Mylène Moisan
En cuisine, on porte la visière.
En cuisine, on porte la visière.

Au restaurant, presque comme avant

CHRONIQUE / - Chez Cora bonjour!

- Vous êtes ouverts aujourd’hui?

Au bout du fil, une voix enthousiaste.

- Oui, on vous attend!

J’ai répondu à la gentille invitation, me suis pointée à la succursale du boulevard Henri-Bourassa un peu avant midi sans trop savoir à quoi m’attendre, à part ce qui allait y avoir dans mon assiette, un traditionnel deux œufs brouillés saucisses.

Je suis une fille d’habitudes.

C’est à peu près la seule certitude que j’avais, il faut parfois s’accrocher à bien peu de choses, et j’ai trouvé qu’il était bon de retourner au restaurant en entrant par le déjeuner, comme ce que nous espérons être le début de la fin de ce Grand Confinement, qui nous a tenus encabanés depuis le 13 mars.

Je m’attendais à rien et à tout en même temps, à manger devant un plexiglas, avec un minimum d’interactions avec des êtres humains. 

J’ouvre la porte, dans le corridor menant à l’entrée, une flèche indiquant la direction à sens unique pour entrer, des pastilles au sol pour marquer la distance. Personne. J’ouvre une deuxième porte, celle du resto, un distributeur de gel antiseptique à ma gauche, je m’en lave les mains.

Au sens propre, bien sûr.

La serveuse vient m’accueillir comme dans le bon vieux temps, si ce n’était pas des lunettes de protection et du masque. En cuisine, on porte la visière. Marianne me dirige vers une table, la distanciation physique n’est pas bien compliquée, j’ai la section – et la serveuse – à moi toute seule. 

Et là, Marianne m’apporte le menu tout coloré, cet objet qu’on dit en voie de disparition, il est bien là, entre mes mains.

Désinfecté entre chaque client.

Pour le reste, le restaurant n’a pas vraiment changé, les tables sont un peu plus éloignées les unes des autres, il y avait 143 places, il y en a une vingtaine de moins. Un couple m’a d’ailleurs rejointe dans ma section, mais à l’autre bout, le monsieur commande la crêpe aux fraises et un verre de lait, il attendait ça depuis trois mois.

Comme la première cliente qui s’est pointée à 6h30. «Elle avait hâte», me dit le proprio Éric Nadeau, qui avait bien hâte aussi, il a acheté le resto deux semaines avant la pandémie, avant que le premier ministre Legault ne mette le Québec sur pause et, par conséquent, qu’il ferme boutique.

Il est content de revoir des clients.

Et Marianne aussi, elle a passé trois mois sur la Prestation canadienne d’urgence, n’a pas hésité une seconde quand Éric l’a rappelée pour reprendre le boulot. «J’avais le goût de voir le monde.»

C’est ça qu’on sent, le monde est content de se revoir.

Depuis l’ouverture, Éric a même dû gentiment rappeler à l’ordre certains clients. «Il y a trois filles qui sont entrées, je leur ai dit de se laver les mains, elles m’ont dit «pas besoin! Je pense qu’il y en a qui reviendraient pareil même s’il n’y avait pas de règles. Ils sont tannés, je sens que les gens sont tannés.»

C’est la plus grande inconnue pour la suite des choses.

Et pourtant, les règles ne sont pas très contraignantes, ils ne survivraient pas à l’école primaire. À part d’avoir à se laver les mains en entrant, de suivre des flèches au plancher pour entrer et sortir, c’est presque «business as usual».

Il manque le sourire de Marianne.

On le voit dans ses yeux.

Mon assiette arrive, un classique reste un classique, Marianne m’offre de réchauffer mon café. Les clients arrivent à un rythme plutôt régulier, loin de la cohue que des restaurateurs ont imaginée. Ou souhaitée. Des couples pour la plupart, qu’on suppose vivant sous le même toit. 

On a l’air de marmottes aux poils longs qui émergent après un trop long hiver, en espérant que les beaux jours ne soient pas loin devant. La marmotte est faite pour hiberner, elle peut abaisser la température de son corps jusqu’à trois degrés, ralentir les battements de son cœur.

Pas l’humain.