Au salon, seule une petite partie du sofa de Françoise (nom fictif) est dégagée.

Ça commence par un papier

CHRONIQUE / Françoise* aimerait beaucoup installer son sapin chez elle avant Noël. Elle en a un beau, «avec des petits poils blancs et des paillettes de couleur», elle l’a reçu en cadeau il y a cinq ans.

Il est encore dans sa boîte.

Elle n’a pas de place pour le mettre, pas un pouce carré, le sol et les meubles de son logement sont enterrés. Par des déchets surtout. «C’est de l’encombrement extrême», me résume Françoise, tirée à quatre épingles. 

Elle m’a donné rendez-vous chez elle pour que je voie l’état des lieux. Je voulais y faire l’entrevue, impossible. 

Nulle part pour s’assoir, ni même pour poser le pied.

Françoise a accepté de me raconter son histoire parce qu’elle n’est pas la seule à souffrir de «déficience organisationnelle». Elle est un cas sévère, «mais il y a pire encore». Cette désorganisation a un point de bascule. «C’est souvent causé par un événement précis, par un deuil, par une maladie, même par une naissance.» 

Françoise, elle, est retournée aux études à temps plein il y a 10 ans. «C’est là que ça a commencé pour moi. Je passais toutes mes journées à l’école, du matin au soir, je faisais mes travaux là-bas... C’est à ce moment-là que j’ai commencé à perdre le contrôle.» Graduellement. «Ça commence par un papier qu’on jette par terre, par un verre qu’on ne ramasse pas, par la vaisselle qu’on ne fait plus.»

Jusqu’à ce qu’on ne voie plus le plancher, littéralement.

Françoise ne cuisine plus du tout depuis le mois de juin, sa cuisine est complètement encombrée. «Je mange des plats tout faits et du poulet Fusée.» Du comptoir et de l’évier, on ne voit qu’émerger le robinet. Dans sa chambre, la moitié de son lit lui sert de bureau, elle dort sur l’autre moitié. 

Au salon, seule une petite partie du sofa est dégagée.

Elle ne peut même pas allumer la bougie «qui sent Noël» sur la table. «Elle est enterrée. Ça serait dangereux pour le feu!»

Depuis que l’entreprise pour laquelle elle travaillait a fait faillite au début de l’année, la désorganisation est plus grande encore. «Je n’ai plus d’horaire, je n’ai pas de routine. Je dors à n’importe quelle heure, je mange n’importe quand. Pour les deux dernières journées, j’ai dormi deux heures.»

Ce qu’elle fait pendant ce temps? «Je fais des recherches sur l’ordinateur. Je lis aussi énormément.» Et tu lis quoi? «Je lis tout ce que je trouve sur le désencombrement. Et sur la procrastination. Je sais tout sur le sujet, je sais ce qu’il faut faire. Il faut changer ses habitudes de vie.»

Plus facile à dire qu’à faire. «C’est long de prendre de nouvelles habitudes. Plus c’est encombré, plus on est dépassés par l’ampleur d’où on est rendus. On fige devant ce qui est à faire.»

Et elle est seule. «Il n’y a aucune ressource pour nous aider.»

Elle sait quoi faire, reste à le faire. «Je dois commencer par libérer la cuisine, c’est ça la priorité. Je dois en faire un peu tous les jours. Je dois identifier des zones et libérer les zones une à la fois.» Elle s’est fixé l’objectif du 23 décembre pour installer son sapin de Noël. «C’est possible. Si je donne un coup, disons, de cinq heures pour dégager le plus gros, je vais pouvoir le faire. Mais, pour vraiment changer mes habitudes, pour me faire de nouvelles routines, c’est six ou huit mois...»

Françoise n’a pas toujours été comme ça. Elle s’est laissée traîner quand elle était ado, et «une fois, quand j’étais adulte, pendant une période difficile. Pour le reste, j’arrivais quand même à être assez ordonnée, je faisais mon ménage le samedi, je me ramassais au fur et à mesure.»

Jusqu’à ce qu’elle bascule.

Elle est membre d’un groupe fermé sur Facebook où quelques milliers de personnes partagent leur difficulté à désencombrer leur intérieur. Ils se donnent des trucs, s’encouragent. «C’est mon plus gros obstacle à vie. Être organisé, ce n’est pas juste de belles boîtes, c’est d’apprendre à changer ses habitudes.»

De reprendre le contrôle sur sa vie. «Là, je suis vraiment déterminée. Je me suis donné des objectifs, j’ai plein de projets. Tu sais, quand ta maison est comme ça, quand tu es dans l’encombrement, tous tes projets sont repoussés. Et il y a une lourdeur à vivre sept jours sur sept là-dedans...»

Quand on s’est quittées, elle m’a promis de m’envoyer une photo du sapin, installé dans son salon.

Et de sa chandelle qui sent Noël.  

* Nom fictif

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FAIRE PLACE NETTE

Jocelyne Vien est organisatrice, elle gagne sa vie à aider les autres à désencombrer leur maison. Elle fait un peu de tout, elle aide des personnes âgées à «casser maison», d’autres à vider une pièce «débarras».

Ou d’autres qui, comme Françoise*, sont dans l’encombrement extrême.

«Le Québec est plein de gens qui sont encombrés, à différents degrés. Je trouve ça dommage que ce soit tabou. Il ne faut pas avoir honte de ça. Il y a des gens qui sont dans la surconsommation. Les bonnes recettes de Ricardo, c’est bien, mais ça prend plein d’affaires pour les faire. Les graines de ci, les graines de ça, c’est bien, mais il faut les mettre quelque part.

Résultat: on accumule.

Quand la situation devient critique, le téléphone de Jocelyne sonne. «On m’appelle, par exemple, quand la femme de ménage ne veut plus venir...»

Ou quand on veut faire une chambre au sous-sol pour l’ado.

Elle se souvient d’une personne âgée chez qui elle est allée. «L’homme était dans l’encombrement total. Il y avait une intervenante qui est passée quand j’étais là, elle était venue pour lui expliquer comment se déplacer avec sa marchette, comment passer du lit au fauteuil entre autres. Je lui ai demandé “allez-vous faire quelque chose pour l’état des lieux?” Elle m’a répondu qu’elle était ici pour la marchette...»

Pour Jocelyne, l’ordre est une seconde nature. Ce n’est pas le cas de tout le monde. «L’armoire à plats Tupperware peut être un bon indicateur! Ou le tiroir de tuques aussi... On peut aussi regarder du côté de l’atelier, du fond du sous-sol, du cabanon. Des fois, ça va jusqu’au point où les gens n’osent plus y aller...»

La solution? La discipline. Pour aider M. et Mme Tout-le-Monde, Jocelyne a créé son entreprise, Zone Atlantis, spécialisée dans le désencombrement et le laisser-aller. «Souvent, c’est une question de se départir de certains objets qu’on garde. Il faut être capable de faire un tri. Il faut ramener à la maison la discipline qu’on a au travail, faire les choses dans un certain ordre.»

C’est tout simple. Une place pour chaque chose, chaque chose à sa place.

* Nom fictif

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QUELQUES CHIFFRES

300 000 objets en moyenne dans une maison

La superficie des maisons a triplé en 50 ans

3,1 % des enfants vivent en Amérique et possèdent 40 % des jouets

La femme moyenne possède 30 ensembles vestimentaires

93 % des adolescentes ont le magasinage comme passe temps préféré

Une femme passe en moyenne huit ans de sa vie à magasiner

Source: site Carnet des simplicitaires, citant le blogue Becoming minimalist de Joshua Becker. Les statistiques sont tirées d’études américaines, mais peuvent donner une idée de la réalité canadienne.