Chronique

Peut-être vaut-il mieux en rire

CHRONIQUE / François Paquet était en train de panser les plaies d’un gars qui avait pris une sacrée débarque, le gars était lendemain de veille, il ne se rappelait plus trop comment il s’était retrouvé en bas du cap à Lévis.

Il avait réussi à sortir de là, était allé se coucher, s’était rendu à l’hôpital le matin. 

Tout à coup, le gars a pensé à sa blonde. Il l’avait oubliée là. «Elle était tombée elle aussi, elle était encore dans le ravin, elle avait passé la nuit là avec un fémur cassé.»

Après son quart de travail, François a noté l’histoire.

François fait ça depuis des années, depuis le quart de siècle qu’il travaille comme urgentologue à Lévis, il note les choses qu’il voit. Et aussi les histoires que des collègues lui racontent.

En se disant qu’un jour, il fera quelque chose avec ça.

Ce jour est arrivé il y a des années, quand Yves Lessard a été embauché comme infirmier à l’urgence de Lévis et que François a appris qu’Yves faisait du dessin, il avait fait des caricatures pour le Ottawa Citizen quand il travaillait à Gatineau. «Quand François a vu mes dessins, il m’a demandé si je faisais de la BD... On a cliqué là!»

Un match parfait. «J’aimais son trait.»

Et parce qu’Yves est infirmier, François n’avait pas besoin de lui faire un dessin avant qu’il fasse ses dessins. Les solutés, les machines, pas besoin de Google pour trouver de l’inspiration. Il savait exactement de quoi il parlait, pour avoir vécu pas mal la même chose. Il pouvait même y mettre son grain de sel. 

Ils ont commencé par faire des capsules à gauche et à droite avant de pondre une vraie bande dessinée. Stat était né. Stat du latin Statim, urgence, qui raconte avec humour ce qui se passe en coulisses. Ils ont publié deux premiers tomes chez Moelle Graphique, lancent aujourd’hui le troisième avec Perro Éditeur.

Page 34, l’histoire de l’éclopé du cap.

Je les ai rencontrés mercredi matin, Yves venait de finir son shift à l’hôpital Saint-Sacrement, ça fait 30 ans qu’il travaille de nuit. Il venait d’en faire neuf de suite «à part du supplémentaire», et il a bien failli rester pour un «obligatoire». À 2h, un patient a eu la brillante idée de boucher une toilette, Yves a demandé un siphon pour régler le problème, on lui a dit que ce n’était pas à lui de faire ça.

Il faut faire une demande.

Et attendre.

François, lui, me raconte l’histoire de cette dame qui ne voulait pas monter dans une chambre à l’étage «parce qu’elle n’avait pas de vue sur le fleuve».

Vrai de vrai.

Il me raconte aussi ce qui arrive quand la pile du distributeur automatique de savon tombe à plat. «Avant, on demandait à ce que la batterie soit changée et elle était changée. Maintenant, on doit faire la demande au CIUSSS [Centre intégré universitaire en santé et en services sociaux] et attendre, ça peut prendre une semaine. Ou je dois faire plein de téléphones et, si je suis chanceux, je peux arriver à ce que ça soit fait la journée même. Mais je perds au moins une heure...»

Voilà qui pourrait se retrouver dans le prochain tome. «Moi et François, on se raconte nos histoires, on a des idées en nombre presque illimité!» En plus de leurs blondes, qui travaillent aussi comme infirmières, celle d’Yves est en néonatalogie, celle de François aux soins intensifs.

Des «wonder women», dixit Yves.

Les problèmes dont on entend parler, ils ont les deux mains dedans. «C’est vraiment difficile, confirme François, qui travaille en plus dans une des urgences les mieux cotées de la province. L’autre soir, c’était épouvantable, on a failli perdre le contrôle. [...] On a 45 civières, mais on a juste le budget pour en ouvrir 35.»

En plus des patients agressifs, souvent intoxiqués. «On voyait ça une ou deux fois par semaine, là c’est un ou deux par jour.»

Qu’est-ce qu’ils font pour passer au travers?

Ils en rient.

«Sans ça, j’aurais lâché. C’est mon exutoire», laisse tomber François. Yves, qui parle de lui comme de «la garde malade qui dessine», renchérit. «L’humour, c’est désamorçant. Ça nous a beaucoup aidés.»

Et j’avoue que ça fait un bien fou de rire des travers de notre système de santé, qui paraît parfois plus malade que ceux qu’il doit soigner. Au fil des 48 pages de Code bleu, les bédéistes n’épargnent personne. «On peut tout dire en passant par l’humour», constate François. 

Même décocher quelques flèches au CIUSSS. Comme dans ce gag où le médecin ose défier une consigne.

La police débarque.

Le quatrième tome est déjà bien avancé, Yves m’en donne un avant-goût. «Les gens se posent des questions : pourquoi la bouffe est comme ça, pourquoi on attend si longtemps... On va répondre aux grandes questions existentielles! Ce sera aussi un hommage au travail de nuit.» Ça, il connaît.

François et Yves voient grand pour Stat, ils pensent déjà au cinquième tome et ont commencé à plancher sur une série télé avec un studio d’animation. Ils ont même un projet d’émojis. 

Mais il n’y a pas que l’humour qui les tient, les «merci» et les belles histoires aussi, celles dont ils sont aussi témoins chaque jour. «Je me souviendrai toujours d’un matin de Noël, c’était à Gatineau il y aune vingtaine d’années, se rappelle Yves. On avait une petite fille qui avait une méningite, elle était condamnée. J’étais à son chevet... Et tout à coup, elle s’est levée, elle n’était pas censée être capable, elle a crié “Maman!”»

Elle a complètement guéri.

«Chaque jour, dans le système, il y a des milliers de bons gestes.» Dont celui-ci. «Par exemple, ma mère, elle a été prise à temps, elle a été miraculeusement sauvée. Mais ça, on n’en parle pas...»

Voilà qui est fait.

Chronique

Qui promettra du plaisir en CHSLD?

CHRONIQUE / Chantal Guay m’appelle à l’occasion, elle me laisse des messages en s’excusant de me déranger, elle m’appelle aussi la fin de semaine quand elle n’en peut plus, quand elle est à bout.

Elle a 53 ans, habite au CHSLD de Saint-Augustin depuis six ans.

Elle ne se rappelle plus la dernière fois où elle a eu un bain, ça remonte à au moins quelques années, elle s’accommode bien des toilettes à la débarbouillette. La promesse d’un deuxième bain par semaine lui passe cinq pieds par dessus la tête, c’est un faux débat si vous voulez son avis.

De toute façon, on n’est même pas capable d’en donner un à tout le monde.

Une chose à la fois.

On la lève vers 11h, on la couche vers 15h30. Elle veillerait bien un peu tard, mais elle comprend que c’est plus simple quand c’est fait par l’équipe de jour et, de toute façon, elle est correcte dans son lit pour écouter la télé. Même si elle ne peut pas aller se promener, comme elle fait quand elle est dans son fauteuil électrique.

Elle s’accommode de ça aussi.

Je vous ai déjà parlé de Chantal il y a un an et demi. Elle n’en pouvait déjà plus de se sentir invisible, de sentir qu’elle n’était qu’un corps qu’on a besoin de laver, de soulager, d’alimenter. Chantal s’accrochait aux petits plaisirs qu’elle avait, comme son sac magique, comme jaser avec les préposés sur la galerie.

On lui a enlevé ça.

Dans un CHSLD de Québec, on servait du café l’après-midi, même pas du café frais, c’était les restants du midi. 

On ne le fait plus, parce qu’on ne faisait pas ça ailleurs.

Chaque fois, il y a plein de bonnes raisons pour justifier les nouvelles politiques qui sont expliquées sur une note de service envoyée souvent partout au Québec. On met ça sur le dos de l’équité, mais l’équité n’a rien à voir là-dedans. 

C’est de la paresse administrative.

Quelqu’un, quelque part, s’est peut-être brûlé avec un sac magique qui a chauffé trop longtemps au micro-ondes. Il est donc plus simple, surtout quand on manque de personnel, d’enlever les sacs magiques.

Et les micro-ondes aussi, pas de risques à prendre.

C’est comme les «p’tites liqueurs» qu’on offrait à quelques résidents du CHLSD du Christ-Roi, je vous en ai parlé il y a un an et demi, une directive avait mis fin à cette pratique, toujours sur le dos de l’équité. La boisson gazeuse n’étant pas dans l’«offre alimentaire» des CHSLD, on sert maintenant du jus.

Mais ce n’est pas pareil.

Comme lorsqu’on remplace la crème glacée par du blanc mange.

Et qu’on coupe le miel.

Et la crème à café, devenue un luxe, c’est du lait pour tous.

Et c’est là que je veux en venir, au plaisir. Les vieux, et les gens comme Chantal, ils s’accrochent à ça, aux petits plaisirs. 

Et c’est possible, je l’ai vu au CHSLD des Quatre Vents à Lyster, un petit CHSLD de 27 résidents. J’y suis allée il y a trois ans pendant l’heure du dîner, parce que c’est là qu’on voit si ça fonctionne ou pas. Tous les employés étaient dans la salle à manger.

Ça riait.

À la fin, un préposé a pris le temps de faire chauffer les tartes au sucre. C’est toute la différence du monde.

Il faut avoir le temps, le prendre.

Il n’y a pas de recette magique, mais force est de constater que la taille de l’endroit joue pour beaucoup. Le CHSLD de Lyster fonctionne avec les mêmes ratios que partout ailleurs, les mêmes contraintes, mais, allez savoir pourquoi, les préposés ont le temps de faire chauffer la tarte au sucre.

Et ils étaient heureux de travailler, ça crevait les yeux. Le plaisir, ce n’est pas juste pour les résidents.

Gros contraste avec les CHSLD de Québec, où on s’arrache les cheveux pour trouver des préposés, et des infirmières, où on roule trop souvent avec des employés en moins. Des fois deux en moins, des fois 16. Sur un même quart de travail. Tellement que parfois, des gestionnaires viennent en renfort.

Il n’y a pas de plaisir à toujours éteindre des feux.

Tiens, il y a un préposé avec qui j’échange souvent, un des plus au bout du rouleau que je connaisse, qui ne manque pas une occasion de pester contre les conditions de travail, contre le temps supplémentaire obligatoire. Il m’informe des dizaines de quarts de travail à combler chaque semaine.

Récemment, un de ses résidents est décédé. Il est allé, pendant un congé, à ses funérailles. Parce qu’il avait du plaisir avec lui.

Il voudrait avoir le temps de le faire avec d’autres.

Selon les derniers chiffres du CIUSSS (Centre intégré de services en santé et en services sociaux) de la Capitale nationale, il y a, pour les 30 CHSLD de la région et pour les services à domicile, 170 postes vacants de préposés, 68 d’infirmières et une trentaine d’infirmières auxiliaires.

Les promesses d’en embaucher plus ne tiennent pas.

Quand je jase avec des gens qui travaillent en CHSLD, on me parle de course contre la montre, du temps qu’il faudrait avoir pour prendre mieux soin des gens, leur dire bonjour, leur tenir la main.

Faire chauffer leur tarte au sucre.

Je suis allée rendre visite à Chantal la semaine dernière, elle me racontait que les bénévoles n’ont plus le droit d’aider les résidents à manger pendant les activités. Résultat, les personnes qui ont besoin d’aide n’y vont plus. «Ça s’est toujours fait comme ça et là, ils ne peuvent plus. Ils disent que c’est pour la sécurité...»

Encore une chose qu’on enlève, qu’on pourrait voir comme un détail, une décision administrative qui se justifie.

Et le plaisir, encore, qui s’effrite.

Chronique

Gilles Parent brise le silence

CHRONIQUE / Le 19 octobre 2017, Gilles Parent est entré au boulot au FM93 comme tous les jours de la semaine depuis 10 ans.

Il est parti quelques minutes avant d’entrer en ondes.

«Le journaliste m’a appelé pour me dire qu’il avait quelque chose qui s’en venait. [...] Je ne savais pas trop de quoi il était question, c’était 15 minutes avant d’aller en ondes. J’étais un peu mal pris là-dessus. Cinq minutes après, c’était en ligne.»

Sur le site Web du Journal de Québec, une bombe venait d’être publiée. Cinq femmes dénonçaient le populaire animateur pour des gestes déplacés, des propos de mauvais goût et des textos compromettants. Parmi elles, Catherine Desbiens a porté plainte à Cogeco en 2016, Parent s’était excusé.

L’échange de textos s’était poursuivi.

«Quand c’est sorti, j’ai décidé de ne pas aller en ondes. Pierre [Martineau, le directeur des programmes] m’a dit : “Va-t’en chez vous.” C’était un choc complet. Je suis arrivé chez nous, encore sous le choc. J’étais sans mot, ce qui est beaucoup dans mon cas. Comme si j’entendais plus rien, je ne voyais plus rien. Je me suis terré. Le mot qui décrit bien ça, c’était l’humiliation et la honte.»

Après une semaine, son plus vieux garçon lui a dit : «Papa, ça va faire le pyjama. Prends sur toi.»

Sa blonde était replongée malgré elle dans le mauvais film qu’elle avait vécu quand la plainte de Catherine Desbiens avait été déposée. «Ce qui sort dans les journaux, ce n’est pas une nouvelle, me raconte-t-elle, attablée avec Gilles dans leur maison du quartier Montcalm. Ce qui est nouveau, c’est l’angle, la relecture par rapport au contexte [du mouvement #moiaussi]. On a fait face dans notre couple à cette infidélité-là, on a parlé de la dynamique de ces textos-là. Pourquoi il y a du flirt? Pourquoi tu sentais le besoin d’être dans cette dynamique-là?»

Elle a tout su, même les quelques récidives après la plainte.

En 2016, sa blonde a encaissé le choc de ces «infidélités platoniques». Elle a décidé de rester. «Sur le coup, tu te remets en question, tu remets en question le couple, tu te demandes s’il n’y a pas autre chose. Une infidélité dans un couple, ça doit se régler dans un couple, pas dans les médias. On est un couple solide. On est encore passionnément amoureux, on veut être dans la durée.»

Ils sont en couple depuis 21 ans.

Gilles Parent promet alors d’aller chercher de l’aide. «Si j’avais besoin de flirter, fallait que j’aille voir pourquoi. On s’était dit que j’allais me faire aider, c’était mon intention. Ce qui est arrivé [en octobre] est venu bousculer ça. J’ai rappelé mon médecin, je lui ai dit : “Tu sais pourquoi je t’appelle...”»

Il a pris rendez-vous avec la psychologue qu’il lui a suggérée. «La psy a m’a dit : “Je suis content de vous voir, parce que les gens qui ont du succès comme vous, qui sont connus comme vous et qui du jour au lendemain perdent tout, ils se suicident.” C’était ma première demi-heure... Ce n’était pas une blague, quand tu perds tout, tout, tout, ta business, ta réputation… Moi, quand j’ouvre mon coffre à outils, c’est ma réputation. J’ai passé 39 ans sans poursuite, sans rien et d’un coup sec, t’es associé à un des plus gros scandales...»

Il n’a qu’une seule personne à blâmer.

«Si ma blonde et ma famille sont dans la tourmente, c’est à cause de moi. Peu importe ce qu’on a comme interprétation, je sais que c’est de ma faute. Ça, c’est le début. Je m’en viens pour devenir une meilleure personne et on va travailler là-dessus. Moi, ce que je voulais savoir, c’est pourquoi j’avais besoin de ça?»

Il l’a fait aussi pour ses trois gars. «Le jour où c’est arrivé, mon plus jeune me l’a demandé : “Papa, pourquoi t’as fait ça?”»

Les larmes montent quand il parle de sa famille.

Sa blonde a dû réparer les pots cassés. «On se faisait un bien précieux de préserver nos enfants. Ils ont été exposés. Le plus jeune [il avait 15 ans] l’a vécu comme une trahison, il y a eu un mélange de “t’as trahi Maman, t’étais mon héros, qu’est-ce que t’as fait là? À 15 ans, le papa que j’idéalisais est complètement tombé”.»

Il a dû se relever.

Gilles Parent a commencé à consulter en janvier, à raison de deux rencontres par semaine au début. «La psy m’a dit : “Si t’es ici, c’est parce que tu dois admettre que t’as fait des erreurs.” [...] Il faut que je reconnaisse ça, ça fait partie de mon travail d’être une meilleure personne. Il faut reconnaître ce que t’es. Est-ce que j’ai eu la tête enflée par le succès? Assurément. Des fois, tu parles au conditionnel, ben chez la psy, tu lâches le conditionnel. Le présent. Pis, on regarde le futur.»

Il apprend à assumer. «J’ai été malhabile. J’ai probablement mal... Pas probablement, il faut que j’apprenne. J’ai assurément mal maîtrisé mon humour et je ne dis pas que c’était toujours de l’humour... J’ai blessé du monde. Pas présumément. J’ai blessé du monde. J’ai fait mal à du monde avec des mots, je regrette et je m’en veux encore parce que je ne mesurais pas l’impact de mes mots, de mes propos et de mes agissements.»

Il se voyait simplement «complimenteux et flirteur».

Chronique

Courage, vous y êtes presque...

CHRONIQUE / Luc* a été recruté il y a deux ans par l’Université Laval pour y enseigner, dans un champ d’études pointu en génie. Il est né en France de parents français, il a grandi en France, fait sa scolarité en France, jusqu’au doctorat.

Il a déménagé à Québec avec sa famille.

Je l’ai rencontré dans son bureau, il voulait me parler des démarches qu’il doit faire pour immigrer ici. Il ne se doutait pas que venir s’installer au Québec serait digne des 12 travaux d’Astérix. «C’est l’enfer...»

Quand il a reçu l’assurance qu’il serait embauché, il a entamé ses démarches sur le site d’Immigration Canada. Tout se passe en ligne. «Il est impossible de parler à quelqu’un, tout se  fait sur Internet. Il y a d’abord répondre à 40 questions pour savoir si on est éligible, et si oui, il faut répondre à 150 questions, dont les 40 premières une autre fois! Pour chaque question, il y a un document à aller chercher, un fichier à remplir. Je me battais avec ça tous les soirs...»

Il a finalement réussi. Quand on arrive à la fin de ça, c’est écrit: «Courage, vous y êtes presque...»

Pas vraiment. «Rendu là, on nous demande 56 documents à joindre. Je me suis dit, c’est bon, 56 documents, ça devrait bien se faire. Mais là encore, il y a de nouveaux formulaires de cinq ou six pages à remplir... Dans l’esprit tout est bon, ça part de bonnes intentions. Mais la mise en application est catastrophique!»

La complexité du processus est telle que l’Université Laval met à la disposition des travailleurs étrangers les services d’un avocat pour passer au travers. «Si ce n’était pas de ça, je ne serais pas ici!»

Certains se découragent. «Il y en a qui sont repartis.»

Malgré toute sa bonne volonté et l’accompagnement juridique de l’université, Luc n’est jamais arrivé à compléter les démarches par Internet. «On m’a donc dit de faire ça directement à la douane, on m’a dit de quels papiers j’aurais besoin et je me suis présenté avec ça. Ça a pris un temps pour qu’on nous dirige au bon endroit, mais quand on y est arrivé, ça a pris 20 minutes!»

Lui et sa famille ont eu leur visa pour entrer au Canada.

Cette façon de procéder est tout de même risquée. S’il avait été refoulé aux douanes, il aurait dû faire demi-tour et tout recommencer à zéro. Il avait été bien préparé. «Heureusement que l’université nous aide là-dedans, on est vraiment bien accompagnés dans nos démarches.»

Même avec son postdoctorat, Luc n’y serait pas arrivé seul.

Avant d’arriver au Québec, Luc a étudié et été chercheur en Belgique, il a travaillé un an dans une entreprise en Allemagne, a travaillé et été chercheur dans une université en Suisse. Nulle part la marche à suivre pour obtenir les visas nécessaires n’a approché celles du Canada en complexité.

Malgré qu’il ait fait toutes ses démarches en français, il a quand même dû prouver qu’il parle français. «Je leur ai dit, je suis né en France, ça ne marche pas. J’ai enseigné en France, ça ne marche pas. J’ai dit j’ai tous mes diplômes que j’ai obtenus en France, non. Il demandait les relevés de notes de trois années d’études secondaires ou postsecondaires. Pas seulement le diplôme, les notes.»

Le tout approuvé par les autorités françaises. «Il m’a fallu faire des copies certifiées conformes au consulat.»

Et, avant tout, contacter l’école pour faire ressortir son dossier d’élève, ce qui n’est pas toujours simple. Un autre professeur de l’Université Laval a même profité de ses vacances en France pour aller chercher lesdits documents.

Luc aurait aussi pu payer quelques centaines de dollars pour passer un test de français, mais il en avait ras le bol de toujours payer. «Il faut payer chaque fois, pour chaque étape, pour chaque document. Tu payes tout le temps! Pour être admis à l’ordre des ingénieurs, j’ai dû faire quatre examens et pour chacun, il faut payer. J’ai un collègue à qui on a demandé de refaire 21 examens!»

Son épouse avait aussi une formation faite en France, elle a aussi dû être reconnue par un autre ordre professionnel au Québec. «Ça a coûté 5000 $!»

Le Canada n’est pas le seul à lui avoir donné des maux de tête, le gouvernement du Québec n’est pas en reste quand vient le temps de perdre son latin dans les méandres de la bureaucratie. Aux démarches fédérales déjà compliquées, s’ajoutent celles du Québec, la province ayant certains pouvoirs quant à la sélection des candidats.

Des démarches qui se font en parallèle.

Souvent en double.

Donc, avant de promettre plus d’immigrants ou un resserrement des exigences sur les compétences en français, les partis politiques devraient d’abord voir à ce que des candidats comme Luc n’aient pas des bâtons dans les roues.

Mais ça doit d’abord passer par Ottawa. 

Quand je l’ai rencontré, Luc était avec Éric*, un autre professeur en génie, arrivé de Suisse en 2006. Célibataire, les démarches avec Immigration Canada ont été un tantinet plus simples. Quoique : «J’ai eu quatre permis de travail et une fois, dans un des permis, j’ai oublié de signer un papier. J’ai été des mois sans salaire!»

Il est maintenant citoyen canadien, depuis 2013.

Mais ce sont ses démarches pour intégrer l’ordre des ingénieurs, une exigence presque unique au monde dans son domaine, qui lui ont donné du fil à retordre.

«J’ai dû passer un examen pour un cours que je donne!»

Il l’a passé haut la main.

Les démarches étaient si complexes qu’il a songé sérieusement à quitter le Québec. «Le niveau de papier est incroyable, le nombre de cours que je devais suivre et le nombre d’examens que je devais passer était ahurissant. Ils comparent le contenu des cours au mot à mot pour établir les équivalences...»

Il avait suivi des cours en Italie, il a dû faire traduire à ses frais. Et les faire certifier, évidemment.

Il est ingénieur depuis 1998. «Ici, ça m’a pris trois ans et demi pour avoir ma reconnaissance complète, j’ai commencé en 2007 et j’ai été reconnu en 2011, alors que partout dans le monde, on est reconnu d’office, on n’a pas à se faire reconnaître de nouveau.»

Il a failli plier bagage une fois encore, en 2010, à cause de son permis de conduire. «On ne m’avait pas dit que j’avais un an pour faire changer mon permis. J’avais dépassé le délai, on m’a dit que je devais faire deux ans de conduite accompagnée. Deux ans! J’ai appelé au consulat suisse on m’a dit que je n’étais pas le seul... On m’a dit, il faut refaire votre permis ou vous en passer.»

Il ne pouvait pas, il en avait besoin pour son travail.

Il a annoncé son départ de l’université montréalaise où il était associé à la recherche. «Quelqu’un m’a alors suggéré d’aller voir le député de ma circonscription, on m’a dit que ça pourrait peut-être marcher...» Ce qu’il a fait. «Je l’ai appelé, je lui ai expliqué la situation et deux jours après, c’était réglé, j’avais mon permis.»

Son député, c’était Raymond Bachand.

C’est quand même inouï que celui qui était alors ministre des Finances ait eu à intervenir pour régler le problème.

De ces deux histoires, de candidats qualifiés, francophones, recrutés pour leurs compétences, je comprends que la machine à paperasse s’est emballée, qu’elle s’est embourbée. 

Avant de faire plus, il faut faire mieux.

* Les prénoms ont été modifiés.

Chronique

Passer le témoin

CHRONIQUE / Je l’avais sentie plus pressée, à 84 ans, l’heure n’est plus à revendiquer disait-elle, mais à exiger.

Lise Payette n’avait plus le luxe du temps.

J’étais allée à sa rencontre dans un hôtel de Beauport, sur le boulevard Sainte-Anne, dans un colloque où elle était venue pour mobiliser les femmes pour leur propre cause. Après tout ce qu’elle a fait, elle aurait pu rester tranquille chez elle et se contenter d’avoir été Lise Payette.

Elle n’avait pas envie de se terrer, ni de se taire.

On le lui a reproché, entre autres sur cette étonnante prise de position en faveur de son «ami» Claude Jutra, son amalgame douteux entre homosexualité et pédophilie. Ou le conseil qu’elle a donné à Léa Clermont-Dion de ne pas dénoncer des gestes déplacés qu’aurait posés Michel Venne.

Quand je l’ai rencontrée, elle m’a parlé de ce rêve qu’elle caressait, ce n’était déjà plus un rêve, plutôt un projet. Avec Martine Desjardins et Léa Cousineau, elle planchait sur un premier Sommet des femmes. Et sur un manifeste à plusieurs mains, toutes plus jeunes que les siennes. 

Elle y tenait, à ce Sommet, elle y pensait depuis longtemps, depuis les années 70 quand elle était ministre dans le gouvernement de René Lévesque. «On a eu des sommets économiques, des sommets sur l’agriculture, jamais sur les femmes. Ça fait des années que je pense à ça. Au Sommet, les chefs devront venir s’engager devant les femmes.»

Elles étaient plus de 1000, réunies en mars 2016.

Lise Payette leur avait répété ceci : «Les féministes ne veulent enlever aucun droit aux hommes. Elles en veulent seulement à leurs fameux privilèges qu’ils se sont octroyés et qui empiètent sur nos droits. Nous réclamons l’égalité en tout.»

Elle ne l’aura pas vu de son vivant.

Des chefs de partis qui ont été invités, François Legault, est le seul qui dirige encore son parti. Il avait fait cette promesse. «Il faut des engagements clairs des partis politiques pour atteindre la parité une fois pour toutes. Il faut percer le Boys Club qu’est l’Assemblée nationale. [...] La parité ne sera atteinte en politique que lorsque le conseil des ministres sera également composé de 50 % de femmes. C’est ça la vraie égalité : une égalité décisionnelle.»

Pierre Karl Péladeau, alors à la tête du Parti québécois, avait pris 10 engagements. «La marche vers l’égalité constitue un projet de société qui requiert du travail, de l’ouverture, du respect, parfois de l’audace, et certainement de la constance et de la vigilance. Je suis convaincu que l’avenir du Québec, que notre avenir collectif comme nation, passe par l’égalité entre les femmes et les hommes.»

Il avait aussi plaidé pour la parité.

Françoise David de Québec solidaire n’était pas allée par quatre chemins. «On va faire ça vite. Notre réponse au manifeste, c’est oui.»

Philippe Couillard, lui, a décliné l’invitation. 

De ceux qui soutenaient que les femmes ont atteint l’égalité, qui s’enfargeaient dans la définition à donner au féminisme, Lise Payette n’en avait cure. Elle a emboîté le pas jusqu’à la fin à cette longue marche.

Elle a vu le chemin parcouru depuis sa nomination comme première ministre de la Condition féminine, quand l’Assemblée nationale était un vrai Boys Club, quand les femmes prenaient la place qu’on leur laissait. 

Elle aussi a pensé un moment que ça y était, que les femmes pouvaient baisser la garde, dire «mission accomplie». Mais en 2015, lors du 75e anniversaire du droit de vote des Québécoises, Lise Payette a pris la mesure de ce qui restait à faire. Avec d’autres femmes, elle a repris son bâton de pèlerine. 

À 84 ans.

Elle m’avait raconté avoir encore le goût de brasser la cage. «J’ai réalisé qu’on avait gagné des choses, mais qu’on en perdait aussi. C’est ça qui nous a réveillées, on s’est dit qu’il fallait faire quelque chose. Regardez-moi bien aller, je n’ai pas fini de déranger.»

Voilà qu’elle passe le témoin.

Chronique

De l’importance d’être entêté

CHRONIQUE / La Fondation Élan m’a appelée pour me parler de deux jeunes de 18 ans qui ont traversé le Canada à vélo pour une bonne cause.

Ouin, pis?

C’est un exploit en soi, je sais, mais il y a de plus en plus de personnes qui pédalent les milliers de kilomètres qui séparent le Pacifique de l’Atlantique, comme il y en a de plus en plus qui courent des marathons. 

Simple constat.

Sauf que, dans ce cas-ci, un des cyclistes aurait pu ne jamais faire de vélo de sa vie, les médecins n’auraient misé un brun là-dessus. Victor Légaré est atteint de dyspraxie visuo-spatiale, un trouble qui affecte sa coordination.

Une condition essentielle pour pédaler.

Il partait de loin. «À cinq ans, je n’étais pas capable d’attacher mon manteau et à sept ans, je ne laçais pas mes souliers.» Le verdict de dyspraxie est tombé, il a eu besoin d’aide, à l’Institut de réadaptation en déficience physique de Québec (IRDPQ), pour faire ces gestes, somme toutes, très simples.

«Il y en a qui pensaient que je ne ferais jamais de vélo.»

Pas lui, ni ses parents. «Pour moi et mes parents, ça a toujours été clair, la dyspraxie n’allait pas m’empêcher de rien. Ça demande juste plus d’efforts. C’est un niveau de difficulté de plus, mais je ne le vois pas. Il y en a qui s’apitoient, mais moi j’ai préféré me battre pour que ça marche.»

Il a buché. «J’étais fasciné par le vélo, mais je n’étais pas capable d’en faire. Je tombais, je recommençais, jusqu’à ce que ça marche.»

Même chose pour le ski.

Et une fois que son cerveau connait la marche à suivre, le dossier est réglé. «Une fois que c’est appris, c’est appris.» Il pédale aujourd’hui comme n’importe qui, en fait bien mieux que n’importe qui. 

Il a pédalé 6000 kilomètres cet été avec son meilleur ami, Vincent Boutin.

J’ai rencontré les deux en début de semaine, dans les nouveaux locaux de la Jeune Coop Roue-libre, au cégep Garneau. Vincent est président et Victor, vice-président. Visiblement, le périple n’est pas venu à bout de leur amour du vélo.

Ni de leur amitié, qui dure depuis 10 ans.

À peu près depuis que Victor a appris à pédaler. «Quand j’ai finalement réussi à faire du vélo, j’en faisais tout le temps!»

L’idée de traverser le Canada en bécane est donc venue naturellement. «À 12 ans, je m’étais dit que je le ferais un jour.» Et le jour est venu. «On venait de finir notre été l’an passé, on avait travaillé. Moi j’avais deux emplois, raconte Vincent. On s’est rendu compte qu’on n’avait rien réalisé.» 

Ils ont planifié leur projet pendant l’année, se sont préparés comme ils ont pu. «On faisait des 30, des 40 kilomètres. Mais c’est sûr le terrain, au tout début, qu’on s’est vraiment entraînés. Partis de Victoria le 28 mai dernier, ils ont fait leurs derniers tours de pédales le 6 août à Halifax.

En cours de route, ils ont amassé de l’argent –5000 $– pour la Fondation Élan, qui aide les personnes avec des déficiences physiques.

Avec Victor et Vincent, on n’a pas tant jasé de dyspraxie que de leur périple, du vent qu’ils ont eu en pleine face, des rocheuses qui ne sont pas si escarpées que l’on pense, des prairies qui ne sont pas aussi plates que l’ont dit. «C’est sûr qu’on a eu des problèmes, confirme Victor, mais on a toujours trouvé des solutions.»

Et ils ont vu du pays. «C’est sûr que les paysages étaient super beaux, mais ce qui m’a marqué le plus, ce sont les gens. C’est incroyable comment les gens sont gentils. Il y en a qui nous ont offert à manger, ou une bière, ou qui nous invitaient à dormir chez eux. On a vraiment fait des rencontres incroyables.»

Ça m’a rappelé ma traversée sur le pouce, j’avais 25 ans, Victor et Vincent n’étaient pas encore nés.

Ils ont eu leur lot d’aventures et de mésaventures, comme Vincent qui s’est fait voler son bicycle au quatrième jour, à Vancouver. Comme cette pièce qui a cassé sur son vélo, un morceau qu’on trouve juste dans un magasin de vélo. «On était dans le milieu de nulle part. On a fait du pouce, un camionneur s’est arrêté. Il avait juste une place...»

Victor l’a rejoint en vélo, 400 kilomètres plus loin. 

Allez savoir pourquoi, ce genre de choses arrive toujours quand on est dans le milieu de nulle part.

Ils ont parfois eu le goût d’abandonner, mais ils ont persévéré. Comme l’a fait Victor il y a 10 ans. «Quand j’ai appris à faire du vélo, j’ai mis tous les efforts qu’il fallait, je n’ai pas abandonné. J’étais entêté. Je le suis encore. Et il faut être entêté pour traverser le Canada en vélo.»

C’est ce que j’ai retenu. 

Il faut être entêté.

CHRONIQUE

Célibataire le matin, mariée le soir

CHRONIQUE / Vous connaissez la course aux mariages?

C’était en 1940, l’évêque avait donné une dispense de la guerre pour les hommes mariés au plus tard le 15 juillet.

«On a triché un peu...»

C’était le lendemain, le lundi 16 juillet, Fernande Collard se souvient très bien de cette journée-là. Elle avait commencé comme les autres jusqu’à ce que Fredo, un cousin lointain, débarque avec une caisse d’oranges et qu’il la dépose sur la table. Devant sa mère. «On n’avait jamais vu autant d’oranges.»

Fredo a commencé «ses instances» pour que la mère de Fernande accepte que sa fille se marie avec un certain Clément, qui avait un œil dessus, et qui n’avait surtout pas le goût de partir à la guerre. «Elle lui a dit “Fredo, ôte-toi de mes jambes, j’ai un ragoût à faire! ”, et Fredo a insisté. “Dites oui...”»

Elle a fini par lâcher un «oui» irrité pour avoir la paix.

«C’est comme ça que ça s’est décidé, sur ce ton-là. Clément est arrivé, ma mère était au piano. Je suis allée voir mon père et je lui ai demandé “qu’est-ce que je fais”» Il m’a dit, “tu as 21 ans, fais ce que tu veux, penses-y.” Je me suis dit “ma mère a voulu, le Bon Dieu aussi... OK”.»

Elle avait un prétendant, tant pis. Elle s’est mariée à 21h ce soir-là.

N’a plus revu Fredo.

Elle est allée habiter avec son mari chez ses beaux-parents. «Ma carrière d’enseignante s’est terminée là», c’était comme ça dans le temps, une femme mariée ne travaillait pas. Elle a accouché de Léonce l’année suivante. «En 1942, il manquait de prof, ils m’ont demandé... j’ai dit «oui» sans en parler à mon mari!»

Elle s’est vite fait rappeler à l’ordre. Par le curé. «Un jour à la confesse, je lui ai dit que j’avais un enfant, que je trouvais que c’était assez, et que je voulais continuer à enseigner. Il m’a répondu : “vous êtes partie pour aller chez le diable en direct, vous devez accepter les enfants de Dieu.”»

Elle a laissé l’école, a eu 15 grossesses en 19 ans, 11 enfants.

Elle habitait au Lac-Saint-Jean, à l’Ascension. Fernande précise, «L’ascension-de-Notre-Seigneur», c’est le vrai nom du village. Elle et son «beau» Clément s’y sont bâti une maison, Clément était mécanicien diesel, il était parti travailler toute la semaine. «Il était vaillant. Il n’a jamais manqué une heure d’ouvrage. Il arrivait le vendredi soir et repartait le dimanche.»

Elle restait seule avec les enfants, à faire la cuisine, le ménage, la couture. Et à leur enseigner. Elle voulait que tous ses enfants aient un diplôme, ils l’ont tous décroché. Elle savait la valeur de l’éducation.

Sa famille faite, elle avait toujours le goût de faire l’école, malgré les conventions. «J’ai appliqué comme prof, ils m’ont rappelé et m’ont dit : “vous êtes engagée pour septembre! Mais je n’étais plus à jour, j’avais du rattrapage à faire.”»

Elle a fait ça le soir, en plus du reste.

Elle a enseigné de 1962 à 1982, toujours avec la marmaille à la maison. «Ce n’était pas facile... On a tu fait des choses qui n’ont pas bon sens, hein?» Cette fois-là, le curé ne l’a pas rappelée à l’ordre.

Clément non plus.

Elle a aimé enseigner. Sa fille Claire se rappelle que «maman disait que lorsqu’elle s’en allait enseigner le matin, elle avait l’impression de partir en vacances.»

Elle avait 30 élèves.

Elle avait 63 ans quand elle a pris sa retraite, elle et son Clément en ont profité pour voyager, aller en Gaspésie avec leur roulotte, faire un tour en France pour rendre visite à leur fille. Et tisser. «À eux deux, au Cercle des Fermières, ils ont tissé des dizaines de serviettes et de belles nappes dont nous avons tous hérité, m’a raconté Claire. Ils se sont mis à jardiner pour le plaisir et à fleurir   le tour de la petite maison.»

Ils ont vieilli ensemble.

Ils se sont acheté un chalet. «Étant donné que j’avais travaillé, on avait l’argent pour ça.» Elle gagnait plus que son mari.

Clément est parti en 1995, Fernande est restée cinq ans dans sa maison, avec son auto. Et son piano. Elle a décidé de s’en venir à Québec en l’an 2000 pour se rapprocher de ses enfants. «Vendre ma maison, ça a été très difficile. J’ai beaucoup pleuré. Mais je ne l’ai pas regretté.»

Elle ne garde, de sa vie, aucun regret.

Elle a gardé son piano.

Elle a choisi un bel appartement dans une résidence pour aînés bien tenue, avec une vue imprenable sur les Laurentides. «Quand je suis arrivée ici, je ne connaissais personne. Pour que l’adaptation soit plus agréable, je me suis impliquée.» Elle a mis sur pied une chorale. «Ils appelaient ça les mardis soirs de Fernande Collard.»

La chorale s’est tue il y a quelques années. «Je n’ai pas trouvé de relève.»

Fernande a commencé un blogue un 2009, le blogue de Mamfleur, elle y publiait des photos et y racontait ce qu’elle faisait. «Je n’ai plus le temps». Elle a délaissé son blogue pour Facebook, elle est «dans un groupe secret — on est 49 —» avec sa famille, elle ne manque pas une occasion d’y mettre son grain de sel. Elle a ses rendez-vous sur Facetime avec ses enfants chaque jour, «mon Gilles à 8h30, mon Gabriel à 10h».

Son iPad n’est jamais bien loin, il était sur la table de la cuisine quand je suis allée la rencontrer.

Sa fille Claire était là.

Ses chaudrons aussi restent à portée de main, elle continue à cuisiner ses desserts et ses soupes, elle fait affaire avec un traiteur pour ses repas, elle aime mieux ça que de descendre à la salle à manger. Elle a sa soupe préférée. «Ma soupe aux légumes, je l’aime tellement. Je mets des herbes salées, je fais mon bouillon avec des pilons.»

C’est son secret. «Avec des pilons, tu te trompes pas!»

Fernande a une santé de fer, à part le cœur qui faisait des siennes. «Mon cœur était pour arrêter, ils m’ont mis un pacemaker. J’ai été chanceuse, ils n’en posent pas d’habitude à 98 ans! Et ils m’ont dit que c’était bon pour 10 ans...»

Fernande s’est interrompue, elle s’est tournée vers Claire. 

«Tu sais, la question que tu m’as posée l’autre jour, tu voulais savoir qu’est-ce qui me tenait? Je ne t’avais pas répondu. Eh bien, la réponse, c’est toi. C’est toute vous autres, ma famille.»

Et parce qu’elle a toujours regardé en avant.

Mylène Moisan

Blanche s’est retournée dans sa tombe

CHRONIQUE / C’est certain qu’elle est au courant, elle se tenait informée de tout, rien ne lui échappait même avec ses 98 ans bien sonnés.

Elle ne manquait surtout pas une nouvelle sur l’éducation.

Normal, Blanche Gilbert-Demers a commencé à enseigner dans les années 50, je l’ai rencontrée une première fois pour une chronique, une autre fois pour mon livre Dans une classe à part — histoires de profs inspirants, puis pour le simple plaisir de jaser avec elle. 

Elle en avait long à dire.

Je l’entends encore, avec sa voix rauque et ferme, une voix qu’on n’aurait pu imaginer parfaite pour rappeler ses élèves à l’ordre, mais qu’elle préférait adoucir pour mieux se faire écouter.

Je me souviens de ce jour-là, c’était un lundi de mai 2016, elle avait Le Soleil du vendredi devant elle ouvert à la page 7. Elle m’attendait de pied ferme. 

- As-tu vu ça?

Elle m’a tendu le journal, j’ai vu le gros titre «À l’école jusqu’à 18 ans», un exclusif du collègue Jean-Marc Salvet, qui avait appris que la commission politique du Parti libéral du Québec proposait que le gouvernement adopte cette mesure.

Blanche était rouge de colère.

- Si t’as pas réussi à donner le goût de l’école au jeune rendu à 16 ans, ça ne marchera pas plus jusqu’à 18 ans. Tu vas juste l’écœurer encore plus. 

Blanche n’en démordait pas, il faut tout faire pour que les enfants aiment l’école dès qu’ils y mettent les pieds. Elle me répétait que tout se joue dans les premières années, que c’est trop tard après, qu’on ne fait alors que réparer les pots cassés. Et les pots cassés, ce sont des enfants.

Ne l’oublions pas.

Avant de promettre l’école jusqu’à 18 ans, on devrait promettre de plus petites classes dans les premières années, avec toutes les ressources qu’il faut pour que tous les marmots partent du bon pied. Un peu comme en vélo, si tu pars tout croche, tu as plus de chance de tomber. 

Et plus tu tombes, moins tu as le goût de remonter sur le vélo.

Quand elle enseignait, elle héritait le plus souvent des classes difficiles, et elle arrivait toujours à venir à bout des élèves les plus récalcitrants. Parce qu’elle les aimait, bien sûr, et parce qu’elle ne renonçait jamais. Elle avait une règle toute simple, à laquelle elle ne dérogeait pas, tous les élèves devaient avoir bien compris une notion avant de passer à la suivante. 

Quand je l’ai rencontrée pour le livre, elle m’a raconté la fois où un élève n’arrivait pas à comprendre la règle de trois, peu importe l’explication. Blanche avait beau tourner la règle mathématique dans tous les sens, rien à faire. «Pendant ce temps-là, il s’imaginait qu’il n’était pas bon. Je lui ai expliqué jusqu’à ce qu’il comprenne.»

Même si tous les autres avaient compris.

Elle lui a fait une démonstration. Elle a demandé aux élèves de déposer leur sac à l’avant de la classe, elle a fait une règle de trois avec les sacs. Après quelques tentatives, l’enfant a compris. «C’est sûr que ça a été plus long comme explication, mais ce n’était pas une perte de temps, au contraire.»

Elle a refait le coup des sacs avec un autre élève qui n’arrivait pas à comprendre pas la notion de multiplications. Là encore, tous les sacs se sont retrouvés devant la classe, elle les a séparés, puis regroupés. Eurêka. «Il a crié : “J’ai compris!!!” Il était tellement fier de lui. Je me suis peut-être gagné un mois d’explications en faisant ça!»

Et il pouvait passer à la notion suivante.

Sans creuser un retard.

Et c’est ce qui se produit aujourd’hui quand un élève passe d’une année à la l’autre sans avoir acquis toutes les notions, il creuse un retard, puis un fossé. Il s’enlise à l’école comme dans du sable mouvant.

C’est pour ça que Blanche était contre l’école jusqu’à 18 ans.

Elle a rendu l’âme en janvier, je suis sûre qu’elle a entendu la CAQ et les libéraux revenir avec ça, qu’elle s’est retournée dans sa tombe. Je l’entends pester, répéter que la meilleure façon pour qu’un élève se rende au diplôme, c’est de s’arranger pour qu’il aime l’école, et qu’il s’y sente bien.

Et bon.

Pas de l’obliger à y rester deux ans de plus. 

Chronique

Les curieuses cibles de l’aide sociale

CHRONIQUE / Les parents de Jérémie* ont travaillé fort pour que leur fils, autiste, puisse contribuer à sa façon à la société.

Ils y sont parvenus.

Depuis juin, il travaille pour le groupe TAQ (Travail adapté Québec), une journée par semaine, contre un salaire symbolique de 5 $ par jour. Il reçoit en parallèle de l’aide sociale, prestations que ses parents administrent, Jérémie étant incapable d’acheter un litre de lait au dépanneur, pas plus que d’aligner 10 mots de suite.

À 27 ans, il s’exprime en sons.

Les prestations d’aide sociale sont déposées dans le compte bancaire de Jérémie, auquel ses parents ont accès. «Des fois, je prends l’argent dans mon compte, des fois dans le sien, explique son père. Il reste chez nous, ça va pour payer les dépenses. Et on s’entend que ce qu’il reçoit ne couvre pas tous les frais.»

D’où sa surprise quand il a reçu une réclamation de 9000 $ de l’aide sociale. «Ils sont remontés sur huit ans et demi et ils ont consulté tous ses relevés bancaires. Ce qu’on m’a expliqué, c’est que le solde ne doit jamais dépasser 2500 $. Ils ont donc additionné les montants qui étaient en plus.»

Ils n’ont pas calculé le montant qui était utilisé chaque mois, ils ont simplement appliqué la règle des 2500 $.

Le père de Jérémie est tombé des nues. «Je n’en veux vraiment pas aux fonctionnaires qui ont fait le calcul, mais je me dis qu’il faudrait revoir tout ça pour cibler les cas où il y a vraiment de l’abus. Je serais curieux de savoir combien ça a coûté pour traiter son dossier... Est-ce que c’est vraiment des cas comme celui-ci qui sont un problème financier au Québec?»

Son père a fait une demande de révision, il attend la suite. Il devra possiblement se rendre au tribunal administratif, au nom de son fils, qui serait défendu par l’aide juridique. Le ridicule ne tuant pas, il en coûtera probablement plus cher en frais d’avocat que le montant qui est réclamé.

«Je pourrais pousser le système dans son côté ridicule et leur demander qu’on me poursuive pour mauvaise gestion.»

Qui plus est, Jérémie coûterait plus cher que les quelque 12 000 $ par an qu’il reçoit s’il était en famille d’accueil. «On dirait qu’on nous met toujours des bâtons dans les roues pour le garder. Si on le plaçait, il coûterait bien plus cher, et il recevrait quand même ses prestations d’aide sociale. Elle est où la logique?»

Je la cherche.

Avant de faire le saut chez TAQ, Jérémie a passé quelques années à Intégration TSA (ITSA), un organisme mis sur pied pour donner une chance aux autistes de développer des aptitudes pour travailler. Ça fonctionne tellement bien que les locaux d’ITSA ont déménagé cet été chez TAQ.

Et Jérémie s’y plaît bien, il fait ce qu’il sait si bien faire, des tâches répétitives comme assembler des pochettes pour l’assemblée annuelle d’une organisation. Ou mettre en sac un nombre précis de vis et des boulons pour une quincaillerie. «Il est hyperproductif, très efficace. Il aime ça, c’est répétitif, il ne pose pas de questions. Il a toujours été dans les plus rapides à apprendre.»

Papa est fier de fiston.

Il aimerait d’ailleurs que son fils puisse travailler plus d’une journée par semaine. «Ils ne peuvent pas trop lui donner trop de journées, sinon il risque d’être pénalisé à l’aide sociale. C’est dommage parce qu’il commence à avoir une vie active, on le voit que ça lui fait du bien.»

Il parle plus. «Il dit deux ou trois phrases de cinq ou six mots par semaine.»

Du jamais entendu.

Père et fils reviennent de Californie, Jérémie est totalement fasciné par l’univers de Walt Disney. Depuis qu’il est tout-petit. «Les médecins ont d’abord pensé qu’il était sourd. Mais je faisais des tests, je mettais un film de Disney quand il était dans une autre pièce et il venait voir, il reconnaissait la musique.»

Ils ont été dirigés vers Sainte-Justine, plus familier avec l’autisme. Le verdict est tombé, Jérémie avait trois ans.

Une visite à Walt Disney était donc, pour Jérémie, le rêve de sa vie. Ils sont partis une dizaine de jours en août. «Ça faisait deux ans que je lui promettais ça. Je les ai avisés qu’on partait et ils nous ont dit qu’on ne pouvait pas quitter plus que sept journées, que son chèque de septembre serait coupé.»

On lui a suggéré de les contacter au retour, ce qu’il a fait. «On m’a dit d’appeler pour qu’il soit réinscrit, pour ne pas qu’il perde son mois.» On lui a confirmé en début de semaine qu’il ne serait pas pénalisé. 

Il aurait été si simple de faire une exception.

Trop simple.

On ne parle pas ici d’un prestataire qu’on suppose en train de chercher un boulot, mais d’une personne dont les limitations à l’emploi crèvent les yeux, et qu’on empêche même de travailler davantage.

«C’est comme un enfant naissant, il faut toujours planifier, toujours voir à ses besoins. C’est assez intense. Notre horaire est très structuré, les menus sont tous planifiés d’avance. Je l’accepte, mais c’est certain que mon quotidien n’est pas comme celui des autres personnes de mon âge...»

La moindre des choses, il me semble, serait de ne pas lui rendre la vie plus compliquée qu’elle ne l’est déjà.

* Le prénom a été modifié.

Chronique

Maintenir la lumière

CHRONIQUE / Je ne sais pas d’où me vient cette fascination pour les phares, assurément pas de mon enfance à Val-Bélair, et du grand terrain vague derrière chez moi où nous allions chasser les couleuvres.

On a construit dessus, depuis.

Ça me vient peut-être d’avoir été fille unique, d’avoir eu à meubler des dimanches gris à jouer à la patience.

Toujours est-il que chaque fois que je vois un phare, je m’imagine ce qu’il en a été, à une certaine époque, d’entretenir son faisceau pour guider les marins à travers la noirceur et la brume.

Le gardien ne gardait pas qu’un phare, il gardait des vies.

On a beaucoup parlé des gardiens, moins de ces femmes qui se mariaient avec pour le meilleur et pour le pire, qui acceptaient d’y travailler aussi, de «faire les quarts» à travers le reste.

Le phare devait être veillé 168 heures par semaine.

En ouvrant mon courrier au retour de mes vacances, j’ai remarqué un tout petit bouquin, couverture verte, photo en noir et blanc d’une jeune femme en train de lire, assise sur une roche. Laurence Dubé Lindsay, les cheveux bruns attachés, porte une robe blanche, des souliers lacés en cuir.

C’est son fils, Jocelyn, qui me l’a envoyé.

C’est le titre qui m’a d’abord accrochée, Journal d’une femme de gardien de phare, île Verte, 1934. Jocelyn a trouvé le précieux manuscrit en vidant le logement de son frère Charles, décédé en 2014. Il a décidé de le retranscrire et de le publier à son compte, avec quelques autres textes pour donner le contexte de l’époque.

C’était entre la crise et la guerre, le conservateur Bennett dirigeait le pays, entre deux mandats du libéral Mackenzie King. C’était, surtout, une époque réglée par les humeurs de Dame Nature, qui commandait le rythme de la vie et des déplacements.

C’était bien avant la télé et l’assurance maladie.

Laurence a 26 ans quand elle rédige son journal, presque chaque jour, elle y décrit son quotidien avec Freddy son mari, ce qu’elle fait au phare, mais surtout ce qu’elle fait autour, sa sœur qui entre au couvent, son autre sœur qui meurt à 18 ans.

Les chansons qu’elle écoute à la radio.

Comme ce 2 février, un vendredi. «Je suis à l’île avec Freddy, nous nous proposons de travailler beaucoup cet après-midi, moi au ménage, lui dans ses livres. Mais un beau concert à la radio a pris une large part de cet après-midi, nous sommes ensuite restés assis près l’un de l’autre à évoquer des souvenirs et à faire mille et une confidences et projets.»

Freddy et Laurence se sont mariés le 20 août 1930, à 6h30 du matin, pour ne pas rater le train qui partait à 9h pour Montréal.

Pour leur voyage de noces.

Quelques fois, Laurence parle de son premier fils, Herman n’aura vécu qu’un seul mois, elle se demande ce qu’il serait devenu. Le 8 novembre, elle écrit : «C’est aujourd’hui l’anniversaire de notre Herman, il aurait déjà trois ans. Ce serait intéressant, n’est-ce pas! Mais le Bon Dieu le voulait pour lui!»

Elle avait la foi.

Elle donnait, surtout, plus de place aux joies qu’aux peines, aux embellies qu’aux tempêtes. Aux soupers en famille, à la musique, aux rires.

L’été, la parenté débarquait au phare pour passer du bon temps au grand air, le livre commence par le témoignage d’une des nièces de Laurence, Francine, qui se souvient de ses séjours là-bas, les nuits dans «le lit en or» qui était en fait du cuivre. «La maison a été, pour celles et ceux qu’elle a reçus, un havre dont on garde le souvenir.»

La maison n’est plus, remplacée par deux gites.

Mais les leçons de presque 30 ans à guider les marins, oui. Dans les nuits les plus obscures et dans les pires tempêtes, ils ont veillé. On attendait du gardien qu’il fasse ceci, il devait «maintenir la lumière».

Le phare est une métaphore de la vie.