimerait tous qu’il y ait une pérennité complète des employés des journaux, mais on sait tous que les médias écrits, le modèle est brisé.»

Non, le modèle n’est pas brisé, jamais dans l’histoire n’avons-nous été autant lus que maintenant.

Ce n’est pas un problème de modèle d’affaires, c’est un problème de revenus. Le Soleil — et Le Devoir — ont été parmi les premiers médias à avoir un site Web et, si l’information y a d’abord été accessible gratuitement, c’est que les internautes n’étaient pas très nombreux à l’époque, que le «vrai» journal restait la version papier.

Et que le papier rapportait de l’argent.

Mais les habitudes de lecture ont changé, les internautes ont été toujours plus nombreux à s’informer sur un écran, et ils se sont habitués à le faire sans verser un sou. Tous les journaux se sont posé la question du «mur payant» un jour ou l’autre, et peu de médias ont trouvé une recette vraiment lucrative.

Il n’y a pas de formule magique.

Ni parfaite.

Ce qu’on sait par contre, c’est que les revenus se sont déplacés et, je le répète, que les géants du Web s’enrichissent en diffusant nos contenus. Je ne les blâme pas pour partager le contenu, au contraire, mais pour le non-partage des profits qu’ils font grâce à nous. Avec un système de redevances, ce serait gagnant-gagnant.

S’il y a un modèle brisé, c’est celui-là.