Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan

À quoi ressemblera l’école secondaire?

CHRONIQUE / Quatorze jours «ouvra­bles», c’est tout ce qui reste avant la rentrée scolaire et personne ne sait sur quel pied danser. Le plan déposé le 16 juin par le ministre Jean-François Roberge se conjugue plus que jamais au conditionnel.

Et avec bien des points d’interroga­tion.

Le casse-tête est particulièrement compliqué au secondaire où les élèves passent habituellement d’un local à l’autre, d’un professeur à l’autre. Une des rares choses qui soient claires, c’est que ce sont les enseignants qui changeront de locaux pour éviter le va-et-vient dans les corridors.

Le 16 juin, le gouvernement a dévoilé son «plan de match», c’est l’expression qu’il a choisie, pour guider les établissements d’enseignement pour la rentrée de l’automne. Et depuis, plus rien. Le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge a promis une mise à jour cette semaine en assurant qu’il sait où il s’en va, mais en annonçant du même souffle qu’il voulait rencontrer des gens du milieu de l’éducation pour se faire une tête. 

Les écoles et les centres de services scolaires, eux, ne savent plus où en donner. 

Selon le plan de match de juin, donc, toutes les écoles du Québec doivent rouvrir avec les mêmes ratios d’avant la pandémie, sauf que les classes seront divisées en sous-groupes de six élèves entre lesquels il n’y aura pas de distanciation. Il devra y avoir un mètre de distance entre les sous-groupes, deux avec le prof.

Dans le milieu, on appelle ça les «bulles».

Et ces bulles donnent bien des maux de tête à ceux qui doivent jongler avec ce nouveau concept. Ce qu’il faut comprendre, c’est que les élèves de chacune des bulles doivent avoir le même parcours, les mêmes cours. On ne pourra pas «briser» les bulles, et il faut croiser les doigts pour qu’elles n’éclatent pas.

Que faire si la chicane prend? Ou si au contraire une bulle devient trop turbulente? Ou s’il y a de l’intimidation?

Un enseignant au secondaire de la région de Montréal m’a écrit, n’a lui aussi que des questions sans réponses, comme l’écrasante majorité des acteurs du milieu de l’éducation. L’impression que ça laisse, c’est d’être en train de tricoter un tapis pendant qu’on marche dessus.

«Certains parents ont compris qu’ils seront «dépendants» pour leur santé et celle de leur entourage des cinq autres élèves qui feront partie de la bulle de leur enfant, m’écrit-il. Comment seront formées ces bulles? Pour avoir géré des équipes de travail au secondaire, il fallait en régler des crises...

Rien pour les élèves fragiles

Rien n’est prévu pour les élèves fragiles ou ceux dont les parents sont à risque. Et ces mêmes parents seront surpris quand ils découvriront que la définition d’être à risque est fort exclusive. 

Enfin, on ne réalise pas qu’en secondaire 4 et 5, les choix d’option des élèves seront subordonnés aux dites bulles. Des élèves auront des cours dont ils ne veulent pas, d’autres des cours pour lesquels ils ne seront pas assez forts. 

En fait, au secondaire, on sacrifie tout l’aspect pédagogie pour que les enfants soient «gardés» en classe. Le prof toujours devant un groupe à deux mètres ou une télé, c’est à se demander si ça reviendra au même.» 

J’ai parlé à un autre enseignant, il est dans une école privée, lui non plus ne sait pas trop à quoi ressemblera la rentrée, et ce sans parler de la question du masque sur laquelle on devrait être bientôt fixés. «Nos représentants nous disent “faites votre possible même si on sait que c’est virtuellement impossible”. Les ados vont revenir d’un été à ne pas avoir à respecter la distanciation physique…»

Et on veut les mettre dans des bulles.

«Les bulles, ça va faire des ghettos. Chez nous, on a des profils et on s’est rendu compte que ça faisait des ghettos, alors on a décloisonné pour que les jeunes de différents profils se retrouvent dans les mêmes cours. On mêlait des élèves en arts, en sciences, en sports, on ne pourra plus faire ça. On va se retrouver avec des ghettos.»

«L’énergie de la bulle»

Il faudra aussi gérer «l’énergie de la bulle. Les effets de la proximité, on les voit déjà. Mais par exemple, si un élève vit de l’intimidation dans sa bulle, on va faire quoi? C’est le genre de choses auxquelles je pense. Le ministre y a-t-il pensé?»

Allez savoir.

Autre chose qu’il faudra gérer, les demandes des parents. «Chaque année, il y a des parents qui nous demandent de mettre leur enfant avec untel ou de ne pas le mettre avec untel. C’est déjà un casse-tête… Je ne vois pas comment on va faire avec ce genre de demandes en plus du reste.» 

Parce que les bulles ne sont pas la seule mesure qui sera mise en place pour limiter la propagation du virus, surtout advenant une deuxième vague. Il faudra évidemment limiter à 250 le nombre de personnes à un même endroit, la cafétéria par exemple, ce qui implique parfois d’établir deux horaires distincts dans une même école pour que les élèves se croisent le moins possible.

C’est un casse-tête de plus.

Et, avec la mise à jour qui est attendue dans les prochains jours, il se pourrait que tout soit à recommencer.

Dans le communiqué de presse du 16 juin, le ministre a tenté de se faire rassurant en annonçant l’ouverture des écoles partout au Québec à la rentrée. «C’est un message fort, un message d’espoir, qui aura un impact majeur sur la motivation, la persévérance et ultimement, sur la réussite de nos élèves, de nos étudiantes et de nos étudiants. J’aimerais remercier du fond du cœur nos partenaires de leur collaboration exceptionnelle au cours des dernières semaines, qui nous a permis de bonifier le plan présenté aujourd’hui. Dès demain, nous nous remettrons au travail, tous ensemble, en vue de garantir une rentrée scolaire à la fois extraordinaire et sécuritaire.»

On ne sait pas trop à quels partenaires il fait allusion, à peu près toutes les voix du milieu de l’éducation se sont levées depuis pour émettre des réserves.

Pour dénoncer l’improvisation.

Et si jamais une deuxième vague devait forcer une autre fermeture des écoles, le gouvernement exige cette fois que l’enseignement à distance puisse être rapidement enclenché et que les centres de services scolaires (feues les commissions scolaires) aient un plan de contingence. Si l’expérience du printemps nous a appris une chose, c’est que le réseau public accusait un énorme retard à ce chapitre. Depuis, nous assure le ministère, des ordinateurs et des tablettes ont été achetés, des formations ont été données, un montant de 150 millions $ avait d’ailleurs été annoncé pour ça en juin.

Ça pourrait être pire, plusieurs provinces ont tergiversé très longtemps avant de statuer sur la rentrée, l’Alberta et la Nouvelle-Écosse ont tranché il y a deux semaines, alors que la Colombie-Britannique, la Saskatchewan, le Manitoba et l’Ontario l’ont fait au cours des 10 derniers jours. Du côté de Terre-Neuve, il semble qu’on hésite toujours entre trois scénarios.

Et partout, les plans sont critiqués.

Parce qu’il doit forcément y avoir un prix à payer pour arriver à rouvrir les écoles sans que la COVID-19 ne s’y invite, les directions d’école — et les enseignants — auraient tout simplement aimé pouvoir s’y préparer. «J’ai hâte de recommencer, mais je me sens pitché dans le néant», confie le prof du privé.

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LE PLAN DE MATCH DU GOUVERNEMENT*

Préscolaire, primaire et 1re, 2e et 3e secondaire

Tous les élèves du préscolaire, du primaire et de 1re, 2e et 3e secondaires seront présents dans les établissements, selon les ratios habituels. L’organisation des classes se fera sous forme de sous-groupes de six élèves ou moins. Les distances d’un mètre entre les sous-groupes d’élèves et de deux mètres avec le personnel devront être respectées. Les enseignants se déplaceront selon les matières à enseigner alors que les élèves resteront dans le même local. Pour les élèves de 1re, 2e et 3e secondaire, les horaires de cours et de projets particuliers seront réaménagés en fonction du principe des groupes-classes fermés.

4e et 5e secondaire

Pour les élèves de 4e et de 5e secondaire, deux options seront à la disposition des centres de services scolaires, en fonction de leur réalité et des besoins identifiés dans leurs milieux respectifs. La première option est calquée sur le modèle retenu pour les élèves de 1re, 2e et 3e secondaire : tous les élèves seront en présence et un réaménagement sera fait concernant l’horaire des cours à option et des projets particuliers, en fonction du principe des groupes-classes fermés. La deuxième option consiste en une formule d’alternance avec des groupes constitués dans le respect des règles de distanciation physique fréquentant l’école au moins un jour sur deux. Des apprentissages en ligne et des travaux à faire à la maison viendraient alors compléter l’offre éducative.

* Tiré du site Web du ministère de l’Éducation et de l’enseignement supérieur du Québec

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MESURES D'HYGIÈNE* 

  • Lavage des mains régulier.
  • Port du masque pour les enseignants du préscolaire et pour les intervenants auprès des élèves handicapés ou pour ceux devant faire une intervention rapprochée d’un élève.
  • Nettoyage et désinfection conformes au guide Prévention et contrôle des infections dans les services de garde et les écoles du Québec.

* Tiré du site Web du ministère de l’Éducation et de l’enseignement supérieur du Québec