Mylène Moisan
Le Soleil
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La (périlleuse) valse des préposés

Mylène Moisan

La (périlleuse) valse des préposés

CHRONIQUE / Ça a le mérite d’être clair, le gouvernement n’acceptera plus à partir de la fin du mois que des préposés et des infirmières passent d’un CHSLD à un autre pour ne pas faire comme des abeilles et essaimer le virus.

Comme c’est arrivé ce printemps.

En fait, s’il y a une leçon claire qui a pu être tirée de cette hécatombe dans les résidences pour personnes âgées, c’est qu’il y avait de grosses lacunes en ce qui a trait à la prévention des infections et que des employés infectés ont, sans le savoir, distribué la COVID-19 comme ils distribuent les pilules.

D’une chambre à l’autre, d’une résidence à l’autre.

Alors le gouvernement, pour ne pas se faire prendre une autre fois, a annoncé le 18 août qu’il allait interdire tout mouvement de personnel entre les établissements, ce qui causera bien des maux de tête aux gestionnaires — surtout si on doit recourir à des agences —, mais ça, c’est une autre histoire. Et le ministre de la Santé Christian Dubé n’entend pas à rire, ceux qui y contreviendront vont «faire face à des conséquences».

On ne veut pas refaire les mêmes erreurs.

Pierre* trouve que c’est une excellente idée, mais il voit un angle mort et il l’observe de très près, il a les deux pieds dedans : les soins à domicile. Il s’inquiète du nombre effarant de préposés différents qui passent chez lui pour l’aider à prendre soin de son épouse, il n’a pas assez de ses doigts et de ses orteils pour les compter. 

Et combien de maisons ont visitées tous ces préposés?

Le premier ministre le dit et le répète, le problème est dans les maisons, à cause des rassemblements et des fêtes, mais le virus pourrait aussi bien s’inviter dans les maisons par les soins à domicile, où «le taux de roulement est vraiment très élevé», comme l’a constaté Pierre.

Avec le virus qui rôde, un préposé infecté qui entre dans une maison pourrait donc le colporter, pas besoin d’un dessin pour comprendre que plus il visite de maisons, plus il sera difficile de limiter les dégâts. 

Il y a bien sûr des mesures de protection, des gants et un masque, mais avec quelle constance sont-elles appliquées? Pierre confie qu’il doit souvent leur rappeler les consignes, particulièrement lorsque la personne vient d’une agence. Il remarque aussi que les préposés des agences sont souvent moins efficaces que ceux qui proviennent du CLSC, pour lesquels il n’a que de bons mots.

Le problème, ce n’est pas la qualité des soins. 

Si cette inquiétante valse des préposés se poursuit pour Pierre et pour d’autres advenant une deuxième vague, on jouera avec le feu. Parce que cette fois, contrairement à la première vague, il semble y avoir plus de transmission communautaire.

La COVID-19 fait du porte-à-porte.

De toute façon, pandémie ou pas, il faudrait tout faire pour limiter le roulement des préposés à domicile, comme en CHSLD, ne serait-ce que pour le bien-être des personnes qui reçoivent les soins. Qui aime être dénudé et débarbouillé chaque jour par une personne différente?

La pénurie de personnel n’explique pas tout.

Ça fait des années que les gouvernements promettent de s’occuper des soins à domicile, mais force est de constater qu’il ne se passe pas grand-chose. La ministre responsable des Aînés Marguerite Blais l’a répété le 18 août lorsque le gouvernement a dévoilé son plan pour la deuxième vague, elle a dit qu’il allait y avoir «un véritable changement de paradigme dans la façon dont on prend soin de nos aînés».

Mais encore.

La Coalition avenir Québec avait promis en campagne électorale de faire du maintien à domicile une priorité, François Legault avait promis d’injecter 200 millions de plus que les deux milliards que le Québec y consacre déjà. Ce sont 280 millions qui ont été annoncés, il y a un an presque jour pour jour, ce qui devait permettre de donner des services à 3500 personnes de plus que les quelque 340 000 qui en reçoivent.

On est loin du compte, 30 000 personnes sont en attente de soins à domicile, selon ce que dénonçait la CAQ avant d’être élue.

Et derrière chaque nom sur la liste d’attente, il y a souvent un proche aidant qui fait beaucoup de sacrifices, qui a besoin d’aide. Il entend le gouvernement dire haut et fort qu’il faut tout faire pour soutenir le maintien à domicile, mais il voit bien qu’il y a encore loin de la coupe aux lèvres.

Si on veut vraiment un nouveau «paradigme», il ne faut pas juste faire plus de ce qu’on fait déjà. Le Québec consacre 86 % de son budget de soins de longue durée aux CHSLD, 14 % pour les soins à domicile, on pourrait s’inspirer du Danemark qui met 75 % pour garder les gens à la maison, 25 % pour les héberger.

Et limiter le roulement des préposés qui vont de maison en maison, pour qu’ils donnent des soins, pas la COVID-19.

* Prénom fictif

Mylène Moisan
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DPJ: un coup de dés de 2500$

Chronique

DPJ: un coup de dés de 2500$

CHRONIQUE / Moyennant un montant de 2500 $ pour ouvrir un dossier, Louis Boisvert propose des services d’enquête à des parents qui sont aux prises avec la DPJ, à qui il affirmerait avoir un taux de succès de 95 % dans ses dossiers.

Un hic, M. Boisvert n’est pas enquêteur, selon la Loi sur la sécurité privée.

Au Québec, il faut obligatoirement détenir un permis du Bureau de la sécurité privée (BSP) pour mener des enquêtes et pour constituer un dossier sur quelqu’un. Une des seules choses que vous pouvez faire si vous n’avez pas de permis est de faire des vérifications pré-embauche et encore, la personne doit y consentir.

Or, M. Boisvert ne dispose pas d’un tel permis. Vérification faite auprès du BSP, l’homme ne figure nulle part dans les registres, pas plus que les raisons sociales avec lesquelles il se présente, entre autres Boisvert Enquêtes et Insolvabilité et Global investigation. Pour être en règle, l’agent et l’agence doivent tous deux détenir un permis.

Sur le site web de Global Investigation, il est indiqué que l’entreprise est membre de l’agence d’évaluation de crédit Equifax et qu’elle œuvre «dans les domaines des enquêtes de crédit personnelles et commerciales, d’info-location ainsi que dans la recherche de personnes». À part la mention «enquête privée» dans l’entête du site, les services offerts se limiteraient à effectuer diverses vérifications ayant trait à des antécédents et à des informations financière.

Pourtant, sur le site Assez du DPJ, qui rejoint des centaines de personnes qui ont maille à partir avec la protection de la jeunesse, on recommande clairement de requérir à ses services. «Nous faisons maintenant équipe avec l’agence d’enquête Louis Boisvert que vous pourrez joindre au…»

Lorsque Julie* a publié un statut sur Assez du DPJ pour partager ses difficultés pour récupérer sa fille, elle a reçu rapidement un message de M. Boisvert l’invitant à faire affaire avec lui. «Il m’a demandé mon numéro de téléphone et il m’a appelée. Il me disait qu’il était enquêteur et qu’il avait une équipe, des avocats, des enquêteurs de police… il mettait ça gros. Il m’a dit qu’il solutionnait 95 % des cas.»

Mais avant, il fallait ouvrir un dossier. «Il demandait 2500 $ pour ouvrir le dossier et ce n’était pas certain qu’il le prenne. Il disait qu’ils allaient étudier mon cas et que des avocats allaient me rappeler. La facture est arrivée en même pas 30 secondes, il voulait que je le paye par un virement Interac.»

Avec les taxes, le montant s’élève à 2874,38 $, la description du forfait se limite à «Dossier DPJ». On peut voir que l’entreprise est basée à Rivière-du-Loup. «J’étais prête à payer ça, on est tellement désespérés. J’en ai parlé à mon conjoint, il m’a conseillée de ne pas le faire.» Julie a suivi le conseil de son conjoint, elle a donc décliné l’offre de services de celui qui s’est présenté à elle comme un enquêteur.

Nulle part sur la facture qu’elle a reçue de Global Investigation peut-on voir le détail des démarches qui auraient été effectuées pour 2500 $.

Joint jeudi matin par téléphone pour savoir la nature de son travail, entre autres par rapport à son offre de services en protection de la jeunesse, M. Boisvert a affirmé qu’il «ne fait pas d’enquêtes privées. Ce que je fais, ce sont des enquêtes de crédit pour des appartements, des choses comme ça. Ça n’a pas rapport avec la DPJ.» Qu’en est-il des 2500 $ demandés pour ouvrir un «dossier DPJ» alors? «C’est ça que vous voulez savoir ?», a-t-il simplement répondu avant de proposer de poursuivre la conversation plus tard dans la journée. 

Louis Boisvert n’a pas rappelé. Relancé par textos, il a répondu «[…] transmet moi tes question par écris et je vais les soumettre à mes procureur.» Les questions ont été envoyées vendredi avant-midi, aucune réponse ne nous est parvenue. Joint par téléphone hier, il a assuré que son travail se limitait à fouiller les antécédents financiers. «Avec Équifax, j’ai le droit de faire ça, je n’ai pas besoin du permis. C’est juste des enquêtes de crédit et des dossiers de perception.»

Questionné sur le fait qu’Assez du DPJ réfère «l’Agence d’enquête Louis Boisvert», il a coupé court à la conversation.

Impossible, donc, de savoir le travail qu’il effectue pour 2500 $, sachant que les dossiers en DPJ ne nécessitent généralement pas d’enquête à proprement parler, mais plutôt des services juridiques pour défendre leur cause. Lors de sa conversation avec Julie, lorsqu’il l’a informée qu’il travaillait avec des avocats, il n’a pas été question ni de leurs tarifs ni des autres frais qu’elle allait devoir payer si son dossier était accepté.

Pas plus de détails sur le site du Registraire des entreprises du Québec où la fiche de la compagnie à numéro enregistrée par M. Boisvert en 2016 ne contient aucun détail sur la nature des services. Dans la section où devrait figurer le «secteur d’activité», il est seulement indiqué «autres services aux entreprises». Cinq autres noms figurent au registre : Boisvert enquêtes et insolvabilité, L’Effet Global, l’Effet Global en fidéicommis, Agence de recouvrement Effet Global et Agence de recouvrement l’Effet Global, les deux derniers noms n’étant toutefois plus en vigueur.

Louis Boisvert en est le premier actionnaire et le seul administrateur.

Jean Robert, alias Jean Batailleur*, qui se présente comme «créateur et animateur» du groupe Assez du DPJ, confirme qu’il réfère depuis peu des parents à Louis Boisvert, sur le compte public Facebook et sur le site internet. «Il m’a offert son aide. Je ne suis pas au courant directement de ce qu’il fait, mais jusqu’à maintenant, on me dit que les personnes référées sont satisfaites», m’assure-t-il au téléphone. 

L’entente avec M. Boisvert est récente, «on parle de trois ou quatre dossiers». 

Selon l’entente, une partie des profits, «25 %», devait être versée à Assez du DPJ pour la création éventuelle d’une fondation. «Il m’a dit qu’il allait le faire autant que faire se peut. Il m’a dit «je vais mettre mes tarifs le plus bas possible, je charge plus cher que ça d’habitude. Ça se peut que je ne te donne rien au bout de la ligne, mais au moins les parents vont avoir été représentés». […] Je n’ai rien reçu jusqu’à maintenant.»

Au courant du fait que Louis Boisvert – qu’il a présenté comme un «enquêteur» –, n’a pas de permis, Assez du DPJ ne s’en formalise pas. «Il fait de l’enquête depuis plusieurs années. Il s’est informé à des avocats pour savoir s’il avait besoin d’une licence et il s’est fait dire «non, ce n’est pas une obligation».»

Directeur général du BSP, Claude Paul-Hus est catégorique : «À partir du moment où quelqu’un fait de l’enquête, il faut un permis». Le permis est octroyé après vérification des antécédents, avec la preuve d’avoir complété une formation de 135 heures, Initiation aux techniques d’enquête et d’investigation, offerte dans certains cégeps et collèges de la province.

Au Québec, 1861 personnes et 110 agences détiennent un permis d’investigation du Bureau de la sécurité privée.

La loi prévoit des sanctions pour les agents accrédités qui ne respecteraient pas leurs obligations et, dans le cas où un individu ne détient pas de permis, des accusations peuvent être portées. «Si une personne n’a pas de permis, nous déposons un dossier au Bureau des infractions et des amendes, c’est étudié par un avocat et soumis au DPCP [Directeur des poursuites criminelles et pénales].»

Louis Boisvert n’en serait pas à sa première infraction, l’homme a été reconnu coupable en février 2019 par le tribunal d’avoir agi comme agent de recouvrement sans détenir le permis exigé pour le faire. L’entreprise dont il était l’un des administrateurs, l’Agence de recouvrement BSL, a été radiée d’office en mai 2019.

«L’Office reprochait à l’agence et à son administrateur d’avoir tenté de recouvrer des créances sans détenir le permis requis. Ils ont également été reconnus coupables d’avoir omis de placer une somme d’argent reçue pour le compte d’autrui dans un compte en fidéicommis, de rendre compte du montant recouvré par écrit au créancier, et de lui remettre la somme perçue dans les délais prescrits. L’Office leur reprochait aussi d’avoir réclamé à un débiteur un montant supérieur à celui qui était dû et d’avoir menacé un débiteur de révéler à d’autres personnes son défaut de payer ou de faire publier ce défaut ou une inscription défavorable. Les infractions ont été commises entre juin et septembre 2015», peut-on lire dans un communiqué de l’Office.

* Prénom fictif

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LA SÉCURITÉ PRIVÉE* 

La sécurité privée couvre six secteurs d’activités pour lesquels il faut détenir un permis : le «gardiennage» – la surveillance de biens et de lieux –, la serrurerie, les systèmes électroniques de sécurité, le convoyage de biens de valeur, le service conseil en sécurité et l’investigation. L’investigation que mènent enquêteurs et détectives privés se définit par «la recherche de personnes, de renseignements ou de biens, notamment : la recherche de renseignements relatifs à une infraction, ou la cueillette de renseignements sur le caractère et la conduite d’autrui».

* Source : Bureau de la sécurité privée

Mylène Moisan
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Ne craignez pas d’être lent

Chronique

Ne craignez pas d’être lent

CHRONIQUE / Ceux qui me connaissent vous le confirmeront, je n’ai jamais été sportive, à part quelques saisons de baseball au parc Saint-André quand j’étais enfant. Les seuls souvenirs que j’en ai sont d’avoir fait perdre mon équipe.

Je préférais de loin regarder les matchs des Expos à la télé, je les enregistrais avec mon vidéo Granada, j’ai décroché à la grève des joueurs en 1994.

Pour une fois qu’on avait une chance.

Toutes mes tentatives de faire du sport ont lamentablement échoué, le patinage artistique parce que je patine d’un seul pied, la natation parce que mes bras sont tellement de force inégale que j’avance en diagonale, en «petit chien». J’ai essayé le gym, le workout, la zumba, le bodyfit, je n’ai ni la motivation de faire ça toute seule chez moi ni la discipline de me pointer à une heure précise pour suer dans une salle entourée de monde et de miroirs, au rythme d’une musique trop forte à mon goût, que j’ai peine à suivre.

Je vous dis, une catastrophe.

Seule exception, la randonnée en montagne, je peux m’arrêter en chemin et il y a une récompense au bout, généralement une vue magnifique. J’ai fait quelques belles randos au fil du temps, la Chilkoot Trail au Yukon et le Torres del Paine en Argentine, j’en garde de précieux souvenirs.

Plus près, j’aime bien le mont Wright et le parc de la Jacques-Cartier.

Quand j’ai rencontré Nathalie Bisson en 2016 pour qu’elle me raconte comment elle est passée de fille de 36 ans condamnée en 2002 au fauteuil roulant à une marathonienne neuf années plus tard, je me suis dit que ça pourrait inspirer plein de gens qui auraient le goût de se mettre à bouger, peu importe leur condition.

Ça a même donné un livre au printemps 2019, Le Pace du bonheur : courir et vivre pour soi, qu’on a écrit ensemble. 

Dès le premier jour où je l’ai rencontrée, Nathalie m’a parlé de son rêve qu’il y ait au Québec un premier «vrai» marathon au Pace du bonheur, où on se fout du temps. Le Pace, c’est le rythme, et l’idée, c’est de parcourir les 42,2 kilomètres aussi rapidement qu’on peut, sans se comparer aux autres.

De l’anti-performance, en somme.

Ce premier marathon du Bonheur devait avoir lieu cette année à Rimouski, c’est là où Nathalie a fait son premier marathon – elle en fait six autres après dont celui de Paris –, elle a donc toujours eu une histoire d’amour avec Rimouski. Il était logique que son premier marathon «sans chrono» ait lieu là.

Et je ne sais pas pourquoi, je m’y suis inscrite.

Alors que je n’ai jamais couru.

Nathalie a embarqué dans son projet la Clinique du coureur qui a fait un programme d’entraînement pour tous ces gens comme moi qui partaient avec deux prises, je l’avais fait souvent au baseball. Un programme de 29 semaines qui commençait le 24 février par six minutes, en alternant une minute à la course, une minute à la marche.

Six minutes.

Je me souviens très bien de ce jour-là, j’ai commencé en sortant du bureau, avec mes bottes d’hiver Saute-Moutons, mon manteau en duvet et mon sac à dos, je me suis mise à courir comme si j’étais pressée. Je suis arrivée à la maison à bout de souffle, je me demandais bien comment j’allais courir 42 kilomètres.

J’ai continué, j’ai suivi le plan, huit minutes, dix, douze. J’ai troqué quelques jours plus tard mes hautes bottes contre mes bottes de rando, puis contre des espadrilles. Je me suis fait un «parcours», je longeais la 4e avenue vers le nord jusqu’à atteindre la moitié du temps, puis je faisais demi-tour.

Mes gars trouvaient ça bizarre de me voir partir courir.

Je pense qu’ils étaient fiers.

Le dimanche, il y avait la longue sortie où on devait parcourir toujours plus de kilomètres pour l’endurance, mais je me suis vite rendu compte que mon corps n’aimait pas les «longues», qu’il prenait un temps fou à s’en remettre. Après le dimanche du 13 kilomètres, j’ai décidé de faire seulement des cinq kilomètres, quelques fois par semaine, jusqu’au grand jour.

L’idée était de garder la forme, de tout donner pour le 42.

Mais la COVID est venue jouer les trouble-fête, le marathon de Rimouski qui était prévu le 13 septembre a été annulé, comme tous les autres marathons au Québec. Qu’à cela ne tienne, Nathalie a organisé un marathon «virtuel», seuls, mais tous ensemble, où tous ceux qui avaient le goût pouvaient continuer à s’entraîner.

On a été 300 sur 500 à s’inscrire, elle a fait faire des dossards et des médailles, qu’elle nous a envoyés par la poste.

J’allais donc courir -et marcher- mes 42 kilomètres comme je m’étais entraînée, seule. Je suis partie un mercredi matin, le 2 septembre, j’avais gardé la date de mon marathon secrète, c’était entre moi et moi. J’ai enfilé trois cafés, un muffin aux bleuets, et je suis partie sous la pluie battante. J’avais un parcours d’un peu plus de cinq kilomètres que je devais faire huit fois, j’ai changé trois fois de chandails et j’ai même dû changer d’espadrilles à mi-chemin tellement elles étaient trempées. 

Quand mon grand est rentré de l’école il m’a demandé ce que j’avais fait aujourd’hui, je lui ai répondu «un marathon».

Sa mère était marathonienne.

Mais le «vrai» marathon du Pace du bonheur, c’était dimanche, la journée où ça devait se passer à Rimouski. Des coureurs aux quatre coins du Québec se sont donné le départ à 8h avec Nathalie au bout de sa caméra qui courait aussi, à partir de chez elle, huit fois une boucle de cinq kilomètres. 

Elle avait donné rendez-vous chez elle à ceux qui voulaient courir avec elle, il y avait même une arche dans son entrée pour le fil d’arrivée.

Alors, pendant toute la journée de dimanche, des dizaines de personnes ont partagé des photos d’elles avec leur médaille au cou, leur sourire dans la face. Elles avaient franchi la distance qu’elles s’étaient fixée, en courant et en marchant, en prenant le temps qu’il leur a fallu pour y arriver.

Nathalie aussi a réussi.

Il y en avait beaucoup comme moi, des pas-sportifs-pour-cinq-cennes, qui ont réussi ce qu’ils ne croyaient jamais être capable de faire. Et qui vont continuer à bouger, parce que ça fait du bien. Ce sera peut-être en courant, en marchant, en pédalant, et toujours sans se comparer à personne.

Il y a ce proverbe chinois que j’aime bien : ne craignez pas d’être lent, craignez d’être immobile.

Tout est là.

Mylène Moisan
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Sophie veut juste vivre

Mylène Moisan

Sophie veut juste vivre

CHRONIQUE / Bonne nouvelle, sortez tambours et trompettes, la recherche a finalement trouvé un premier traitement pour freiner la fibrose kystique et même renverser un peu les ravages de la maladie.Qu’est-ce que vous dites? Il n’est pas offert au Canada?

Eh bien non, le Trikafta de son petit nom a été approuvé par les États-Unis l’automne dernier et par l’Union européenne en juin, mais pas par le Canada. En fait, le fabricant Vertex pharmaceutique n’a même pas soumis son médicament pour qu’il soit approuvé ici en raison du mécanisme de fixation du prix, qui est déterminé par un comité qui établit un montant maximum.

Et pendant qu’on chipote avec la calculatrice, Sophie Leclerc, elle, perd toujours un peu plus de terrain contre la maladie.

Ils sont plus de 4000 au Canada.

Sophie a eu son diagnostic de fibrose kystique avant même qu’elle souffle sa première bougie, elle est rendue à vingt-six bougies, elle a de plus en plus de misère à les souffler. «Je suis rendue à environ 55 % de ma capacité pulmonaire, c’est comme si j’avais juste un poumon.» C’est ce qu’elle fait, cette maladie, elle détruit tranquillement les poumons en les engluant dans le mucus.

Le foie et le pancréas de Sophie sont aussi atteints.

Depuis qu’elle a 12 ans, elle ne compte plus les séjours à l’hôpital, souvent aux soins intensifs où elle arrive presque au bout de son sang. Elle y est allée «trois ou quatre fois» les dernières années. «Je fais de grosses hémorragies, je peux presque m’exsanguiner.» On lui refait le plein de sang, elle ressort.

Jusqu’à la prochaine fois.

Quand on s’est rencontrées jeudi, Sophie avait comme un biberon dans sa poche relié à une tubulure, c’est un traitement d’antibiotique qu’elle reçoit régulièrement pour éviter les infections respiratoires. C’est un traitement intraveineux portatif, sans quoi elle devrait être hospitalisée pour le recevoir.

Elle injecte elle-même les doses à l’intérieur. 

Ça tombe bien, Sophie étudie en médecine pour devenir médecin de famille comme sa mère, elle en est à sa troisième année, a hâte au début de sa résidence l’an prochain. «Je suis passionnée par la médecine. J’aimerais aussi faire des soins palliatifs, sachant ma relation avec la souffrance et la mort.»

À moins que…

La vie de Sophie est toujours conjuguée au conditionnel, même chose pour les projets qu’elle fait avec son chum Vincent. «Quand on parle de s’acheter une maison, c’est toujours là, il y a toujours un bémol, parce qu’on ne sait pas comment la maladie va évoluer. Elle prend toujours plus de place.»

Et le Trikafta, justement, met la fibrose kystique sur pause, il la fait même reculer un peu. «Le Trikafta renverse l’anomalie, c’est le plus proche qu’on a d’un vrai traitement, à part la greffe. […] C’est vraiment plate d’avoir l’impression qu’il faut supplier pour avoir des traitements de santé dont on a besoin. On n’a pas choisi d’avoir cette maladie-là, on a juste envie de mordre dans la vie!»

Elle a hésité avant de raconter son histoire, mais chaque jour qui passe est un jour où son corps se dégrade.

Comme les 4000 autres.

Aux États-Unis, le Trikafta coûte 311 000 $US par an, impossible de savoir combien il coûterait au Canada. Mais si on additionne tout ce qu’il en coûte pour en hospitalisations et en traitements, quelque chose me dit qu’on arriverait peut-être kif-kif, et que ça ferait une sacrée différence pour Sophie et les autres.

Surtout pour les jeunes, le traitement peut être donné à partir de 12 ans, quand le corps est beaucoup moins magané. 

En fait, il existe une façon d’avoir le Trikafta au Canada, c’est par un programme de compassion, à condition d’être presque à l’article de la mort. Niaiseux de même. «J’ai appelé et on m’a dit que j’étais trop en forme pour être choisie, que les autres traitements fonctionnaient encore. Je suis encore capable de fonctionner, même avec la moitié de ma capacité pulmonaire.»

Elle a renoncé à la danse, elle ne fait presque plus de sport.

Elle attend.

Mylène Moisan
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Pour que les traditions ne meurent pas

Chronique

Pour que les traditions ne meurent pas

CHRONIQUE / Claude, Eudore et Robert retenaient leur souffle et pourtant, ce n’était pas la première fois qu’ils allaient faire un tour de bateau.

Avec celui-là, oui.

Les trois Madelinots étaient à bord du M’onc’Omer, ils s’apprêtaient à démarrer le moteur. À reculer d’un siècle. «On s’est regardé les trois, il y a eu un silence, me raconte Claude à Nestor au bout du fil. Le moteur a fait un petit poc et pic au début, puis après c’était comme un moulin à coudre. C’était le même bruit d’avant, toc-o-toc, toc-o-toc..»

Le bruit que sa mère entendait par les matins brumeux.

Et c’est pour retrouver ce bruit que Claude Bourque a eu l’idée, il y a plus d’un quart de siècle, de refaire à l’identique l’embarcation qu’utilisaient les pêcheurs des Îles-de-la-Madeleine jusqu’au milieu du siècle dernier, un grand canot effilé qui n’existait plus que sur de vieilles photos en noir et blanc.

Et dans la mémoire.

Il a un p’tit nom ce bateau, le cul-pointu, on dit «tchu-pointu» là-bas ou encore un «toc-o-toc». Claude voulait lui redonner vie, et depuis très longtemps. «Il y a 25 ans, j’ai rencontré Léo Leblanc à la marina de Cap-aux-Meules, il était reconnu, c’était un constructeur de bateaux. Je lui ai demandé s’il pouvait m’aider à en fabriquer un. Il m’a regardé du haut de ses sept pieds et il m’a demandé : «T’es un fils à qui?» J’ai dit «Claude à Nestor», il m’a dit : «Trouve-toi du bois, trouve-toi une shed et je vais te le faire.»»

Le temps a manqué.

C’est le fils à Léo, Camil, qui a rempli la promesse de son père, de qui il a hérité le talent pour construire des bateaux.

Et les sept pieds de haut.

Premier problème, il n’existait pas de plan. «On a retrouvé un cul-pointu à Havre-Aubert, il était couvert de fibre de verre. C’est peut-être le seul qui existe encore sur les Îles. C’est à partir de ça qu’on a fait les plans», m’avait-il raconté à l’été 2019, quand je vous ai parlé du M’onc’Omer pour la première fois.  

Ils ont fait une esquisse sur une planchette de bois.

Le mot s’est passé dans le canton et ça n’a pas été long avant de voir le monde se pointer à la shed à Camil, Eudore a fourni les vis, un autre la peinture, et tous ceux qui sont venus offrir un coup de main. Et prendre une bière. Ils ont fait ça tranquillement par les soirs et les fins de semaine, quand ça adonnait.

Ils ont pris leur temps, ça faisait durer le plaisir. Parce que la construction du bateau était aussi un prétexte pour se retrouver, pour participer à quelque chose de collectif, de passer du bon temps ensemble.

À coup de varlope et de lampées de scotch.

Mylène Moisan
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Il n’est jamais trop tard pour apprendre

Chronique

Il n’est jamais trop tard pour apprendre

CHRONIQUE / On s’était donné rendez-vous dans un petit local dans une bibliothèque, je ne savais rien de lui à part qu’il partait de loin, qu’il avait dû recommencer sa vie de zéro.

Ou presque.

Il est arrivé à l’heure dite, en clopinant. J’avais la jeune vingtaine, lui la cinquantaine je dirais, je n’ai jamais su son âge. Il avait lâché l’école tôt pour aller travailler jeune, avait été embauché dans une usine où il faisait un bon salaire, où il travaillait avec de la grosse machinerie.

Il s’était fait la vie dont il avait toujours rêvé, une femme, deux enfants, une maison, une familiale.

Puis un jour, une machine est tombée sur lui.

Il était parti de chez lui le matin en disant «à ce soir», il n’y a jamais remis les pieds. Il a été conduit d’urgence à l’hôpital où il a passé quelques mois dans le coma, où personne ne pouvait dire comment il s’en sortirait. S’il s’en sortirait, même. Il s’en est sorti vivant, mais tout juste, il ne savait plus marcher, ni parler, ni manger. 

Quelques années ont passé, il a réappris tranquillement mais il a gardé des séquelles, une jambe paresseuse et une langue qui s’enfargeait dans les mots. Il n’était plus le même homme qu’avant, il me disait qu’il comprenait sa femme d’être partie avec les enfants. Et la familiale. 

Il n’a jamais pu retourner à l’usine.

Il s’est mis à regarder les offres d’emplois, les formations qui l’intéressaient, mais il n’a postulé nulle part.

Il n’avait que sa septième année.

On demandait un secondaire 5 partout, il avait lâché l’école pour faire de l’argent et voilà qu’il payait pour. Qu’à cela ne tienne, il a trouvé un cours qu’il voulait suivre dans un collège de Montréal et a décidé qu’il y arriverait, il s’est inscrit au Collège Frontière, qui fait de l’alphabétisation.

Et c’est là que je suis entrée dans sa vie.

J’étudiais à l’Université Laval, le Collège Frontière recrutait des bénévoles, j’ai donné mon nom et on m’a jumelée avec lui.

Il est arrivé à la bibliothèque avec sa canne et un sac rempli de manuels scolaires, m’a expliqué qu’il se donnait deux ans pour décrocher son diplôme, m’a dit qu’il partait de très loin, mais qu’il était prêt à faire les efforts qu’il faut pour réussir. 

Puis, nous nous sommes mis au boulot.

On se voyait deux heures presque tous les samedis, toujours au même endroit, je lui donnais des «devoirs» à faire pendant la semaine et on les corrigeait ensemble. J’ai dû trouver les mots et la façon de lui expliquer les règles de français, avec l’aide de mon bon vieux Grevisse qui ne me quitte jamais.

C’est fou combien il y a de règles.

Et d’exceptions.

Et puis un jour, après un peu moins de deux ans, il y est arrivé, il a réussi tous ses examens et obtenu haut la main son diplôme d’études secondaires pour lequel il avait travaillé si fort. Il s’est inscrit au collège à Montréal dans le cours qu’il avait en tête, je ne me souviens pas précisément lequel, mais je me souviens qu’il a été accepté.  

Il fallait voir son sourire et ses yeux quand on s’est rencontrés à la bibliothèque la dernière fois, il a voulu m’annoncer la bonne nouvelle en personne, me dire aussi que sa vie prenait un nouveau départ. 

Il m’a dit «merci», je lui ai dit «merci», il m’a demandé pourquoi, je lui ai dit que j’avais appris moi aussi.

J’ai appris qu’on peut toujours se relever.

Nous ne nous sommes jamais revus depuis ce jour, mais je ne l’ai jamais oublié, jamais oublié sa détermination, comment il usait sa gomme à effacer tout autant que son crayon. Et qu’il arrivait toujours avec le sourire. Ce gars-là aurait eu toutes les raisons de se rouler en boule et d’en vouloir à l’univers, il s’est retroussé les manches. 

Et il a réussi.

Et si je vous raconte ça après tout ce temps, c’est que c’est aujourd’hui la journée internationale de l’alphabétisation et qu’il y a encore trop de gens qui arrivent à peine à lire, à écrire et à compter, et que d’apprendre peut faire la différence entre faire du surplace ou avancer.

Même en clopinant.

Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Une maille à l’endroit, le monde à l’envers

Mylène Moisan

Une maille à l’endroit, le monde à l’envers

CHRONIQUE / Francine Voyer tricotait en regardant chaque jour le point de presse de 13h, elle s’était trouvé un patron pour faire une grande couverture, un assemblage de maisons de toutes les couleurs. Puis, elle a eu une idée.

«Je me suis dit : “tiens, je vais tricoter la pandémie”. Je regardais les nouvelles, j’ai commencé par tricoter les drapeaux des pays à mesure qu’ils étaient touchés, j’ai fait un arc-en-ciel, le coronavirus. J’ai tricoté un hôpital, un CHSLD, j’ai fait le test avec l’écouvillon…» 

Chaque tableau, qui tient sur un carré, illustre un moment du confinement, comme une petite page d’histoire. Quand le premier ministre a fait un appel pour recruter des milliers de préposés, Francine l’a tricoté. «J’ai fait une préposée, elle est noire, et c’était important parce qu’il y a beaucoup de personnes issues des communautés qui ont été en première ligne.» 

Elle a brodé sur le carreau : «Besoin de 10 000 préposés».

Francine a aussi illustré les services essentiels, une épicerie, une quincaillerie, «c’est le Metro et le Canac près de chez moi», un camion de livraison, une garderie, une pharmacie, même la SAQ et la SQDC. Elle a tricoté une petite bouteille de vodka Pur pour qu’on se rappelle que cette distillerie, comme d’autres, s’est mise à fabriquer du désinfectant pour les mains. 

Elle a fait la fée des dents.

Chaque carreau prenait d’abord naissance dans un cahier de notes où elle dessinait un croquis, souvent à partir d’une photo trouvée sur Internet qu’elle adaptait. Puis, elle prenait la laine et les broches pour le reproduire de son mieux. Elle a détricoté souvent et retricoté encore.

Elle avait le temps.

Francine a bien sûr immortalisé le trio du point de presse de 13h, qui a été suivi à un certain moment par plus de deux millions de Québécois. Elle a fait le visage du premier ministre François Legault et sa célèbre citation «envoye à maison», celui d’Horacio Arruda et son non moins célèbre mantra d’«aplatir la courbe». 


Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Suivre le ministre, c’est du sport

Mylène Moisan

Suivre le ministre, c’est du sport

CHRONIQUE / Mercredi soir dernier, 26 août, 21h29, je reçois un courriel de la directrice de l’école secondaire de mon grand, nous sommes 34,5 heures avant la rentrée.

Plus rien ne tient.

Le matin, ceux qui dirigent des écoles où il y a des concentrations sportives et artistiques ont appris – ou plutôt compris – que leur plan ne tenait plus la route. «Ce matin, le ministre de l’Éducation M. Jean-François Roberge laissait entendre qu’il n’y aurait pas de programmes sports-arts-études cet automne, a écrit Elizabeth Fortin aux parents. Nous avons tous été surpris par cette déclaration. Nous croyons qu’il y a une méconnaissance de la structure des programmes sports-arts-études.»

On sent qu’elle a essayé de mettre des gants blancs.

On sent aussi qu’elle fulmine.

C’est le branle-bas de combat. «Les organisations concernées se mobilisent présentement pour faire comprendre au ministre qu’il faut trouver des solutions alternatives, car celle-ci est inacceptable. Les directions générales des centres de services scolaires de la province se rencontrent, les responsables Sport-Études des écoles se parlent, la Direction des sports, du loisir et de l’activité physique est en constante discussion avec l’équipe du ministre et les fédérations sportives québécoises se mobilisent présentement.»

Avant la rentrée, l’école a fait ses devoirs. «Chaque discipline connait et applique les directives sanitaires émises par leur fédération. Notre direction générale est bien au fait de la situation et nous appuie. En Sports-Arts-Études, les élèves auront leur bulle scolaire (leur groupe-classe) et leur bulle disciplinaire qui seront constantes, jour après jour.»

On promettait de monter jusqu’aux plus hautes instances.

Les directions d’écoles n’ont pas été les seules à tomber des nues, les parents aussi, ça fait depuis le début de l’été que les enfants ont repris les entraînements et les matchs, avec quelques ajustements sanitaires évidemment, et aucun cas d’infection à la COVID-19 n’a été déclaré depuis.

Et là, tout à coup, le ministre Roberge met le holà. Il a dit : “pas de sport ou d’activités parascolaires en dehors de la bulle-classe jusqu’au 1er octobre, on verra après si tout se passe bien.”

Même si ça continue en dehors de l’école.

Et que ça se passe bien.

Je n’insisterai pas sur l’illogisme de cette décision, d’autres l’ont fait avant et très bien, le fait est que cette décision venait tout chambouler à 34,5 heures de la rentrée. Dans les programmes de concentration où les élèves passent presque la moitié du temps de classe à pratiquer leur discipline, on n’avait même nulle part où mettre les élèves.

Et pas de profs non plus.

Le premier ministre François Legault a coupé la poire en deux et annoncé la reprise des activités le 14 septembre «si tout se passe bien», mais ça ne change pas le fond de l’histoire, le ministre de l’Éducation a la fâcheuse manie de prendre tout le monde par surprise lorsqu’il prend une décision.

Plus surprenant encore, Jean-François Roberge a laissé entendre que la mise en veilleuse des sports et des activités parascolaires figurait déjà dans son premier «plan de match» du 16 juin et dans sa mise à jour du 10 août, qu’il aurait fallu comprendre entre les lignes que ça n’entrait pas dans le concept de bulles.

C’était tellement clair que personne n’a compris ça.

Jusqu’à la veille de la rentrée.

Au début de la pandémie, on pouvait comprendre que le ministre Roberge était pris de court par la situation, même s’il aurait dû éviter que les professeurs et les directions apprennent ses décisions en regardant les nouvelles et qu’ils se sentent placés devant le fait accompli. Mais maintenant, après presque deux mois où la fameuse courbe est restée aplatie, où l’expérience des camps de jour – et des sports «civils» – a été concluante, rien ne justifie autant d’improvisation.

Évidemment, ce n’est pas la fin du monde, aucun élève ne mourra d’avoir été privé de sa discipline sportive ou artistique ou de son activité parascolaire pendant quelques semaines, – on se souvient d’Yves Bolduc, alors ministre de l’Éducation, qui avait dit qu’aucun enfant n’allait mourir de manquer de livre à la bibliothèque de l’école – mais il ne faut pas sous-estimer l’importance que ça peut avoir pour certains élèves.

La différence entre décrocher ou pas.

Parce que l’école n’a pas le monopole de l’apprentissage. «Pour moi je n’ai connu que le sport d’équipe au temps de ma jeunesse, cette sensation puissante d’espoir et de solidarité qui accompagnent les longues journées d’entraînement jusqu’au jour du match victorieux ou perdu. Vraiment, le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités.» 

C’était Albert Camus, en 1959.

Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Le tramway et le chevalier noir

Chronique

Le tramway et le chevalier noir

CHRONIQUE / Le film a à peu près le même âge que moi, je devais avoir 20 ans quand j’ai vu Sacré Graal des Monty Python pour la première fois, jamais oublié depuis la scène où on voit le chevalier noir se battre en duel contre le Roi Arthur, qui tranche les bras de son opposant, puis ses jambes.

Reste un homme-tronc.

Et on pourrait s’imaginer que le chevalier noir abdique mais, même ainsi émondé, il continue de défier Arthur et, après avoir essayé de riposter en lui donnant des coups de pieds, l’accuse de se défiler du combat en lui lançant l’ultime menace de le mordre à la jambe.

Ça me fait étrangement penser au tramway.

Voyez, quand la première mouture du projet a été annoncée il y a deux ans et demi, on parlait de 23 kilomètres de tramway, 17 de trambus, des nouveaux Metrobus, de corridors exclusifs, 5000 stationnements incitatifs de plus. Le 16 mars 2018, le maire Régis Labeaume a dit : «C’est aujourd’hui que nous faisons entrer Québec dans la modernité. [...] Fini le temps où Québec était la seule grande ville canadienne à ne pas disposer d’un système de transport collectif moderne et structurant.» 

Philippe Couillard, alors premier ministre, avait renchéri, Québec allait avoir «un réseau à la hauteur de statut et de la beauté d’une des plus belles villes du monde, notre capitale nationale». Après des années de valse-hésitation et le fiasco du Service rapide par bus (SRB) mort-né, on allait enfin quelque part.

Le budget a vite été établi à 3,3 milliards, pas un sou de plus.

L’argument du budget a vite été servi quand des voix se sont élevées pour suggérer, logiquement, que le tramway passe par le ministère du Revenu où travaillent plus de 4000 fonctionnaires, même chose pour les citoyens de la rue Pie XII qui demandaient à ce qu’il passe ailleurs que dans leur cour arrière.

Impossible, leur a-t-on répondu.

L’enthousiasme délirant du début s’est lentement émoussé et l’argument du budget, après avoir servi à freiner les ardeurs des partisans du projet, est devenu un scalpel. En juillet, on a revu à la baisse l’ensemble du réseau structurant, grappillant des économies là où on pouvait, entre autres en remplaçant le Trambus par des autobus pour éviter le dépassement des coûts. 

Ce n’est pas encore l’épée du roi Arthur, mais quand même.

On ampute doucement.

Régis Labeaume a dû se rendre à l’évidence. «On aurait aimé tout construire, mais le tramway coûte plus cher. Il fallait faire des choix et être réaliste au point de vue financier», a laissé tomber le maire début juillet. 

Et voilà que le gouvernement de la CAQ, qui avait par ailleurs approuvé le projet de tramway présenté en mars 2018, se limite aujourd’hui à souhaiter que Québec ait un jour un réseau de transport structurant, mais sans s’avancer sur ce dont il aura l’air. En entendant la vice-première ministre Geneviève Guilbault, mardi, j’ai eu l’impression qu’on revenait à la case départ, encore. «On n’a pas été élus, nous, pour servir uniquement les citoyens qui sont sur la ligne de la portion tramway. Il faut prendre en compte les intérêts de tout le monde. Chez nous, à Saint-Aug, ou quelqu’un à Stoneham, ou quelqu’un à Boischatel, qu’en est-il de ces gens-là? Est-ce qu’ils vont encore trouver leur compte dans ce projet-là? Possible que oui. Les analyses qui sont en train d’être faites nous le diront.»

Je revois le chevalier noir qui saute sur une jambe.

Pour le troisième lien, le gouvernement est beaucoup moins pointilleux, il assure qu’il paiera ce qu’il en coûtera pour construire un tunnel entre les deux rives du fleuve, le projet a déjà le feu vert malgré l’absence d’estimation budgétaire. Et pourtant, tous les citoyens de la ville n’y trouveront pas leur compte, et c’est tout à fait normal, comme ça l’est pour le tramway. 

Tous les projets ne peuvent pas plaire à tout le monde.

Bien hâte en novembre après le dépôt du rapport du BAPE, alors qu’on devrait en savoir davantage sur l’avenir du réseau structurant et ce qui restera du plan qui devait faire «entrer Québec dans la modernité». Déjà, on sent que le gouvernement travaille à diminuer les attentes envers le projet.

Et que ce qui lui restera à mordre, c’est la poussière.

Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Une rentrée en points d’interrogation

Mylène Moisan

Une rentrée en points d’interrogation

CHRONIQUE / «Maman, est-ce qu’on va porter le masque à l’école?»

«Oui et non…»

Des questions, en voulez-vous en v’là avec cette rentrée scolaire qui n’a rien à voir avec celles qu’on a connues avant, où on avait juste à s’assurer que nos enfants aient tout ce qui figure sur la liste d’effets scolaires, des crayons HB et des cahiers Canada en masse. Et des crayons de couleur pour les plus petits.

On a donc su la semaine dernière que les élèves allaient devoir porter le masque, mais pas tout le temps. Mes garçons étudient dans un programme de concentration sportive, au primaire et au secondaire, ils n’auront pas à porter le masque sur le terrain de soccer, ils le porteront dans l’autobus entre le terrain et l’école, l’enlèveront dans la classe, mais le porteront pour aller à la toilette. 

D’où le «oui et non».

Ceci dit, ils finiront par s’habituer à ce port «intermittent», mais ils devront aussi s’habituer à le porter correctement.

Ça, c’est une autre histoire.

Mais pour certains parents, cette rentrée comporte un lot supplémentaire d’inquiétudes souvent en raison d’une condition médicale qui leur donne l’impression de jouer à la roulette russe en envoyant leur enfant à l’école. Et les informations qu’ils obtiennent sont tout sauf claires, elles diffèrent selon la personne qui répond.

J’avais écrit une chronique où des parents demandaient à ce que leur plus vieux ait droit à l’enseignement à distance étant donné que le système immunitaire de la mère est complètement à plat en raison de traitements agressifs, on avait statué qu’elle n’y avait pas droit. 

Puis, le ministère a «clarifié» sa position, on a dit que ce serait du cas par cas et que, dans le cas de cette dame, il pourrait y avoir une exception.

Et puis Johanne* m’a écrit, elle et son conjoint ne sont pas immunosupprimés, mais la santé fragile du père fait en sorte qu’ils préféreraient garder leurs deux garçons à la maison au lieu de les envoyer à l’école et au CPE. Ce qu’on leur dit, c’est que, même s’ils payent la place en CPE, ils la perdront si leur enfant n’y va pas. Et pour l’école, c’est la position «claire» du ministère c’est du cas par cas.

«Pour mon fils le plus vieux, je souhaite qu’il bénéficie de l’école à distance, mais il faut un papier du médecin. Je tente depuis une semaine de savoir quelles conditions de santé peuvent bénéficier de l’école à distance, mais impossible jusqu’à maintenant de trouver des réponses que ce soit auprès du Centre de service ou de l’école même. J’ai demandé à un médecin, par connaissance interposée, ce médecin n’avait pas été mis au courant non plus des conditions qui pouvaient se prévaloir de l’école à distance.»

Et l’école commence vendredi.

Ma collègue Johanne Fournier a écrit cette semaine à propos du cri du cœur d’une mère d’un enfant autiste. «On a zéro nouvelle, a-t-elle dénoncé. Ce n’est pas facile! J’ai un enfant qui demande beaucoup de préparation. Pour une nouvelle année scolaire normale, son temps d’adaptation est d’un mois. C’est un défi. Il faut qu’on le prépare et ça nous prend des réponses. On est à une semaine de la rentrée et on ne sait rien! On est comme dans un trou, un genre de tourbillon. Comme personne n’a l’air d’avoir les informations, tout le monde pellete par en-avant!»

On lui a dit d’être patiente.

On ne parle pas beaucoup des services de garde en milieu scolaire et pourtant, là plus qu’ailleurs, on se demande encore comment on respectera les concepts de bulles-classes, où les élèves d’un même groupe resteront ensemble — sans masque — pour éviter de multiplier les contacts entre les jeunes.

Le ministère a annoncé il y a 10 jours qu’il renonçait aux bulles de cinq ou de six élèves qui avaient été annoncées dans le plan de juin, il a «agrandi» la bulle pour qu’elle puisse contenir jusqu’à plus d’une vingtaine d’élèves, tant au primaire qu’au secondaire, parce que les petites bulles auraient été ingérables.

Dans les services de garde, ce sont les grandes bulles qui posent problème, parce que les groupes sont habituellement composés d’élèves de classes différentes, étant donné qu’une partie des élèves dîne à la maison, un nombre qui serait d’ailleurs plus grand avec le télétravail. 

Une personne responsable d’un service de garde dans une école m’a écrit, elle ne sait toujours pas comment faire. «Nous sommes en mesure de nous adapter aux différentes mesures sans trop de difficultés, sauf une. Les fameuses bulles. [Nous avions autrefois] une procédure très simple : des regroupements de groupes. […] Je vous confirme qu’il sera quasi-impossible de trouver huit éducatrices de plus pour s’assurer que chaque groupe puisse rester dans sa classe. Je vous rappelle qu’il n’y a pas si longtemps, il n’était pas rare qu’il manque 10, 20, même 30 éducatrices à la grandeur de la commission scolaire, sans personne pour les remplacer. Des groupes de 30 ou de 40 élèves par éducatrice en provenance de quatre ou cinq classes différentes, bien qu’absolument pas souhaitables, devaient parfois se produire…»

D’ailleurs, sur le site du Centre de services scolaire (oui, sans s) de la capitale, on est en pleine campagne de recrutement pour pourvoir de toute urgence au moins une centaine de postes de toutes sortes.

L’école, je le répète, commence vendredi.

Alors voici ce que le gouvernement dit aux responsables des services de garde en milieu scolaire, de respecter les bulles «dans la mesure du possible». Aussi bien dire que c’est du grand n’importe quoi. [Le centre de service] n’est pas dupe, on sait très bien qu’on ne pourra vraisemblablement combler tous ces besoins, et nous avons déjà reçu des consignes concernant la façon la plus sécuritaire pour nous adapter, mais je tenais à dire que cela vient en contradiction directe avec le concept de la bulle. Si jamais un enfant tombe malade, nous n’aurons pas à intervenir seulement auprès de sa classe. Nous aurons aussi à avertir les élèves qui sont dans son groupe élargi au service de garde en provenance d’une deuxième classe», ou d’une troisième…

«Je n’ai personnellement pas de problème avec ces solutions, mais elles ont tous un point en commun : les bulles seront immanquablement éclatées au service de garde. Si le gouvernement est prêt à prendre ce risque, c’est lui le «boss», mais on discute tellement peu de nous que je ne sais pas s’ils nous ont oubliés.»

Je ne sais pas non plus.

Puis il y a le cégep aussi, où il y a aussi des points d’interrogation, où chaque établissement semble interpréter les règles à sa façon. 

Une mère m’a écrit, ses deux enfants entrent au cégep, et il lui reste beaucoup de questions elle aussi. «Le ministère de l’Éducation a envoyé les mêmes directives à tous les cégeps et demande de favoriser le plus de cours en présence, mais sans donner de chiffres précis. […] Ça leur laisse donc de la latitude pour décider ce qu’ils veulent faire. Certains établissements ont fait des classes extérieures, allongé l’horaire des journées, trouvé des salles plus grandes comme la cafétéria, la salle de spectacle, l’église... tout ça pour favoriser le maximum de présentiel. Mais c’est à géométrie variable, car d’autres établissements sont plus allés vers un programme de deuxième vague avec cours à distance au maximum. Le ministre [Jean-François] Roberge avait aussi parlé d’y aller pour le présentiel selon qu’il s’agit d’une région froide ou chaude, mais ce n’est pas non plus dans les directives écrites.»

Ça va comme c’est mené.

À l’autre bout des points d’interrogation, il y a des personnes comme Élisabeth Fortin, directrice de l’école secondaire Cardinal-Roy, qui doit tenter de répondre aux questions qui fusent de toutes parts. Préparer la rentrée est déjà un casse-tête en temps normal, ça devient carrément un exploit avec ce foutu virus qu’on doit tenir loin des classes et des élèves.

Je lui ai parlé jeudi, elle a trouvé un quart d’heure dans son horaire pour me raconter comment ça se passe à moins d’une semaine du Jour J, ce jour n’étant d’ailleurs pas le même pour tout le monde, les élèves des première, deuxième et troisième secondaires sont attendus en personne vendredi, et les élèves de quatrième et cinquième secondaires auront une rencontre virtuelle le matin.

Ils seront en classe lundi.

«Trouver des réponses, ce n’est pas si pire, c’est de les mettre en œuvre qui est plus compliqué!» me lance d’entrée de jeu la directrice de l’école, qui compte environ 70 élèves au programme régulier, presque 800 au programme sport-art-étude, partagés dans une quarantaine de disciplines, et plusieurs qui doivent être transportés entre l’école et l’endroit où ils pratiquent leur discipline. 

Elle et son équipe en sont encore à discuter avec les chauffeurs d’autobus à savoir s’ils acceptent de mettre un plexiglas derrière eux, faute de quoi il y aura quatre élèves sur les 48 prévus qui ne pourront pas y prendre place. Est-ce qu’on devra louer un autobus supplémentaire? «On ne le sait pas encore…»

Il faut aus­si penser aux professeurs qui deviennent itinérants et qui devront passer d’un local à l’autre, parfois jusqu’à une dizaine. «Avant, ils avaient leur local à eux et là, ça change, c’est quasiment le prof l’invité… Il a fallu acheter des chariots, prévoir des locaux pour eux» pour qu’ils puissent y laisser leurs affaires.

Peu importe le degré de préparation, Mme Fortin sait qu’il faudra s’ajuster au fur et à mesure. «Pour le dîner, ce qui est prévu, c’est que les élèves mangent un lunch froid ou un thermos dans leur classe au lieu d’aller à la cafétéria, mais on verra ça, on ne peut pas encabaner les élèves dans leur classe pendant une année!»

Ce sont les mots qui reviennent le plus souvent, «on verra», peu importe à qui on parle. «Il reste beaucoup de si...»

* Prénom fictif

Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Le bonheur peut être dans une roche

Chronique

Le bonheur peut être dans une roche

CHRONIQUE / Cellules précancéreuses. Même avec le préfixe «pré», c’est le mot cancer qu’on retient, et c’est pour se débarrasser de ces microscopiques bombes à retardement que Caroline Breton s’est fait enlever l’utérus.

Et ce jour-là, elle allait voir son médecin.

«C’était le 29 juillet, j’avais mon rendez-vous de suivi après la chirurgie, pour avoir les résultats de l’analyse des cellules. C’est sûr que j’avais une petite crainte… Et le médecin m’a dit, il n’y a pas de cancer, tout est beau.»

Elle est repartie le cœur léger, a emprunté le trottoir, puis a bifurqué vers un sentier qui longe le trottoir. Elle n’avait jamais marché sur ce sentier, «ce n’est pas un sentier pour aller dans le bois, ça faisait un raccourci pour aller à ma voiture». 

Jusque-là, il n’y a pas d’histoire.

Jusqu’à ce que Caroline aperçoive un petit point de couleur au sol, qui aurait pu être une cannette vide ou un sac de chips. Elle s’est approchée. «C’était une roche, elle était peinturée. Je l’ai prise dans ma main, il y avait un message dessus : «Fais confiance, la vie te réserve de belles choses».»

Elle avait besoin de ça. «Disons que le message ne pouvait pas mieux tomber, c’était vraiment parfait… J’ai regardé la roche, j’ai pris une photo et je l’ai reposée à sa place. Je n’ai même pas pensé la prendre avec moi.» 

Elle a gardé les mots.

Caroline a partagé sa photo – et son histoire – sur sa page Facebook, et elle a vite appris que cette roche faisait partie d’un grand réseau de roches colorées. Si elle avait regardé en arrière de la pierre qu’elle a trouvée, elle aurait vu qu’on l’invitait à aller faire un tour sur une page Facebook, arochemoiunsourire.

Comme dans accroche-moi.

Elle est allée voir, y a mis sa photo… et la fille qui a fabriqué la roche l’a tout de suite reconnue. «On a échangé, je lui ai dit à quel moment je l’avais trouvée et elle m’a dit qu’elle venait presque juste de la déposer là. Un peu plus et on aurait pu se croiser.» 

Un peu moins, il n’y avait pas de roche.

Caroline s’est rendu compte que des roches comme ça, il y en a partout au Québec, suffit d’aller faire un tour sur la page Facebook – avec presque 4000 membres – pour voir qu’il y a plein de gens qui en fabriquent, surtout avec des dessins, parfois avec des messages comme celui qu’a reçu Caroline, et qui tombait si bien.

Des gens, unis par une roche, ceux qui les déposent au hasard d’une promenade, ceux qui les trouvent. Il y en a de toutes sortes, il y en a qui ont dessiné le Petit Prince, il y a beaucoup de cœurs et beaucoup de soleils. Il y en a même qui sont des visages de travailleurs de la santé, faits au début de la pandémie.

Il y a de jolis dessins d’enfants, plein d’arcs-en-ciel et de «ça va bien aller», le confinement a donné de l’élan au mouvement.

L’idée vient de Sophie Côté, travailleuse sociale à Granby, elle a déposé ses premières pierres il y a deux ans quand elle a appris que ça existait ailleurs, les «painted rocks» sont nées aux États-Unis et ne cessent de faire des petits. «Le but premier est de semer un peu d’amour et de joie autour de nous», explique Sophie sur sa page.

Pas plus compliqué que ça.

Depuis, Sophie en a laissées un peu partout, elle a d’ailleurs su que son mouvement avait essaimé jusqu’à Cuba.

Il y a même une journée internationale non officielle de la roche peinte, c’est le 3 juillet, on invite tout le monde à peindre une roche et à la laisser quelque part. Mais attention, pas n’importe où, certains endroits n’apprécient pas l’idée, entre autres le Texas où les roches colorées ne sont pas bienvenues dans les parcs naturels.

Même chose au Nebraska.

J’ai lu un article datant de 2017 où on indiquait qu’elles risquaient même d’être confisquées à Disneyland.

On pourrait y voir une arme.

Mais rassurons-nous, ces petites pierres tout en couleurs font en général le bonheur de tous, de ceux qui les font, de ceux qui les trouvent. Elles peuvent être partout, sur une plage, un sentier, une halte routière. 

Ouvrez l’œil, il y a peut-être un sourire à vos pieds.

Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Huit ans, confié au papa alcoolique

Chronique

Huit ans, confié au papa alcoolique

CHRONIQUE / C’était un soir de printemps, l’enfant de huit ans s’est réfugié chez un ami qui habite à proximité, il avait peur de son père, complètement ivre.

Ce n’était pas la première fois qu’il le voyait saoul.

Un an et demi plus tôt, l’homme est sorti de prison après y avoir passé une année pour violence conjugale contre la mère et une autre victime, il a été reconnu coupable de sérieux chefs d’accusation, entre autres séquestration, menaces et voies de fait. Depuis la remise en liberté du père, la DPJ a confié l’enfant à sa mère la majorité du temps, jamais plus d’une semaine par mois chez son père.

C’est la mère qui en prend soin depuis sa naissance.

Mais voilà que la Direction de la protection de la Jeunesse a demandé au tribunal que l’enfant soit confié à temps plein à son père avec des visites supervisées pour la mère, ça veut dire qu’elle pourra voir son enfant seulement quelques heures, et toujours sous le regard d’une autre personne.

La raison? Pendant le confinement, la mère s’est inquiétée que le père fasse fi des interdictions et qu’il continue de fréquenter des gens, qu’il se rende chez sa blonde comme si de rien n’était. Elle a écrit à la nouvelle intervenante au dossier pour lui faire part de ses peurs et…

… La DPJ est venue retirer l’enfant.

Jamais l’intervenante n’est venue rencontrer la mère, jamais on ne l’a contactée. On s’est présentée chez elle, on est reparti avec son enfant. Et c’est là que la DPJ a demandé que la garde complète soit donnée au père.

On reproche à la mère de ne pas parler en bien du père, d’alimenter le conflit, d’être inquiète lorsque son enfant lui raconte ce qui se passe chez lui, des événements violents, du fait qu’il a surpris son père les culottes à terre, avec une autre fille que sa blonde. 

L’enfant a aussi dit à sa mère que son père lui a demandé de souffler dans le démarreur éthylométrique de sa voiture.

Plus la fois où il s’est sauvé.

Et pourtant, pour la DPJ, la mère est la méchante dans l’histoire, on maintient que l’enfant invente tout ça pour lui plaire. Même si on a le témoignage de cet ami qui a accueilli l’enfant en pleurs. Même si le père lui-même ne nie pas les faits, qu’il y ait eu des événements violents chez lui.

On passe l’éponge sur tout.

La mère, en fait, est l’empêcheuse de tourner en rond, on lui reproche de ne pas assez collaborer avec la DPJ, d’avoir des traumatismes de la violence conjugale qu’elle a subie et d’entretenir des craintes par rapport à son ex. La mère a peur que son enfant se retrouve encore dans un climat toxique.

Eh bien, le tribunal vient de trancher, l’enfant restera chez son père, avec des visites supervisées pour la mère.

Même si l’enfant souhaite rester chez sa mère.

Mais ça, ça ne compte pas.

Ce qui compte, c’est que le père est plus conciliant avec la DPJ. Qu’il ait un problème de consommation et un dossier criminel gros comme ça n’y change absolument rien. D’ailleurs, dans le jugement, on dit que le problème d’alcool du père est évident et inquiétant, mais on est prêt à prendre le risque. 

Le père nie son problème d’alcool, il dit qu’il a un problème de gestion d’émotions. 

La mère suit une thérapie pour guérir ses traumatismes et pour gérer ses peurs, thérapie qu’elle paye elle-même parce que la DPJ ne lui a pas offert d’aide. Ce qu’on lui dit finalement, c’est d’en revenir, monsieur a fait son temps en dedans, il faut passer à autre chose. 

Dans le jugement, quand on réfère à son passé de violence conjugale, on parle «d’incidents» qui déteignent sur sa relation avec le père.

On ne tient pas compte du fait que la mère s’est occupée de l’enfant depuis la séparation, qu’elle en a eu la garde à peu près exclusive tout le temps. Personne ne conteste d’ailleurs le fait qu’elle soit une bonne mère, tout le monde s’entend pour dire qu’elle n’est pas un danger pour son enfant.

Entre les deux, on choisit le père.

Ce n’est pas le premier dossier que je vois comme celui-là, il arrive trop souvent qu’une femme qui met un terme à une relation où elle est victime de violence conjugale se retrouve au banc des accusés et, au final, qu’elle perde la garde de ses enfants parce qu’elle ne favorise pas la relation avec le père.

Même si le père est violent, alcoolique.

Et s’il arrive un drame, on se demandera pourquoi on a pris un tel risque, pourquoi on n’a pas écouté la mère, comme on n’a pas écouté la grand-mère de la fillette de Granby, dont on a dit d’elle qu’elle était «une femme qui a un système d’alarme défaillant, qui voit des dangers partout».

Mais il sera trop tard.

Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Ces voisins que nous connaissons si peu

Mylène Moisan

Ces voisins que nous connaissons si peu

CHRONIQUE / Autant les Hurons-­Wendats pourraient souhaiter que les Européens n’aient jamais mis les pieds sur leurs terres, autant ils s’ennuient d’eux aujourd’hui.


Le tourisme est au point mort.

Le Vieux continent, au cours du XVIIe siècle, est venu bouleverser leur nation, y apportant entre autres la religion catholique, la variole et autres maladies contagieuses qui ont éliminé les deux tiers de la population. Les missionnaires les ont baptisés «Hurons» à cause de leurs cheveux qui ressemblaient à la hure du sanglier.

Pas très flatteur.

Mieux vaut parler des Wendats, qui habitent Wendake, pas le village huron. Wendake veut dire «île», ils se pensaient entourés d’eau.

Au fil du temps, les Wendats ont tissé des liens avec les Français, par des alliances stratégiques, mais surtout par le commerce, que la nation contrôlait alors. Les colonisateurs du Vieux continent ont vite compris qu’ils avaient tout intérêt à avoir de leur bord les Hurons convertis.

Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
«Combien d’enfants devrons-nous encore pleurer?»

Chronique

«Combien d’enfants devrons-nous encore pleurer?»

CHRONIQUE / «Des manquements à toutes les étapes du processus clinique et légal». Toutes. Voilà le verdict de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) qui a enquêté sur la mort de la fillette de Granby en avril 2019.

Un fiasco total.

La CDPDJ a annoncé mardi que son enquête était terminée, que son rapport final a été remis à certains ministres, mais elle n’a rendu publics que son constat et une série de recommandations qui, et c’est écrit dans le communiqué, ont déjà été faites avant et depuis des années. 

«Combien d’enfants devrons-nous encore pleurer, combien d’enfants allons-nous laisser être victimes de maltraitance, victimes de notre tendance à banaliser l’inacceptable? Quand notre système de protection, au-delà des mots, prendra-t-il le parti des enfants et de leurs droits?» demande Suzanne Arpin, vice-présidente de la CDPDJ.

Oui, on banalise l’inacceptable.

Et en même temps, la Commission ne rend publiques que ses recommandations, le rapport est confidentiel, on ne peut donc pas savoir quels sont ces «manquements à toutes les étapes du processus clinique et légal». Et surtout qui en est responsable, on ne sait jamais qui est responsable.

Il y a des gens qui prennent les décisions qui mènent à un fiasco.

Dans sa première recommandation, la CDPDJ réclame que «le point de vue de l’enfant doit être entendu et pris en compte. Cela implique que l’enfant soit rencontré régulièrement, qu’il soit vu physiquement et qu’il puisse s’exprimer librement et confidentiellement auprès des personnes qui interviennent auprès de lui.»

Ça semble aller de soi et pourtant, non. 

Il arrive trop souvent que les enfants ne soient pas rencontrés entre autres par les avocats qui les représentent, qui parlent en leur nom. 

On décide pour eux.

Le reste des recommandations a des allures de déjà-vu, on plaide pour un meilleur recrutement et une meilleure rétention du personnel. «Les enfants ne devraient pas être victimes des bris de services et des changements répétés d’intervenantes et d’intervenants, déplore Mme Arpin. Les enfants méritent d’être connus par les personnes qui doivent les protéger et établir avec celles-ci une relation d’aide qui soit de qualité.»

J’ai vu des situations où une même intervenante au dossier depuis des années a fait de petits miracles.

Même de grands.

J’ai aussi vu les ravages de la chaise musicale.

Mais le constat le plus accablant que fait la commission est qu’elle répète la même chose depuis des lunes et que rien ne change. «Depuis des années, la Commission met en lumière, les lacunes du système de protection de la jeunesse. Les personnes qui interviennent auprès des enfants les plus vulnérables du Québec manquent de formation, de support et de supervision.»

Plus accablant encore, c’est que la Commission est le seul au Québec organisme qui, en théorie, peut enquêter sur un dossier précis et remettre la DPJ à l’ordre. Dans les faits, rares sont les situations où elle est intervenue, où la Direction de la protection de la jeunesse a dû corriger le tir. 

Et pourtant, le CDPDJ n’en finit plus de dénoncer les dysfonctionnements et les lacunes du système.

Le ministre délégué à la Jeunesse, Lionel Carmant, a réagi par un simple communiqué de presse. «Je prends bien acte des recommandations fournies par la Commission et j’entends m’assurer de leur mise en œuvre, car il faut absolument éviter que cette situation ne se reproduise. Nous n’avons d’ailleurs pas attendu ces conclusions pour agir rapidement à la suite de cette terrible tragédie, notamment en réduisant les listes d’attente et en embauchant de nouvelles ressources.»

Il n’y a pas que les listes.

Le pire, c’est que les solutions sont connues, aider les familles pour vrai, faire intervenir la DPJ en cas d’exception.

Comme ça aurait dû être le cas à Granby.

Dans son communiqué de mardi, la Commission rappelle qu’elle a déposé un imposant rapport en février dernier sur les impacts de la réforme de 2015, je suis allée le consulter, les problèmes sont les mêmes qu’avant, mais en pire. Idem pour son mémoire présenté devant la commission spéciale sur les droits de la jeunesse présidée par Régine Laurent, qui doit déposer son rapport final à l’automne.

Le  rapport de la commission spéciale refera fort probablement les mêmes constats, avec d’autres mots.

Et encore.

Et nous pleurerons d’autres enfants.

Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Les trésors de la «dompe» à neige

Chronique

Les trésors de la «dompe» à neige

CHRONIQUE / Charles Caron est allé voir dans le dictionnaire la définition de «drille», pas l’outil du bijoutier, l’autre, «homme joyeux», comme dans joyeux drille.

«C’est pas mal moi, ça.»

Charles a 63 ans, deux grands gars, deux petites-filles, il a fait mille et un métiers, il a été un peu bijoutier d’ailleurs, beaucoup cordonnier, même coursier à vélo à Montréal. Il est né sur la Côte-Nord près de la Manicouagan, fils unique. Ses amis l’enviaient parce qu’il avait un vélo, lui les enviait parce qu’ils avaient des frères et sœurs.

Sa mère est Irlandaise, une famille de 12, toutes des filles.

Il m’a montré une photo en noir et blanc.

Mais ce n’est pas pour ça qu’il m’avait invitée chez lui, c’est pour me montrer la murale qu’il fabrique depuis quelques années, une murale qui est en fait la clôture Frost entre l’immeuble à appartements où il habite et le voisin. «J’ai commencé par le bout qui donne sur la fenêtre de ma cuisine, ça me fait un beau paysage.»

Plein de couleurs, vues de son demi-sous-sol.

Ce n’est pas une murale de peinture, c’est une murale faite de toute sorte d’objets hétéroclites accrochés à la clôture, sur plusieurs pieds de long. Il l’a baptisée Le Vortex de l’hiver, parce que tous les objets ont un point en commun, Charles les a trouvés dans les dépôts à neige de la ville.

Comme la montre qu’il porte. 

Il est débarqué là un peu par hasard la première fois, il se disait que ça faisait de belles buttes pour faire du vélo de montagne, puis a baissé les yeux. Charles a trouvé un toutou en chien, a tout de suite pensé à l’enfant qui l’avait perdu, peut-être par un soir de tempête, emporté par les déneigeurs.

Il l’a ramené chez lui, a enlevé le sable, l’a lavé. Il l’a accroché sur la clôture en face de sa fenêtre de cuisine.

La murale est née comme ça.

Il y est retourné. «Pour moi, les dompes à neige, c’est comme une chasse au trésor. Je me demande toujours ce que je vais trouver. Et je trouve toujours quelque chose. Il y a des gens qui y vont, ils cherchent le big fat wallet, le portefeuille bourré d’argent, disons que c’est plus improbable… Moi, quand je ramasse un objet, je me dis qu’il y a une histoire derrière. Il y a une vie derrière chaque objet. Quand j’étais jeune, sur le bord de la Manic, je touchais à l’eau et j’avais le sentiment de toucher au monde entier…»

Ça fait la même chose quand il touche à une casquette, ou à cette petite poupée de chiffon. «Si elle pouvait parler, elle nous dirait où elle reste.»

Ou quand il trouve la clé d’une voiture. 

Ou ce bout de rame où est écrit «à la mémoire de Daniel Malenfant», ce canotier qui s’est noyé dans le fleuve en décembre 2017, à 39 ans.

Charles a fait des sections dans son vortex, entre autres une avec des étuis de cellulaires, une autre avec des outils, des jouets pour chiens, des lunettes, une avec des souliers, le plus souvent il en retrouve un seul de la paire. C’est fou tout ce que les gens perdent dans la neige. «C’est sûrement la seule murale comme ça dans le monde, ça pourrait être dans le Guinness!» 

Il trouve plein de téléphones, et souvent de très récents, qui ont rendu l’âme. «Ce que je trouve, ça a passé par la souffleuse, par les camions qui sont venus domper la neige, en plus des bulls qui passent à mesure.»

Il trouve aussi des cartes d’assurance-maladie et des permis de conduire, il va les porter au bureau de poste. «Je ne compte pas les fois où je l’ai fait…» Même chose pour les cartes bancaires et les cartes d’employés, il se rend en personne les remettre pour qu’on retrouve leur propriétaire.

Il ramasse toutes les piles et les composantes électroniques qu’il rapporte pour être recyclées. 

Au moins qu’elles ne polluent pas. 

Il ne peut pas en faire autant pour toutes les cochonneries qu’il voit. «Les gens jettent tellement de choses, comme par exemples des couches pour adultes, ils se disent que ça va disparaître tout seul… […] Quand il vente, quand ça fond, il y a des vallées de plastique et de papier qui partent au vent. C’est peut-être pour ça que je ramasse ce que je peux, parce que j’ai besoin d’espoir.»

Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
À quoi ressemblera l’école secondaire?

Mylène Moisan

À quoi ressemblera l’école secondaire?

CHRONIQUE / Quatorze jours «ouvra­bles», c’est tout ce qui reste avant la rentrée scolaire et personne ne sait sur quel pied danser. Le plan déposé le 16 juin par le ministre Jean-François Roberge se conjugue plus que jamais au conditionnel.

Et avec bien des points d’interroga­tion.

Le casse-tête est particulièrement compliqué au secondaire où les élèves passent habituellement d’un local à l’autre, d’un professeur à l’autre. Une des rares choses qui soient claires, c’est que ce sont les enseignants qui changeront de locaux pour éviter le va-et-vient dans les corridors.

Le 16 juin, le gouvernement a dévoilé son «plan de match», c’est l’expression qu’il a choisie, pour guider les établissements d’enseignement pour la rentrée de l’automne. Et depuis, plus rien. Le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge a promis une mise à jour cette semaine en assurant qu’il sait où il s’en va, mais en annonçant du même souffle qu’il voulait rencontrer des gens du milieu de l’éducation pour se faire une tête. 

Les écoles et les centres de services scolaires, eux, ne savent plus où en donner. 

Selon le plan de match de juin, donc, toutes les écoles du Québec doivent rouvrir avec les mêmes ratios d’avant la pandémie, sauf que les classes seront divisées en sous-groupes de six élèves entre lesquels il n’y aura pas de distanciation. Il devra y avoir un mètre de distance entre les sous-groupes, deux avec le prof.

Dans le milieu, on appelle ça les «bulles».

Et ces bulles donnent bien des maux de tête à ceux qui doivent jongler avec ce nouveau concept. Ce qu’il faut comprendre, c’est que les élèves de chacune des bulles doivent avoir le même parcours, les mêmes cours. On ne pourra pas «briser» les bulles, et il faut croiser les doigts pour qu’elles n’éclatent pas.

Que faire si la chicane prend? Ou si au contraire une bulle devient trop turbulente? Ou s’il y a de l’intimidation?

Un enseignant au secondaire de la région de Montréal m’a écrit, n’a lui aussi que des questions sans réponses, comme l’écrasante majorité des acteurs du milieu de l’éducation. L’impression que ça laisse, c’est d’être en train de tricoter un tapis pendant qu’on marche dessus.

«Certains parents ont compris qu’ils seront «dépendants» pour leur santé et celle de leur entourage des cinq autres élèves qui feront partie de la bulle de leur enfant, m’écrit-il. Comment seront formées ces bulles? Pour avoir géré des équipes de travail au secondaire, il fallait en régler des crises...

Rien pour les élèves fragiles

Rien n’est prévu pour les élèves fragiles ou ceux dont les parents sont à risque. Et ces mêmes parents seront surpris quand ils découvriront que la définition d’être à risque est fort exclusive. 

Enfin, on ne réalise pas qu’en secondaire 4 et 5, les choix d’option des élèves seront subordonnés aux dites bulles. Des élèves auront des cours dont ils ne veulent pas, d’autres des cours pour lesquels ils ne seront pas assez forts. 

En fait, au secondaire, on sacrifie tout l’aspect pédagogie pour que les enfants soient «gardés» en classe. Le prof toujours devant un groupe à deux mètres ou une télé, c’est à se demander si ça reviendra au même.» 

J’ai parlé à un autre enseignant, il est dans une école privée, lui non plus ne sait pas trop à quoi ressemblera la rentrée, et ce sans parler de la question du masque sur laquelle on devrait être bientôt fixés. «Nos représentants nous disent “faites votre possible même si on sait que c’est virtuellement impossible”. Les ados vont revenir d’un été à ne pas avoir à respecter la distanciation physique…»

Et on veut les mettre dans des bulles.

«Les bulles, ça va faire des ghettos. Chez nous, on a des profils et on s’est rendu compte que ça faisait des ghettos, alors on a décloisonné pour que les jeunes de différents profils se retrouvent dans les mêmes cours. On mêlait des élèves en arts, en sciences, en sports, on ne pourra plus faire ça. On va se retrouver avec des ghettos.»

«L’énergie de la bulle»

Il faudra aussi gérer «l’énergie de la bulle. Les effets de la proximité, on les voit déjà. Mais par exemple, si un élève vit de l’intimidation dans sa bulle, on va faire quoi? C’est le genre de choses auxquelles je pense. Le ministre y a-t-il pensé?»

Allez savoir.

Autre chose qu’il faudra gérer, les demandes des parents. «Chaque année, il y a des parents qui nous demandent de mettre leur enfant avec untel ou de ne pas le mettre avec untel. C’est déjà un casse-tête… Je ne vois pas comment on va faire avec ce genre de demandes en plus du reste.» 

Parce que les bulles ne sont pas la seule mesure qui sera mise en place pour limiter la propagation du virus, surtout advenant une deuxième vague. Il faudra évidemment limiter à 250 le nombre de personnes à un même endroit, la cafétéria par exemple, ce qui implique parfois d’établir deux horaires distincts dans une même école pour que les élèves se croisent le moins possible.

C’est un casse-tête de plus.

Et, avec la mise à jour qui est attendue dans les prochains jours, il se pourrait que tout soit à recommencer.

Dans le communiqué de presse du 16 juin, le ministre a tenté de se faire rassurant en annonçant l’ouverture des écoles partout au Québec à la rentrée. «C’est un message fort, un message d’espoir, qui aura un impact majeur sur la motivation, la persévérance et ultimement, sur la réussite de nos élèves, de nos étudiantes et de nos étudiants. J’aimerais remercier du fond du cœur nos partenaires de leur collaboration exceptionnelle au cours des dernières semaines, qui nous a permis de bonifier le plan présenté aujourd’hui. Dès demain, nous nous remettrons au travail, tous ensemble, en vue de garantir une rentrée scolaire à la fois extraordinaire et sécuritaire.»

On ne sait pas trop à quels partenaires il fait allusion, à peu près toutes les voix du milieu de l’éducation se sont levées depuis pour émettre des réserves.

Pour dénoncer l’improvisation.

Et si jamais une deuxième vague devait forcer une autre fermeture des écoles, le gouvernement exige cette fois que l’enseignement à distance puisse être rapidement enclenché et que les centres de services scolaires (feues les commissions scolaires) aient un plan de contingence. Si l’expérience du printemps nous a appris une chose, c’est que le réseau public accusait un énorme retard à ce chapitre. Depuis, nous assure le ministère, des ordinateurs et des tablettes ont été achetés, des formations ont été données, un montant de 150 millions $ avait d’ailleurs été annoncé pour ça en juin.

Ça pourrait être pire, plusieurs provinces ont tergiversé très longtemps avant de statuer sur la rentrée, l’Alberta et la Nouvelle-Écosse ont tranché il y a deux semaines, alors que la Colombie-Britannique, la Saskatchewan, le Manitoba et l’Ontario l’ont fait au cours des 10 derniers jours. Du côté de Terre-Neuve, il semble qu’on hésite toujours entre trois scénarios.

Et partout, les plans sont critiqués.

Parce qu’il doit forcément y avoir un prix à payer pour arriver à rouvrir les écoles sans que la COVID-19 ne s’y invite, les directions d’école — et les enseignants — auraient tout simplement aimé pouvoir s’y préparer. «J’ai hâte de recommencer, mais je me sens pitché dans le néant», confie le prof du privé.

Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
On a oublié Anne*

Mylène Moisan

On a oublié Anne*

CHRONIQUE / Allez hop, on déconfine! Après les restaurants, les bars, les parcs aquatiques et les spas, et maintenant les salles de spectacles et de cinéma qui peuvent accueillir jusqu’à 250 personnes, l’heure est résolument à retrouver une vie à peu près normale, un peu comme avant la pandémie.

Il y a l’économie qu’il faut faire rouler.

Mais aussi, et le gouvernement a insisté là-dessus, c’est une question de santé mentale. Début mai, la vice-première ministre Geneviève Guilbault annonçait d’ailleurs l’ajout de 31 millions pour venir en aide aux gens avec des problèmes de santé mentale et elle a dit : «Toute cette lutte qu’on mène contre la COVID-19 pour préserver notre santé physique ne doit pas se faire au détriment de la santé mentale. On n’a pas à choisir.»

Et pourtant, on choisit.

Le 20 mars, on a avisé Anne qu’elle ne pouvait plus recevoir le traitement qu’elle recevait à l’externe, des électrochocs, elle en reçoit depuis novembre, tous les 10,12 jours. C’est la seule chose qui a fonctionné jusqu’ici pour combattre la dépression, Dieu sait qu’elle a tout essayé, depuis des années.

Anne a 40 ans, elle est maman.

Confinement oblige, il aurait fallu qu’elle soit hospitalisée pour recevoir ses traitements, qui durent 15 minutes. «Le lieu même de l’unité psychiatrique ferait déprimer n’importe qui. Il s’apparente plutôt à un milieu carcéral, avec d’étranges étrangers, surveillée par des gardiens qui ne font que s’assurer que je suis toujours en vie, sans soutien psychologique, sans aucune intimité, soumise à des horaires rigides et de nombreuses contraintes. Mais le hic, c’est que si je n’accepte pas le calvaire de l’unité psychiatrique, je ne peux pas être soignée.»

En plus d’occuper un lit. 

Je vous ai raconté au début avril une histoire qui ressemblait à celle-là, celle de Josée qui avait aussi dû renoncer à ses traitements d’électroconvulsivothérapie (ÉCT), des électrochocs contrôlés qui se donnent au bloc opératoire sous anesthésie générale, qu’elle recevait aux trois semaines.

Comme Anne, on la bourrait de médicaments pour compenser.

Elle était comme un zombie.

Sauf que Josée, elle, a recommencé à recevoir ses traitements au début du mois de juin, le CIUSSS (Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux) de la Capitale nationale a repris les ÉCT à l’externe pour les 22 personnes qui ont dû s’en passer pendant deux mois.

Anne est en Mauricie, elle attend toujours.

Ça fait presque cinq mois. «Plus le temps passe, plus le moral se dégrade et le cerveau implore un petit coup de pouce, m’a écrit Anne par courriel cette semaine. Un petit choc. Rien qu’un petit bouche-à-bouche. […] Pour moi, les électrochocs sont l’équivalent du respirateur dont a besoin un malade de la COVID.» 

Ne sachant plus vers qui se tourner, elle a écrit au gouvernement, à Communications Québec. «Au CIUSSS MCQ [Mauricie et Centre-du-Québec], on me dit que les psychiatres se battent très fort pour la reprise des ÉCT (électrochocs ou sismothérapie), mais que la décision repose de la “grosse machine”. Pouvez-vous m’indiquer à quel “morceau” de cette “grosse machine” je pourrais m’adresser pour faire valoir mon point et obtenir plus de renseignements? […] Je me sens laissée pour compte, car tout le monde se renvoie la balle...»

Elle a aussi écrit au ministère de la Santé la semaine dernière, on lui a répondu ceci. «Tous les patients qui nécessitent des traitements urgents sont traités sans délai. Chaque établissement doit s’assurer de maintenir un niveau de services essentiels et de reporter toute procédure élective pour pathologies bénignes. C’est un équilibre à atteindre, entre la préparation pour les cas de COVID-19 et la continuation des services pour les patients.» 

Alors oui, on choisit.

J’ai appelé au CIUSSS de la Mauricie-Centre du Québec pour en savoir plus. Et vous savez quoi? On m’a dit que les électrochocs à l’externe ont repris fin juin partout. J’ai parlé à la Dre Marie-Claude Parent, chef du département régional de psychiatrie, elle m’a appris que le ministère a donné son feu vert le 30 juin. «C’est repris, mais ça se fait progressivement. On a du personnel qui a été déplacé, on en récupère, mais c’est un enjeu qui demeure. […] Et il faut voir comment les hôpitaux gèrent l’accès aux blocs opératoires, ils sont pris avec leur liste d’attente de tout ce qui a été repoussé en raison de la pandémie, les chirurgies, les cancers…»

À l’hôpital de Drummondville où elle travaille, elle estime que les électrochocs ont repris à 40 %. «On en a pour plusieurs mois à reprendre les délais.» Sans compter que les interventions qui ont lieu au bloc opératoire prennent plus de temps à cause de nouvelles procédures.

Marie-Claude Parent confirme qu’elle et ses collègues se sont battus pour que le ministère rétablisse les électrochocs à l’externe. «On était très inquiets de l’arrêt de ces traitements-là, ce sont des patients qui sont très malades et pour qui les autres traitements n’ont pas fonctionné. On mettait de la pression depuis un mois et demi, deux mois, pour qu’on puisse les reprendre.»

On a oublié Anne. 

«La dernière fois que j’ai vu ma psychiatre, la première chose qu’elle m’a dite, c’est qu’on n’avait toujours pas accès aux ÉCT, et que ça irait en octobre, en novembre, peut-être même plus tard. Elle m’a aussi dit qu’elle me mettait en priorité pour que j’aie un traitement aussitôt que ça reprendrait.» Elle lui a remis un formulaire pour ses assurances, sur lequel elle a écrit : «en attente de la reprise de la sismothérapie (interrompu vu pandémie) […] selon la possibilité de reprise des [traitements] ÉCT oct. ou nov. 2020.»

Son rendez-vous a eu lieu le 30 juin, le jour du feu vert.

Anne ne l’a jamais su.

Pendant ce temps, elle frappait à la porte du ministère pour se faire répondre dans une lettre formatée qu’elle n’était pas une priorité.

Avec des salutations distinguées.

*Prénom fictif

Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Cent ans au jour le jour

Mylène Moisan

Cent ans au jour le jour

CHRONIQUE / «Le plus dur pour moi, c’est de ne pas aller trop vite…»

Fernande Côté-Charest va avoir 100 ans vendredi, elle aime encore conduire des voitures sport. Elle a un faible pour les Miata. «Ça va tellement bien! Ça tourne…» Le reste du temps, elle conduit sa Honda Civic où bon lui semble, «sauf peut-être le gros trafic à Montréal, ça me tenterait moins».

Moi non plus.

À la une du Soleil du samedi 7 août 1920, on titrait en manchette «Demain une conférence décidera de la guerre ou de la paix du monde». Sur la une aussi, l’état des récoltes à Québec, «Fruits bons, petits fruits très bons, légumes bons à l’exception des choux, concombres et carottes qui sont passables».

Le monde a fait la paix.

J’ai rencontré Fernande à Charlesbourg, dans la cour de la maison qu’elle habite depuis 1954, une unifamiliale qui détonne avec les immeubles commerciaux tout autour. «Quand on a acheté, c’était complètement la campagne, on avait des fosses septiques, et pas de trottoirs. En arrière, c’était des champs, les enfants allaient jouer là.» 

Elle a eu cinq enfants, ils ont entre 54 et 71 ans.

Elle a eu son Maurice aussi, qu’elle a rencontré par hasard alors qu’elle remplaçait au pied levé une amie qui travaillait dans une cantine pour travailleurs. «Quand je l’ai vu, j’ai tout de suite eu le coup de foudre. Ils étaient quatre ou cinq messieurs qui travaillaient dans les bureaux, je servais le dîner, j’étais assez occupée. Sur le coup, il ne m’a pas dit grand-chose, mais il m’a rappelée pas longtemps après…»

Le coup de foudre a été réciproque. «Ça fait 72 ans qu’on est mariés».

Fernande dit «on est» même si Maurice est décédé il y a 36 ans d’un cancer fulgurant du pancréas, qui l’a emporté en quatre mois. «J’avais un mari avec un caractère des plus beaux. On est toujours restés de vrais amoureux, proches l’un de l’autre. Mon mari m’écrivait des petits billets, il s’arrêtait chez Laura Secord quand il passait devant. Quand il travaillait près des Plaines, j’allais dîner avec lui. J’arrivais avec mes chaudrons, ma table à cartes, mes chaises et je lui faisais un dîner chaud, avec deux ou trois chaudrons. C’était de l’ouvrage, mais c’était agréable. On se faisait plaisir.»

Elle a traversé son deuil «difficilement et longuement. Il faut bien continuer. Mais il est là, il est toujours là.»

Elle aussi est toujours là, et «toute là», et elle est encore de son temps, elle ne se laisse pas dépasser. «Quand les ordinateurs sont sortis, je me suis dit : «si on ne s’y met pas, on va être des illettrés». Il y avait une école pas loin d’ici, je me suis inscrite, même les profs n’en savaient pas beaucoup au début.» C’était il y a une trentaine d’années, «peut-être plus». Elle a eu trois ordinateurs PC, elle a maintenant une tablette.

Fernande est sur Facebook, ne manque pas une nouvelle. 

Elle a 23 arrière petits-enfants.

Elle vit à quelques jours de ses 100 ans comme elle a toujours vécu. «Pour moi, 100 ans, c’est la vie courante. Je ne suis pas accrochée à un chiffre, je vis au jour le jour.» Elle a gardé le goût des beaux bijoux qu’elle tient de son père. «Mon père était bijoutier, ma mère chapelière, les deux avaient leur commerce dans la maison [à Montmagny]. Papa réparait tout, même les appareils médicaux de l’hôpital.»

Tout se réparait. Comme la vieille Ford de son père, qu’il lui laissait conduire à l’occasion. «J’ai appris à conduire dans la vingtaine avec l’auto de mon père, ça m’intéressait les autos. Il me la prêtait, mais pas souvent, ce n’était pas la mode.» 

Une femme qui conduit non plus. Elle adore encore ça. «Pour moi, c’est un vrai plaisir. Pendant le confinement, j’allais faire des tours, juste pour changer de paysage.» Et, une fois de temps en temps, elle se loue une Miata pour une fin de semaine. Fernande doit faire attention, elle a le pied pesant.

Ses chaudrons ne sont jamais loin, elle se fait encore à manger, et des desserts en masse, des beignes, de la guimauve, du sucre à la crème.

Et les bonbons à la cannelle de sa mère.

Fernande a toujours aimé la vie, et sa vie. «Je suis née dans un bon temps, il y avait moins d’inquiétudes dans ce temps-là. J’avais des amis, on se recevait, on allait au café Roger sur la Principale à Montmagny, c’était 15¢ pour un sundae, 5¢ pour un casseau de frites et 35¢ pour aller au cinéma.» 

Elle et son Maurice ont aussi donné de leur temps aux autres, entre autres pour raccommoder des couples. «On a beaucoup aidé les autres parce que nous, ça allait bien. On dirait que ça s’est fait automatiquement. Et c’était gratifiant parce qu’on se rendait compte qu’on aidait vraiment.»

Et il y a eu Dieu, tout le long.

Fernande n’a pas de regrets, pas de recette non plus pour vivre si longtemps. À part peut-être ça. «Quand les gens me demandent c’est quoi ma recette, je leur dis que j’ai beaucoup d’amour autour de moi, j’ai toujours eu beaucoup d’amour autour de moi. C’est ça, ma réponse.» 

Avant de partir, je lui ai posé cette question :

-Est-ce que vous pensiez vous rendre à 100 ans ?

-Pas vraiment. La vie, ça passe jour après jour sans qu’on y pense. Je laisse filer le temps sans me poser de questions. Et si c’était à refaire, je referais exactement la même chose, de la même façon, pareil. 

-Sauf pour la mort de Maurice?

-Oui…

Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Des garderies vides à l’automne?

Mylène Moisan

Des garderies vides à l’automne?

CHRONIQUE / Il fait beau, c’est l’été, les parents profitent des quelques mois de répit annuel des nez qui coulent et des gastros. Enfin presque. Un rhinovirus — un rhume — joue les trouble-fête depuis quelques semaines et, du même souffle, sert de test pour les mesures mises en place pour prévenir la COVID dans les garderies.

Méchant casse-tête en vue.

Si tout le monde s’entend sur l’objectif, force est de constater que, sur le terrain, l’application des directives risque de faire exploser le taux d’absentéisme des parents au travail. C’est que, dès l’apparition de symptômes pouvant s’apparenter à la COVID, les enfants seront retirés.

Ce qui complique les choses, c’est que certains symptômes sont aussi ceux de maladies bénignes qui circulent de façon quasi permanente entre les enfants d’une garderie, soit le mal de gorge, la fièvre, la toux, la perte d’appétit, la diarrhée et les vomissements. Au moindre symptôme, le protocole est activé.

Joëlle*, une mère de deux enfants, en a fait l’expérience. Ça a commencé il y a trois semaines. «C’était un dimanche, mon fils [de deux ans] s’est mis à tousser. Comme c’est un symptôme de COVID, je l’ai gardé. J’ai appelé au 8-1-1, j’ai parlé à quelqu’un 45 minutes plus tard, on m’a confirmé que je devais prendre rendez-vous pour faire un test, on m’a transféré à la centrale des rendez-vous. Ça a pris presque deux heures d’attente et, quand j’ai eu la ligne, ils étaient rendus aux rendez-vous pour le lendemain…»

Et à partir de là, elle devait attendre le résultat avant de pouvoir envoyer son garçon au CPE. «Je ne pouvais pas manquer une semaine de travail, c’est mon conjoint qui a pris sa semaine.»

Ils ont eu le résultat en fin de journée jeudi : négatif.

Et le dimanche, c’est le conjoint qui a commencé à tousser. «Le lundi, on a repris le processus. Il a appelé à la ligne de prise de rendez-vous, il a attendu une heure pour se faire dire qu’ils ne donnaient plus de rendez-vous, mais qu’on allait l’appeler pour lui en donner un. Le lendemain, il n’avait toujours pas de nouvelle.»

Son conjoint est allé directement à la clinique de dépistage près de Fleur de Lys, il a pu être testé. «Personne ne nous a dit qu’on pouvait aller se faire tester là… Ils nous ont appelés le lendemain pour nous donner un rendez-vous, on aurait perdu encore un jour de plus.»

Jeudi, il a eu son résultat : négatif.

Il pensait pouvoir retourner au travail, que nenni, leur fille de quatre ans s’est mise à tousser à son tour. Rebelote, ils sont retournés à Fleur de Lys la faire tester, au moins ils n’ont pas perdu de temps à poireauter au bout du fil. «Le vendredi, la garderie nous appelle et nous dit qu’il faut venir chercher notre garçon parce que notre fille est en attente d’un résultat. Je lui ai dit : “Il a été testé la semaine passée et il est négatif!” Ils m’ont dit : “Pas grave, il faut venir le chercher.”»

Joëlle a aussi commencé à tousser pas longtemps après sa fille, elles se sont fait tester en même temps. «Ma fille a reçu son résultat dimanche soir, négatif, mais ils n’avaient pas mon résultat. Même si on est allée ensemble se faire tester, ce sont deux tests qui sont traités séparément. J’ai eu mon résultat mardi matin, négatif.»

Les enfants ont pu retourner à la garderie. Et le père au travail. «Il a dû prendre deux semaines dans sa banque de vacances.»

Audrey et Frédéric ont vécu un scénario semblable avec leur fils. «Le 15 juillet, il s’est mis à tousser et à couler un peu du nez, nous ont-ils raconté par courriel. La garderie nous a demandé de le reprendre et d’appeler la ligne COVID. Si on nous confirmait que ce n’était pas la COVID, il le reprenait. Nous avons donc appelé et, après une heure d’attente, nous avons eu la confirmation que, selon les symptômes, les risques étaient presque à zéro. Nous l’avons donc retourné à la garderie.

«Le lendemain, le 16 juillet, toux, nez et un peu de fièvre, donc refus de le garder ET obligation de passer un test COVID avec preuve [la personne à qui j’ai parlé a d’ailleurs dit qu’il ne leur était pas permis de nous obliger à fournir une preuve...] pour le reprendre. Nous avons donc rappelé la ligne pour avoir un rendez-vous... le 19 juillet à 10h40... avec 24 à 72 heures pour les résultats. 

«Au final, dans le meilleur des cas, il aura manqué trois jours de garderie [ainsi que sa sœur] et au pire, cinq jours.»

Eux aussi se demandent ce qui se passera lorsque les rhumes et les gastros reviendront en force. «N’importe quel parent qui a ou a eu des enfants en garderie vous le dira, les enfants sont malades les deux tiers du temps [pour ne pas la citer, notre pédiatre nous a dit : 10 rhumes la première année, excluant l’été...]. […] Est-ce que les parents vont devoir prendre une semaine de congé chaque fois qu’un enfant tousse ou que son nez coule? Est-ce qu’un des deux parents serait mieux d’abandonner son emploi pour rester à la maison au cas où? Je vous confirme que pour nous, manquer une semaine chaque fois qu’un de nos enfants va tousser, nous ne pourrons pas garder nos emplois. Nous avons de très bonnes conditions, mais il y a des limites.»

Comme Audrey et Frédéric, Joëlle n’en veut pas à la garderie, qui ne fait qu’appliquer les directives. «Avec le temps que ça prend pour avoir les résultats, je me pose des questions par rapport à l’automne et à l’hiver… Il va falloir qu’ils s’adaptent à la réalité des rhumes, sinon les parents vont devoir avoir une méchante banque de congés!»

Il n’y aura pas beaucoup d’enfants qui seront les bienvenus à la garderie.

«En fait, si on appliquait leur logique jusqu’au bout, à partir du moment où un seul enfant est en attente de résultats, tous les autres enfants avec qui il a été en contact devraient rester à la maison, parce que s’il a la COVID, il l’a probablement attrapée à la garderie… On voit bien que ça ne marche pas.»

Joëlle ne voit pas comment les garderies pourront fonctionner si on ne corrige pas le tir. «L’idéal, c’est qu’il faudrait avoir les résultats vraiment plus rapidement ou qu’ils disent aux familles, “faites-vous tous tester en même temps” . Le système actuel n’est pas efficace, ça va coûter cher aux employés et aux employeurs. […] Notre voisine aussi a attrapé le rhume, elle est professeur donc ça va pour le moment, mais quand l’école aura recommencé, elle va devoir s’absenter en attendant les résultats.»

Parce que le problème ne se posera pas seulement dans les CPE et les garderies, mais dans toutes les écoles aussi.

Au ministère de la Santé, on confirme que «s’ils ne sont pas admis en service de garde à la suite du triage, les enfants doivent demeurer à la maison et ne pourront revenir que lorsque les conditions seront remplies. […] Si l’enfant est référé pour un test diagnostique, il doit attendre le résultat du test avant de revenir. Si le test est négatif, il pourra revenir 24 heures après la disparition des symptômes. Si le test est positif, il ne peut pas intégrer le service de garde avant d’avoir la confirmation de leur Direction régionale de santé publique.»

On précise qu’«il n’y a pas d’exclusion systématique de 14 jours dans tous les cas de figure», ce sera du cas par cas donc.

Joëlle et son conjoint ont bien peur que ce qu’ils ont vécu soit de mauvais augure pour l’automne et l’hiver. «Notre fils, c’est le genre d’enfants qui attrape tous les rhumes, tous, du mois d’octobre au mois de mai. Et là, pour un seul rhume, ça nous a pris deux semaines et demie...»

* Prénom fictif

Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Dire «je t’aime» ne suffit pas

Mylène Moisan

Dire «je t’aime» ne suffit pas

CHRONIQUE / C’est facile de juger une fille qui accepte de revoir un gars même si ce gars lui a fait passer de mauvais quarts d’heure.

Ça m’est arrivé.

Pas de juger, de revoir un ex toxique.

Ça fait plus de 25 ans et je me demande encore pourquoi j’ai fait ça, pourquoi je passais l’éponge, pourquoi je donnais une autre chance, et une autre encore. J’y ai repensé cette semaine en lisant dans Le Devoir les allégations à l’endroit de Julien Lacroix, qui aurait agressé une ex qui avait accepté de le revoir. Je cite : «Près de huit mois après leur rupture, Geneviève Morin reçoit un appel de l’humoriste : il s’ennuie et aimerait la revoir. Elle accepte qu’ils se retrouvent à l’appartement qu’ils ont partagé pendant trois ans. “Il m’a agressée sexuellement. Je lui ai dit ‘non, arrête’ et, malgré ça, il a continué. Je pleurais, mais il a fait ce qu’il avait à faire et quand il a eu terminé, il a remis ses pantalons et m’a dit ‘arrête de pleurer, tu ne sais pas à quel point je t’aime’ et il est parti”, témoigne-t-elle, en sanglots.»

Et j’ai lu les commentaires – je sais, je n’aurais pas dû – de gens qui ont jeté la pierre à la fille : elle avait juste à ne pas le revoir.

J’en ai parlé hier avec André Perron, thérapeute conjugal et familial qui voit défiler des couples dans son bureau depuis 40 ans. Il en a vu de toutes sortes, des jeunes et des moins jeunes, assez pour avoir une très bonne idée de ce qui se trame dans ces unions toxiques, d’où il est plus ardu qu’il n’y paraît de s’extirper.

«D’abord, il faut dire qu’il n’y a pas d’explication simple, uniforme ou généralisante de ces situations, chaque cas est unique. […] Mais je crois qu’il faut d’abord regarder ce que la personne a vécu, de savoir si c’est quelque chose qu’elle a observé comme enfant ou si elle a vécu des situations d’abandon ou de rejet. C’est un schéma qui est persistant dans ce type de relations.»

Et, évidemment, ce n’est pas exclusif aux femmes.

Résultat, «la personne est portée à s’effacer, à endurer des choses qu’on ne devrait pas endurer. Elle finit par croire qu’elle ne mérite pas mieux que ça, par avoir peur de ne pas avoir un remplaçant, de ne pas trouver personne d’autre. Il peut y avoir une peur de la solitude.»

«Il ne faut pas vouloir être en couple à tout prix», parce que le prix à payer est parfois très grand, trop grand.

Et pourquoi revoir un ex toxique? «C’est dû à la croyance que l’autre a changé. L’autre s’excuse, au lieu d’être l’agresseur, il se donne le rôle de la victime et elle se dit “je me suis peut-être trompée”… Ils sont habiles, ils disent : “tu vas voir, j’ai changé” et l’autre se dit : “je vais lui donner une autre chance, d’un coup que je passerais à côté de quelque chose”. Le cerveau est parfois étrange, il banalise des choses évidentes.»

Qui crèvent souvent les yeux des gens autour.

André Perron me parle d’une situation d’aliénation parentale où un père avait monté son ado contre la mère. «Il l’avait démonisée, le garçon a été deux ou trois ans sans la voir. Je me suis investi dans cette situation-là et l’enfant a compris. J’ai rappelé la mère cinq ans plus tard et ça allait toujours bien, mais le fils se demandait “comment j’ai pu croire ça ?” Il était comme hypnotisé, sous le joug.»

Ça peut être la même chose dans un couple.

Et «je t’aime» n’est pas une excuse. «Il faut rappeler que l’amour ne suffit pas. Il faut qu’il y ait de l’engagement, une maturité, une sincérité, un respect, une communication et une discipline. […] Quand on est dans une relation toxique, il vaut mieux y mettre fin parce que le potentiel de changement est très mince.»

Et surtout, ne pas y retourner.

Il faut aussi en finir avec une certaine conception de l’amour, même du romantisme. «J’ai une belle-sœur qui a 94 ans. Quand elle était jeune, elle sortait avec un jeune homme, il était à son premier emploi. Quand il a eu sa première paye, il lui a acheté un cadeau, un bijou… et elle a immédiatement rompu! Ça pouvait ressembler à un geste d’amour, mais c’était un manque de jugement flagrant…»

La ligne est parfois bien mince entre les deux.

Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Pour en finir avec les préposés aux bénéficiaires

Mylène Moisan

Pour en finir avec les préposés aux bénéficiaires

CHRONIQUE / Page 2007 de mon vieux Robert 2010, préposé, ée : «personne qui accomplit un acte ou une fonction déterminée sous la direction ou le contrôle d’un autre», dans le sens de commettant. Ou encore, «agent d’exécution subalterne», dans le sens de commis, comme un préposé au vestiaire, une préposée au stationnement.

Un simple exécutant, donc.

Et pourtant, dans un CHSLD ou dans une résidence pour personnes âgées, ceux qu’on appelle les préposés aux bénéficiaires sont des hommes et des femmes à qui on demande d’être à l’écoute de ceux dont ils prennent soin. Je ne veux surtout pas que ceux qui s’occupent des aînés soient sur le pilote automatique.

C’est là où nous en sommes. Surtout depuis la dernière réforme de la santé en 2015, ceux qui font ce travail n’ont jamais été aussi minutés.

Tout est calculé.

Et l’effet pervers, c’est que ça fonctionne aussi à l’inverse. Dans certains CHSLD, des employés font le minimum parce qu’ils n’ont pas intérêt à en faire plus, ils se limitent à ce qu’on leur demande. 

En 2014, je vous parlais de Francine qui a fait ce métier pendant 36 ans et qui a vu s’enraciner cette culture du toujours plus vite. «Si tu mets les souliers, ce n’est pas long et ça peut permettre d’éviter une chute. Si tu prends un peu plus de temps pour nourrir une personne au lieu de la gaver, elle ne sera peut-être pas malade après. Tu n’auras pas besoin de la changer, de la laver...» 

Jugeote 1, trotteuse 0. 

Francine avait été embauchée en 1973, presque 20 ans avant que les centres d’accueil deviennent des CHSLD. «Avant, on nous appelait les “veilleuses”, on veillait sur les gens, on en prenait soin. Le métier a beaucoup changé, on a accès à plus de formation, à des appareils, mais la base est toujours la même. On ne fait pas juste changer des couches, on accompagne les gens.»

D’où cette idée de balancer à la poubelle le terme «préposé aux bénéficiaires» et son acronyme réducteur, PAB. L’Office québécois de la langue française (OQLF) propose aide-soignant(e), qui est employé en France notamment et qui a le mérite de qualifier ce que ces personnes font – ou devraient pouvoir faire – : soigner, prendre soin. Il faut mettre fin, dans les CHSLD, à la gestion de préposées automates.

Et parce que «bénéficiaire» aussi pose problème.

Je retourne dans mon Robert 2010, à la page 241, bénéficiaire : «personne qui bénéficie d’un avantage, d’un droit, d’un privilège». Au verbe «bénéficier de», on donne le synonyme «profiter» et des exemples comme bénéficier d’un traitement de faveur, d’une remise, d’une allocation familiale.

«Voulez-vous bien me dire de quoi les gens bénéficient dans un CHSLD?»

La question est de Jacques Potvin, qui a consacré sa vie professionnelle aux personnes âgées, qui a créé la psychogériatrie et œuvré pendant plus de 40 ans dans les CHSLD. «Ces gens-là n’ont pas de privilèges, ils résident là parce qu’ils sont malades et ont besoin de recevoir des soins, point.»

Ils n’ont certainement pas de privilèges, avec un budget de repas de 2,14 $ par personne par jour et un ou deux bains par semaine.

Et les bains sautent parfois.

Jacques Potvin a un faible aussi pour «aide-soignante» plutôt que pour préposée aux bénéficiaires. «Je trouve que ça serait très bien, que ce serait l’idéal, ça représente bien leur travail.»

Tant qu’à rebaptiser les PAB, le gouvernement devrait en faire tout autant avec l’affreux acronyme CHSLD dans lequel tellement de langues se fourchent et le remplacer sans attendre par ses Maisons des aînés, expression bien trouvée – et jolie – qui résume bien ce que doivent être ces centres d’hébergement.

Des maisons où il devrait faire bon vivre.

Je ne vois d’ailleurs pas pourquoi les nouvelles maisons des aînés devraient être réservées à 2500 personnes en «perte d’autonomie modérée» comme l’a expliqué en novembre par communiqué la ministre responsable des aînés Marguerite Blais. Tous les aînés devraient se sentir chez eux.

Ça n’a rien à voir avec la largeur des corridors et la grandeur des fenêtres, c’est une question de rapports humains.

Je reçois régulièrement des messages de gens qui me parlent des CHSLD, de bonnes comme de moins bonnes expériences, et les meilleures ne sont pas nécessairement dans les édifices modernes. On me prévient parfois que l’endroit «a l’air de rien», que les corridors et les chambres sont exigus, que la décoration date, puis on me vante l’endroit, les petites attentions, la qualité des soins, surtout les gens qui les prodiguent.  

On s’y sent comme à la maison.

Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Réjeanne était en fin de vie

Mylène Moisan

Réjeanne était en fin de vie

CHRONIQUE / Vous vous souvenez, il y a deux semaines, quand je vous ai parlé de Réjeanne qui était en CHSLD et qui n’avait pas vu ses enfants depuis quatre mois parce qu’elle n’était pas assez ou pas «précisément» en fin de vie?

Elle l’était, finalement.

Elle est entrée d’urgence à l’hôpital le jour même où je vous racontais son histoire, le 11 juillet. «Vers 20h30, j’ai reçu l’appel de l’infirmière du CHSLD qui me dit nerveusement que Maman doit être transférée d’urgence à l’hôpital. Elle a le visage tout rouge, elle est en grosses sueurs, tachycardie. Elle me dit qu’ils sont incapables de prendre les signes vitaux, qu’ils n’ont pas ce qu’il faut pour savoir ce qu’elle a», me raconte sa fille Johanne.

Johanne arrive en même temps que l’ambulance, elle voit sa mère pour la première fois depuis la mi-mars.

Elle la trouve amaigrie.

À l’hôpital, Réjeanne est emmenée en zone tiède, c’est là que Johanne apprendra que le CHSLD donnait à sa mère une médication palliative. «J’essaye de comprendre comment cela se peut que je n’aie pas été mise au courant, je ne comprends pas. Je dois être mise au courant des changements de médication. Est-ce que ce serait le protocole de COVID? Les infirmières me donnent le nom des trois médicaments palliatifs.» 

L’urgentologue regarde les plaies dont le CHSLD a perdu le contrôle, celle du coccyx mesure 4,5 centimètres de diamètre et trois centimètres de profond, il faudrait l’opérer, mais la chirurgie est risquée. L’infection a commencé par une plaie au talon gauche, Réjeanne n’a maintenant plus de talon.

Johanne a remarqué autre chose. «Elle avait la jambe gauche, celle de la plaie à son talon, complètement recroquevillée sous l’autre cuisse qui appuyait toujours dessus. À l’hôpital, ils ont dit que c’était un réflexe de douleur. Ils n’ont pas pu la déplier. […] Ce qui est sidérant c’est que tout le personnel de l’urgence savait qu’une jambe qui se ramène au corps de cette façon, c’est le signe d’une douleur aiguë. Comment se fait-il qu’en CHSLD, le personnel n’ait pas les compétences pour reconnaître ces signes?» 

Réjeanne était pétrie de douleur.

Le verdict est rapidement tombé, Réjeanne n’en avait plus pour longtemps, elle a été transférée dans une unité de soins palliatifs où ses deux filles et son fils ont pu lui rendre visite autant qu’ils voulaient. 

Où ils ont pu la voir mourir.

Ses deux filles Johanne et Martine se sont battues pendant des semaines pour la voir vivre, pour lui rendre visite, leur mère est restée confinée toute seule dans sa chambre durant quatre mois, parce qu’il y avait des cas de COVID dans son CHSLD et que tous les résidents s’en trouvaient isolés.

Même si le gouvernement a dit que la visite des proches devait être permise, qu’il y ait ou non des cas.

Le CHSLD a demandé et obtenu une dérogation qui a été prolongée, Johanne et Martine ne pouvaient même pas parler à leur mère au téléphone, elles devaient se contenter des nouvelles que lui donnaient les gens du CHSLD, on leur disait que leur mère avait l’air de bonne humeur. 

Elle était atteinte d’Alzheimer.

«Ils ont donné des nouvelles, ils ont toujours été très empathiques, les communications avec moi se sont toujours faites avec respect, écoute et j’ai senti qu’ils auraient voulu changer les choses, mais qu’ils ne pouvaient pas. Les infirmières, tous les intervenants à qui j’ai parlé, la directrice aussi.» 

Et quand Johanne frappait à une porte, entre autres à celles de députés, on lui posait cette question : «Est-ce que votre mère est en fin de vie?» 

Lire : si elle est mourante, on va se forcer.

Le 12 juillet, Réjeanne a été transférée dans une chambre en soins palliatifs où on a essayé d’atténuer ses douleurs autant qu’on a pu avec de la morphine, elle a eu même besoin d’«entre doses» pour ne pas souffrir entre les doses prescrites. Le lendemain, on lui en a donné en continu. «Quand elle a été piquée pour sa perfusion, elle m’a parlé pour que je la rassure, pour que je la protège. […] Pendant quatre mois, elle n’a pas eu ce réconfort, cette présence dans des moments qui ont dû être tellement insupportables.» 

Après ça, elle a dormi presque tout le temps.

Ses trois enfants et ses proches se sont relayés pour que Réjeanne ne soit plus seule, Johanne passait les nuits avec elle dans sa chambre. «J’espère que maman a pu sentir qu’elle n’avait pas été abandonnée, que nous étions encore là pour elle. J’espère qu’elle a été rassurée de voir son monde. Tout son monde tenait absolument à venir la voir pour lui dire leurs adieux pour être proche d’elle dans ses tout derniers moments.» 

Le 16 juillet, à 13h35, Réjeanne est allée rejoindre son mari. 

Elle avait 90 ans.

Son mari est décédé le 19 décembre, c’était un homme réservé, tout le contraire de sa Réjeanne, sociable et joviale, qui adorait recevoir et mitonner des festins. Johanne a demandé à son père ce qu’il voulait avant de mourir, il a répondu : «Je voudrais voir du monde.» Elle était surprise. «Mon père, un homme solitaire, de peu de mots, sa seule volonté en fin de vie c’était de voir du monde, son monde. Et ma mère, qui était sociable, qui avait toujours quelque chose à dire, qui était au courant de tout, sa fin de vie, c’est quoi?» 

À LIRE AUSSI: Dans sa chambre depuis quatre mois

Mylène Moisan
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Mylène Moisan
Ils ont tous eu la COVID-19

Mylène Moisan

Ils ont tous eu la COVID-19

CHRONIQUE / Dans la nuit du 26 au 27 avril, Julie Breton n’arrivait pas à trouver le sommeil, le gouvernement allait annoncer le lendemain son plan pour le retour en classe des élèves. Julie est enseignante au secondaire, elle était inquiète.

Elle a cherché des témoignages de gens atteints de la COVID pour en savoir plus sur la maladie, n’a rien trouvé.

Elle suivait comme tout le monde le bilan quotidien des nouveaux cas et des décès, elle voulait voir au-delà des chiffres. En dessous. «Je voulais savoir ce que c’était cette maladie-là, ce que ça faisait. J’ai donc créé cette nuit-là un groupe Facebook pour avoir des témoignages.»

Le nom dit ce que c’est : J’ai eu la COVID-19.

Les premiers sont venus du milieu de la santé. «C’était des personnes qui travaillaient en première ligne qui me racontaient ce qu’ils vivaient, pendant que nous étions confinés à la maison. C’est ce que je cherchais, le contact humain de gens qui l’ont eue pour mieux comprendre.»

Mais ça ne se bousculait pas au portillon. «Au début, c’était l’inconnu, c’était un peu tabou. Il y a des personnes qui voulaient faire des témoignages, mais ils voulaient que ce soit anonyme, c’est moi qui les publiais. Il y a des gens qui avaient peur d’avoir des représailles, d’être mal vus, mal perçus. On le voit encore même dans les derniers jours, des gens qui disent «les gens s’éloignent de moi parce que je l’ai ou parce que je l’ai eue», il y a donc aussi une peur du rejet qui est là.»

Petit à petit, le mot s’est passé. «Les gens étaient contents quand ils arrivaient dans le groupe, ils disaient qu’ils se sentaient moins seuls, qu’ils pouvaient enfin parler de ce qu’ils vivaient. C’est ça aussi l’objectif du groupe, d’apporter du réconfort, du soutien. Ça répond vraiment à un besoin.»

Ils sont maintenant plus de 2000.

Julie a même mis des alertes sur certains mots pour être à l’affût d’éventuels messages de détresse. C’est arrivé une fois. «Il y a un homme qui tenait des propos inquiétants, j’ai contacté les policiers de la ville où il était pour aller voir. L’agent m’a appelée avant et après, l’homme aussi m’a contactée, il a dit «vous êtes des anges pour moi»…»

Julie n’est pas seule à gérer le groupe, elle le fait avec une des premières personnes à avoir été membre, Sophie Perron.

Toutes les demandes sont traitées une à une.

Depuis la création du groupe, l’enseignante de Victoriaville a donc recueilli des centaines de témoignages qui montrent une grande similitude entre les symptômes et aussi une chose très importante, «que c’est beaucoup moins une question d’âge qu’on pourrait le penser. Il y a une préposée qui a écrit : «j’ai été beaucoup plus malade que mes bénéficiaires…» On en voit beaucoup des personnes de 20 ans, de 30 ans qui sont touchées.»

Et qui passent de très mauvais quarts d’heure.

Pendant longtemps.

Après trois mois, plusieurs personnes ont encore des symptômes graves comme de la difficulté à respirer, des problèmes avec leur rythme cardiaque, de la fatigue, de la diarrhée, des douleurs musculaires, comme si la COVID-19 s’était installée à demeure. «On voit beaucoup des témoignages de ce qui s’appelle le COVID long, des gens qui ont toujours des symptômes après quatre mois.»

Et puis, il y a trois jours, cette question de Diane : «Est-ce que vous avez subi une perte de cheveux plus abondante?»

Près d’une quarantaine de personnes ont répondu, la majorité d’entre elles ont aussi perdu des cheveux, jusqu’aux deux tiers dans un cas, la moitié dans d’autres. Ça tombait par poignées, dans la brosse ou juste avec les doigts. «Ça, c’est nouveau, on n’avait pas vu ça avant.»

Un des membres à qui c’est arrivé est allé consulter, le médecin a lié cet effet secondaire à un gros stress.

Celui d’avoir la COVID-19.

Et quand on ne l’a pas eue, lire tous ces témoignages ne donne vraiment pas le goût de l’attraper. Comme cet internaute qui a partagé ceci: «Je lis vos témoignages avec grand intérêt, et surtout avec compassion. […] Je vois beaucoup de courage, d’abnégation, et c’est pour ce que vous avez enduré que je vais continuer de porter le masque, et suivre toutes les consignes sanitaires, afin de freiner cette peste. Moi je suis barbier, et ma clientèle se compose surtout de personnes âgées... Vos témoignages me donnent la motivation de ne pas tourner les coins ronds.»

Parce que des gens, ça parle plus que des chiffres.

Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Parents immunosupprimés: du cas par cas

Mylène Moisan

Parents immunosupprimés: du cas par cas

CHRONIQUE / Il y a environ deux semaines, je vous parlais d’Isabelle* dont le système immunitaire est complètement à plat. Son médecin a «prescrit» que ses deux enfants n’aillent pas en classe à l’automne, il n’y a aucun risque à prendre.

Ils sont totalement confinés depuis mars.

Elle et Jerôme*, son conjoint qui est aussi le père, ont frappé à toutes les portes pour que leurs enfants soient considérés comme les enfants immunosupprimés, qui seront exemptés de la présence à l’école. Ils auront droit à l’enseignement à distance à partir de classe virtuelle.

Comme je vous l’écrivais au début juillet, les problèmes de santé d’Isabelle ont commencé au cours de l’automne. «Ça a été comme de l’arthrite, mais ça a été fulgurant», m’avait raconté Jérôme. Après une série de tests, les médecins ont finalement trouvé ce qui clochait. Isabelle a une maladie auto-immune mortelle qui attaque notamment les muscles et les poumons.

Et, parce que son système immunitaire se retourne contre elle, elle reçoit des traitements pour neutraliser ledit système.

Elle est complètement sans défense.

À LIRE AUSSI: Que fait-on avec les parents immunosupprimés?

Jusqu’à maintenant, toutes leurs démarches se sont soldées par une fin de non-recevoir, on leur a répété que la présence en classe de tous les enfants est obligatoire, sauf pour les enfants vulnérables, et sauf évidemment, pour ceux dont les parents font l’école à la maison. Le personnel vulnérable est aussi exempté.

Le cabinet du ministre Jean-François Roberge leur avait répondu «que les enfants ne semblent pas constituer un vecteur majeur de transmission de la maladie». Pour Isabelle, «ne semblent pas» est un risque trop grand.

Elle et Jérôme se sont arrangés comme ils ont pu pour les trois derniers mois de l’année scolaire de leur fille qui est en première année. L’école n’offrait qu’une rencontre virtuelle par semaine, trop peu. «La façon dont ça a fonctionné, c’était correct pour trois mois, mais pour l’année prochaine, il faudrait qu’il y ait une relation qui se développe avec un enseignant pour garder l’envie d’apprendre.»

C’est ce qu’ils aimeraient pour leur fille. Le problème ne se pose pas pour leur plus jeune, la maternelle n’est pas obligatoire.

J’avais contacté le ministère de l’Éducation avant de publier la première chronique pour savoir s’il était possible qu’on fasse éventuellement une exception pour les enfants dont les parents sont particulièrement à risques. Pour savoir si, sachant que la vie de certains d’entre eux est menacée, on pourrait se raviser.

Voici la réponse :

«L’obligation de fréquentation scolaire revêt un caractère essentiel, car elle permet de rejoindre tous les élèves, particulièrement les plus vulnérables, et d’assurer qu’ils ont droit à une éducation de qualité.

Pour les élèves qui auraient une condition médicale particulière les rendant vulnérables à la COVID-19 (maladie chronique, déficit immunitaire grave), chaque centre de services scolaire déploiera une offre d’enseignement à distance de qualité répondant aux besoins identifiés dans son territoire. Dans ces cas, un billet du médecin qui fait état de cette recommandation sera requis.

Pour les proches ayant une condition médicale particulière les rendant vulnérables à la COVID-19 (maladie chronique, déficit immunitaire grave), la Santé publique juge que le fait que les enfants soient de faibles transmetteurs, additionné aux strictes mesures sanitaires mises en place dans les écoles (lavage des mains et désinfections régulières des locaux, par exemple), permet de minimiser tout risque de transmission à la maison.» 

Minimiser, pas éliminer.

«Néanmoins des cas d’exception, comme le cas de la dame, pourraient survenir et doivent faire l’objet d’un traitement particulier. À ce sujet, le Ministère a communiqué avec elle, ainsi qu’avec son centre de services scolaire, afin de déterminer les services qui pourraient être offerts à ses enfants, vu les circonstances exceptionnelles. Un billet du médecin sera également requis pour qu’un élève dont un proche présente une vulnérabilité du point de vue de la santé puisse être scolarisé à distance.» 

Du cas par cas, donc.

Le ministère a en effet communiqué avec le centre de services scolaire et le directeur du centre de services scolaire a contacté Jérôme et Isabelle pour leur dire que leur fille pourra fort probablement intégrer une classe à distance, sans aller dans le détail, en leur disant qu’elle aurait trois heures d’interaction avec un prof par semaine.

Ce n’est pas beaucoup.

Alors voilà, on s’embarque dans du deux poids deux mesures où il faudra tracer la ligne entre les parents qui ont un déficit immunitaire grave et ceux qui ont un déficit immunitaire exceptionnellement grave.

Contrairement à l’adage, l’exception ne confirme pas la règle.

Il la complique.

* Prénoms fictifs

Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Le napperon du ministère de l’Éducation

Chronique

Le napperon du ministère de l’Éducation

CHRONIQUE / Quand les écoles ont fermé en mars, ça devait être deux semaines de congé, mais déjà certaines commissions scolaires, oups, centres de services scolaires, se sont dit «tiens, on va se préparer au cas où ça durerait plus longtemps».

Pas au ministère de l’Éducation.

Je suis allée rencontrer Martine*, elle est conseillère pédagogique dans un centre de services scolaire de la région de Québec, elle et ses collègues se sont tout de suite retournés sur un dix cennes. «On savait que si ça durait, les profs allaient avoir des questions, on s’est préparés.»

Puis, arriva ce qui devait arriver, le congé a été prolongé. «On était à pied d’œuvre dès le 16 mars. Dès la troisième semaine, on a envoyé une lettre qu’on avait préparée pendant les deux semaines précédentes, on avait trouvé des tutoriels avec des liens, on avait aussi fait des tutoriels nous-mêmes pour aider les profs.»

Et le ministère? Silence radio. 

Pendant ce temps, il a mis sur pied l’«école ouverte» pour les parents, un fourre-tout de liens de toutes sortes, classés par année et par matière. 

La quatrième semaine, Martine et ses collègues ont envoyé un document pour suggérer aux enseignants de ne pas s’éparpiller. «On leur a envoyé un document où on identifie des savoirs importants, sur quoi ils devraient miser. On a invité les profs à bonifier le document, on a ajouté des éléments qui n’étaient enseignés qu’à un seul niveau.»

Sinon, des élèves ne l’auraient peut-être pas appris.

Détail non négligeable, il fallait aussi s’assurer que les enseignants soient capables de transmettre la matière avec leur ordinateur, ce qui n’était pas gagné d’avance pour certains d’entre eux. «Ça allait de profs qui étaient très à l’aise à d’autres qui n’étaient pas capables d’envoyer un courriel de groupe.»

Certains ont tout de suite sauté dans la classe virtuelle, d’autres se sont contentés de «pitcher» aux parents les trousses du ministère.

Martine a donc dû aider les profs à rejoindre les élèves de différentes façons, les relancer pour s’assurer qu’ils avaient eu les messages. «Il y a des élèves qui ne prenaient jamais leurs courriels, il fallait essayer par Messenger, par Facebook et après ça, si rien ne fonctionnait, par téléphone.»

Chaque fois que Martine et ses collègues envoyaient des consignes aux enseignants, il fallait employer le conditionnel, indiquer «proposition» en rouge en haut du document. Surtout pour l’évaluation et le calcul des notes finales, qui étaient un mystère complet. «On marchait sur des œufs parce qu’on ne savait pas la direction qu’allait prendre le ministère, on ne savait rien. Mais en même temps, il fallait donner des balises, on a établi trois scénarios qui nous semblaient les plus probables.»

Vous savez quand le ministère a tranché?

«Ça a été annoncé une semaine avant de faire les bulletins, pas avant! C’est la première chose qu’on aurait dû savoir au début, les profs auraient pu faire leur enseignement et leurs évaluations en conséquence. On a même dû envoyer des modèles de lettres pour envoyer aux élèves qui étaient en situation d’échec et de réussite sans même savoir comment ils seraient évalués.»

Et ce n’est pas pareil pour tous les élèves. Sur les bulletins de première à troisième secondaire, la troisième étape donne «échec ou réussite», pour les quatrième et cinquième secondaires, ce sont des notes. «Pour nous, les notes, c’était le pire scénario».

Ils ont dû composer avec ça.

Heureusement que Martine et ses collègues n’ont pas attendu après le ministère pour aiguiller les enseignants, ils auraient attendu longtemps. Les réponses sont arrivées à la fin mai. «On a fini par recevoir une lettre de sept ou huit pages avec les directives, avec un résumé sur un napperon.»

Une feuille avec une présentation un peu stylée.

Il aurait fallu que ça arrive plus tôt.

Martine a corrigé une faute que j’avais faite dans une chronique, où je précisais que la commission scolaire était devenue un centre de services scolaires. Où est l’erreur? Scolaires ne prend pas de s, il faut écrire centre de services scolaire, contre toute logique apparente, même contre celle du gouvernement qui écrit entre autres un Centre de santé et de services sociaux, un Centre local de services communautaires, les CLSC, et le Centre de services partagés.

Étrange.

L’Office québécois de la langue française (OQLF) a publié cette explication. «Dans centre de services scolaire, l’adjectif scolaire qualifie centre (de services), et non services, ce qui explique la forme au singulier : un centre de services scolaire. C’est cette graphie qui a été retenue dans le texte de la loi sur la gouvernance scolaire.»

Ça donne l’impression qu’on a dû justifier cette graphie.

Ça donne la même impression que ce qui a été fait par le ministère pendant la pandémie, un peu n’importe quoi.

Sur le coin d’un napperon.

* Prénom fictif

Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
L’urgence ou comment gérer le risque

Chronique

L’urgence ou comment gérer le risque

CHRONIQUE / «On traite les gens à partir de probabilités, de données probantes et aussi d’études qu’on essaye d’appliquer le mieux possible dans notre travail. Mais on travaille avec des humains, pas avec des machines.»

Chaque fois qu’une personne se présente à l’urgence, Samuel doit rapidement se faire une tête sur ce qu’elle a.

Surtout ce qu’elle n’a pas.

Le médecin d’urgence ne connaît rien de la personne qui est devant lui, il lui pose des questions – quand elle est capable de parler – sur ce qui l’amène là, sur son état de santé en général et sur d’autres choses qui pourraient être des facteurs de risque. Il fait passer des tests ou des examens au besoin.

Après, Samuel tranche. Il pose un diagnostic et il décide de la suite, entre autres si la personne peut repartir à la maison, si elle doit être hospitalisée, gardée en observation ou envoyée en salle d’opération. «Dans notre questionnaire, on cherche s’il y a déjà eu des complications, on cherche à éliminer les scénarios graves. C’est une photo qui est prise dans le temps, on n’a pas le contrôle absolu. C’est pour ça qu’on fait la recommandation à une personne qu’on retourne de revenir si son état s’aggrave.»

Puis il passe au suivant.

Le médecin ne pourra jamais être certain à 100 %, et ça fait partie du métier. «Il faut toujours vivre avec l’incertitude. Dès le début de nos études, on apprend à gérer avec des probabilités.» Des fois, un patient tombe dans la marge d’erreur. «Quand c’est grave, c’est sûr que ça nous atteint. Le médecin, il va se dire «est-ce que j’aurais pu faire les choses autrement?» C’est un réflexe normal.»

J’ai discuté avec Samuel à la suite de l’histoire que je vous ai racontée le mois dernier à propos d’un jeune homme qui s’est présenté à l’urgence pour une douleur à un mollet, qui en est ressorti avec des comprimés, qui est mort d’une embolie pulmonaire quelques heures plus tard.

Ses parents restent avec cette même question : est-ce que les choses auraient pu être faites autrement?

C’est un réflexe normal. 

«Je comprends leur façon de réagir, je suis parent moi aussi. Presque chaque semaine, je dois annoncer un décès, par exemple une mère pour son fils. Ce n’est pas facile à faire, avec leurs émotions, avec mes émotions, de leur expliquer. J’aime pouvoir les revoir quelques jours après pour pouvoir en reparler et répondre à leurs questions.»

Pour qu’il ne reste pas des «peut-être» ou des «si» qui empêchent la cicatrice de se refermer, le deuil de se faire.

Dans le cas du jeune homme, l’hôpital a laissé ses parents en plan, avec un fils qu’ils venaient de perdre et des «pourquoi». Dans son rapport, le coroner recommande d’ailleurs que le Comité de l’évaluation de l’acte médical de l’hôpital procède à une révision du dossier médical dans le but de valider que le traitement médical choisi était approprié dans les circonstances.»

Il faut tout faire pour s’assurer que tout a été bien fait.

Sinon, il faut le savoir aussi.

L’idée est de voir si le médecin a pris la bonne décision, toujours à partir des probabilités. «S’il a calculé que le risque de complication était bas, il a opté pour le traitement à la maison, c’est le cas pour 95 % des caillots. Même pour un caillot aux poumons, ça peut être traité à la maison si le patient va bien.»

Et, dans la presque totalité des cas, tout entre dans l’ordre.

«Si on garde tout le monde à l’hôpital au cas où, ça amène d’autres risques, des risques d’infections, des risques de surcharge du système. On se retrouve encore à gérer le risque.» On ne s’en sort pas.

Mais au-delà des probabilités et des protocoles, le médecin peut avoir une «subtilité clinique. C’est l’art de la médecine, c’est le fait d’avoir un «gut feeling», de pouvoir déceler des choses. Un jeune médecin peut avoir ça très tôt, et ça s’apprend aussi avec le temps. Parce que devant nous, ça reste des humains.»

Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Dans sa chambre depuis quatre mois

Mylène Moisan

Dans sa chambre depuis quatre mois

CHRONIQUE / «Est-ce que votre mère est en fin de vie?» . 

C’est la question qu’on pose à Johanne et Martine quand elles demandent à voir leur mère qui est confinée depuis quatre mois dans une chambre d’un CHSLD de la région de Québec.

Leur mère n’est pas capable de jaser au téléphone, elles ont eu deux «visites virtuelles», mais leur mère ne comprenait pas ce qu’elles faisaient dans l’écran.

Réjeanne a 90 ans, l’alzheimer.

«On nous pose toujours la question si elle est en fin de vie, si c’est deux ou trois jours, on ne sait pas. Elle est à la fin de sa vie, c’est sûr, mais on ne sait pas combien de temps.» Parce qu’il faudrait que Réjeanne soit sur le bord de mourir ou vraiment très proche pour pouvoir voir ses filles.

Sinon, on la laisse seule dans sa chambre.

Sans jamais en sortir.

En mai, Martine et Johanne ont bien cru qu’elles pourraient revoir leur mère quand le gouvernement a annoncé que les proches aidants pourraient avoir accès aux CHSLD, mais ça ne s’est pas fait, les premiers cas de COVID ont été déclarés dans celui où réside Réjeanne. 

On s’est aussi aperçu que les CHSLD en avaient plein les bottes avec la gestion des permissions d’accès, seuls les proches aidants «signifiants» étaient acceptés, avec tout ce que ça implique de subjectivité. Le gouvernement a alors changé son fusil d’épaule, les CHSLD devaient donner automatiquement accès, à moins d’avoir une dérogation, ce qui devait être l’exception. 

Les dérogations se sont multipliées.

Et prolongées.

C’est ce qui s’est passé au

CHSLD de Réjeanne, la dérogation est renouvelée depuis plus d’un mois de sorte que ses filles ne peuvent toujours pas lui rendre visite. «On est dans un mutisme complet, le CHSLD dit qu’il ne peut rien faire. Le gouvernement a donné l’accès, ça paraît bien… et c’est écrit noir sur blanc que ça concerne aussi les endroits où il y a des éclosions. Mais ça bloque…»

Presque la moitié des résidents du CHSLD ont attrapé la COVID-19, même la voisine de chambre de Réjeanne. «Ils les ont laissées là, ils ont dit que ce n’était pas si pire parce que ma mère était au fond et que la voisine n’était pas trop malade…»

Zone chaude et froide dans la même chambre.

Réjeanne n’a pas attrapé la COVID, mais c’est tout comme, elle — et les autres résidents comme elle — doivent faire les frais des éclosions. «Tout le monde subit le mauvais sort, ce n’est pas normal, ça ne peut pas rester comme ça. S’ils avaient sorti le premier cas, les autres résidents auraient pu vivre avec décence.»

Johanne a écrit à des députés. «C’est toujours la même chose, on me dit qu’on me comprend, mais on me dit qu’on ne peut rien faire. J’ai contacté le bureau de Marguerite Blais [la ministre responsable des Aînés], on a mandaté le CIUSSS (Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux) de s’en occuper et le 1er juillet, on me contacte pour débuter les visites, que ma première sera le 3 juillet en après-midi et que j’en aurai une par semaine.»

Le 2 juillet, on l’appelle pour lui dire d’oublier ça. «On m’a dit que la santé publique refusait l’accès.»

Elles en sont là.

Faute de pouvoir voir leur mère, Martine et Johanne en ont au moins régulièrement des nouvelles. «Au début, ils nous appelaient tous les jours pour nous dire comment ça allait et, quand on demande des nouvelles, on en a. L’écoute est bonne, on a toujours senti de la bonne volonté.»

Elles ont ainsi appris que leur mère «a maintenant une plaie de 4,5 centimètres, par 4,5 centimètres par 3 centimètres de profond au coccyx, une autre à la fesse, une autre à l’orteil, elle n’avait pas ça avant la COVID. Elle avait une plaie au talon, elle avait la prescription pour voir un spécialiste, mais en raison de la pandémie, ça ne s’est pas fait. Elle n’a plus de talon maintenant…»

Son corps se désagrège.

Et il n’y a plus aucune activité, rien, nada. «Les gens ne voient plus aucun sourire, les employés ne peuvent plus s’approcher comme avant, ma mère a les cheveux longs, il n’y a plus de messe, plus rien, ils mangent dans leur chambre, ils restent isolés dans leur chambre. On n’endurerait pas ça pendant une semaine!»

Ça fait quatre mois.

Et l’alzheimer ne doit pas être un prétexte à l’absence de contacts humains. «Quand j’appelle, on me dit “votre mère est quand même de bonne humeur! ” Ben voyons, c’est quoi ça? Comme si on pouvait l’abandonner et la priver de tout et que ça ne faisait rien. Il y a comme une culture…»

Comme de demander si leur mère est «vraiment» en fin de vie.

Pendant que le Québec se déconfine un peu trop joyeusement, les CHSLD, eux, semblent sortis de l’écran radar. «On ne parle que de déconfinement et on n’entend plus rien sur ces personnes qui étaient supposément si importantes, sur ceux qui ont bâti le Québec. Ces personnes-là sont abandonnées.»

Au CHSLD de Réjeanne, les résidents d’un seul étage peuvent aller à l’extérieur et voir leurs proches à deux mètres. «Même s’ils permettaient ça sur l’étage où est ma mère, ça ne changerait rien, elle ne peut pas aller dehors. Ça n’a pas de sens de laisser les gens comme ça en fin de vie. Ils ne mourront pas du virus, mais d’ennui…»

Certains se laissent mourir.

Johanne ne sait plus à quelle porte frapper, elle a écrit une lettre à François Legault il y a une semaine, elle lui raconte ce qui s’est passé. Elle lui parle d’une promesse qu’elle ne peut pas tenir. «Ma mère avait peur de finir ses jours seule, d’être abandonnée. En plus, ce dimanche 5 juillet, c’est l’inhumation de mon père décédé le 17 décembre à ce CHSLD. Je me préparais à lui dire que je prenais bien soin de maman comme je lui ai dit juste avant qu’il parte. Je ne pourrai lui dire, ce ne serait pas vrai.»

Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Que fait-on avec les parents immunosupprimés?

Chronique

Que fait-on avec les parents immunosupprimés?

CHRONIQUE / Isabelle* et Jérôme* sont confinés depuis quatre mois maintenant, la vie sociale de leurs deux enfants se passe encore sur un écran, ils ne voient pas le jour où ils pourront reprendre une vie normale.

Ils croisent les doigts pour un vaccin.

C’est que le système immunitaire d’Isabelle est complètement à plat, elle doit éviter au maximum les risques de contamination. Quand l’école a recommencé en mai, il n’était donc pas question que leur grande fille retourne dans sa classe de 1re année, elle est restée à la maison avec son petit frère de quatre ans.

Le suivi offert par l’école pour terminer l’année scolaire se limitait à une rencontre virtuelle par semaine. Le reste du temps, leur fille s’est branchée sur Facebook à la classe quotidienne de Madame Marie-Ève, comme les quelque 35 000 autres élèves qui ont été charmés par la dynamique enseignante.

«Ça a été notre seule bouée», lance Jérôme au bout du fil.

Le médecin d’Isabelle a été formel – et elle l’a écrit noir sur blanc –, leurs enfants ne doivent pas retourner à l’école ni à la garderie, ils doivent éviter les contacts et les sorties dans les endroits publics. Jérôme peut travailler de la maison, ils font leur épicerie en ligne, ne sortent pas. «Les seules personnes qui entrent dans notre maison, ce sont des infirmières!»

Ils ont vu une fois des amis qui venaient d’être testés pour la COVID, résultats négatifs évidemment.

Les problèmes de santé d’Isabelle ont commencé au cours de l’automne par des articulations capricieuses. «Ça a été comme de l’arthrite, mais ça a été fulgurant.» Après une série de tests, les médecins ont trouvé ce qui clochait. Isabelle a une maladie auto-immune mortelle qui attaque notamment les muscles et les poumons.

Et, parce que son système immunitaire se retourne contre elle, elle reçoit des traitements pour neutraliser ledit système.

Elle est complètement sans défense.

Suivant les conseils du médecin, Isabelle et Jérôme se sont informés de leurs options pour que leur fille puisse commencer sa deuxième année à distance, vu qu’elle risque de contaminer sa mère si elle ramène le virus de l’école. Ils étaient certains que le ministère avait prévu le coup.

Eh bien non.

«On en a d’abord parlé à l’école à la fin de l’année, et on s’est fait dire qu’on ne savait pas quoi nous répondre. On a contacté la santé publique, eux nous ont rappelés très rapidement pour nous dire que l’information n’était pas encore claire par rapport à la transmission du virus par les enfants.» 

Reste qu’il y a un risque.

Jérôme et Isabelle ont aussi contacté leur centre de services scolaires, qui était la commission scolaire avant, la réponse a tardé. Elle est arrivée dimanche. «Nous sommes également en attente de directives de la part du ministère à ce sujet. Je vous invite à communiquer avec votre direction d’école dans la semaine du 10 août. Nous espérons avoir plus d’informations à ce moment.»

Le 10 août, c’est trois semaines avant la rentrée. «Rendu là, ça va être quelque chose qui va être fait sur le coin de la table, sur une napkin.»

Jérôme et Isabelle aimeraient avoir un véritable suivi, un accompagnement serré et quotidien. «La façon dont ça a fonctionné au printemps, c’était correct pour trois mois, mais pour l’année prochaine, il faudrait qu’il y ait une relation qui se développe avec un enseignant pour garder l’envie d’apprendre.»

Encore faudrait-il qu’ils y aient droit.

Pour essayer d’en savoir plus, ils se sont tournés vers le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, un de ses attachés leur a répondu qu’ils n’avaient pas le choix, leur fille doit retourner à l’école. Voici : «La présence en classe redeviendra obligatoire en septembre prochain, sauf pour les enfants et le personnel ayant une condition médicale particulière les rendant vulnérables à la COVID-19. 

On comprend vos inquiétudes, mais on tient à vous rassurer. Au regard de la littérature scientifique qui s’accumule et de l’expérience de la dernière rentrée scolaire au printemps, la Santé publique considère que les enfants ne semblent pas constituer un vecteur majeur de transmission de la maladie.»

Pour Isabelle, «ne semblent pas» est un risque trop grand, surtout en sachant que les employés vulnérables, des adultes, seront protégés. 

Pas les parents.

Mais il y a une bonne nouvelle dans cette réponse du ministre, c’est que des enfants pourront être exemptés de la présence en classe si on juge que leur système immunitaire est trop faible, ce qui veut dire que quelqu’un, quelque part, devra tôt ou tard accoucher d’une solution pour leur enseigner à distance.

La même logique devrait s’appliquer aux enfants qui ont des parents fragiles, qui doivent déjà se battre pour leur vie.

Isabelle n’a pas besoin d’une autre épée de Damoclès.

* Prénoms fictifs

Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
La COVID est un sel d’argent

Chronique

La COVID est un sel d’argent

CHRONIQUE / J’ai étudié le journalisme à l’époque où on apprenait aussi à prendre nos photos avec une caméra à pellicule – j’ai encore mon bon vieux Pentax K1000– et à les développer en chambre noire, un processus fascinant où on expose la feuille de papier photo à la lumière avant de la tremper dans un bac, où l’image se révèle.

Dans le bac, une solution de sel d’argent.

Le sel d’argent, par un procédé chimique, rend visible ce qui ne l’était pas. C’est là que nous voyons si notre photo est réussie, si les contours sont nets, si le contraste n’est pas trop grand entre l’ombre et la lumière. Nous avions déjà une idée de l’image par le négatif, où le noir et le blanc sont inversés, voilà qu’elle se précise.

J’ai pensé à ça, cette semaine, quand on a rendu public le document commandé par la Société royale du Canada où on constate – encore une fois – l’état catastrophique des CHSLD au Québec. Ce qui est intéressant, c’est que les 10 auteurs ont consulté de nombreux rapports publiés au cours des années et qu’ils sont arrivés au constat que l’hécatombe qui a eu lieu pendant la pandémie était prévisible.

Que la COVID-19 a agi comme un révélateur.

Comme le sel d’argent.

Selon la recension qu’ils ont faite des chiffres, c’est au Québec où la proportion des décès ayant eu lieu dans les résidences pour personnes âgées est de loin la plus élevée, 81 % comparativement à 66 % pour l’Espagne et à 31 % pour les États-Unis, qui ne sont pour le moins pas des modèles de gestion de la pandémie.

Francine Ducharme, doyenne de la Faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal et coauteure, a bien vu que les gouvernements ont fermé les yeux. «C’est vrai qu’il y a eu des tonnes de rapports sur ce qui se passe dans les soins de longue durée. Ça fait 20 ans qu’on dit qu’il n’y a pas suffisamment de personnel, que c’est disqualifié, que ce n’est pas gratifiant. Mais peut-être que la pandémie va être le déclencheur qui va permettre de changer des choses. En tout cas, moi, j’ai espoir.»

Dans la chambre noire, quand le sel d’argent a assez révélé l’image, on met le papier photo dans le bain d’arrêt.

On est rendu là avec les CHSLD, on en sait assez, on a un portrait précis, on connaît les problèmes, même les solutions. La COVID-19 a révélé l’horreur, elle a révélé à quel point le système tenait avec de la broche, à quel point certains endroits n’arrivaient pas à donner même les soins les plus élémentaires.

Des gens sont morts seuls dans leurs excréments.

On n’a pas besoin d’en savoir plus.

À l’autre bout du spectre, la COVID aura également révélé de belles choses, des gestes d’humanité dans l’horreur, comme Anouk, cette femme de 50 ans dont je vous ai parlé, qui est venue en renfort dans un CHSLD autour de Montréal. Elle avait donné des noms affectueux à ses patients, il y avait entre autres Monsieur Don Juan, Madame Attente qui restait à côté de son téléphone dans l’espoir qu’il sonne.

Il y a eu aussi Madame Gentille, à qui elle s’est attachée, à qui elle a prêté son téléphone pour qu’elle puisse appeler ses quatre filles, elle n’avait parlé à personne depuis six semaines. Anouk a écrit son expérience en CHSLD, elle a fait ce constat. «De tous les soins, c’est l’amour des proches qui apaise le plus.»

Elle a été emportée par la COVID, le 27 avril.

Seule.

Une de ses filles m’a écrit pour me dire que les petits gestes d’Anouk ont fait une grande différence. «Sans le savoir au début, par sa simple décision d’aller au front pour aider, elle a mis un baume sur notre souffrance. Maman était entourée d’amour et d’humanité en sa présence, même si ça n’a pas duré longtemps. […] À nos yeux, elle est plus qu’un ange, elle est devenue une sœur malgré que nous ne nous soyons jamais rencontrées.»

Des Anouk, il y en a eu beaucoup.

Et il y en a plusieurs qui étaient là avant la COVID et qui sont toujours là, qui tiennent le système à bout de bras depuis des lunes, avec le sourire, qui arrivent à prendre le temps de réchauffer la tarte au sucre, de passer une brosse dans les cheveux, d’écouter cent fois la même histoire.

La COVID aura révélé toute leur importance.

À LIRE AUSSI: De la fierté d’être préposée

De l’humanité dans l’horreur

Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Marco est allé au parc

Mylène Moisan

Marco est allé au parc

CHRONIQUE / Ça faisait plus d’un an et demi que Marco Chabot attendait d'avoir ses fauteuils roulants et c’était encore plus fâchant parce qu’il a appris qu’ils étaient prêts, mais qu’on avait mis leur livraison sur la glace à cause de la pandémie.

Lui, c’est toute sa vie qui était sur la glace.

Atteint de Parkinson depuis qu’il a 36 ans, ça fait 18 ans, il voit son corps le lâcher toujours un peu plus. Il a dû se rendre à l’évidence il y a un an et demi, son déambulateur ne lui suffisait plus pour se déplacer, il tombait plus souvent, se fatiguait plus vite aussi. Veut, veut pas, il avait besoin d’un fauteuil roulant.

C’était en octobre 2018.

En avril 2019, son nom a été inscrit sur la liste d’attente de l’IRDPQ, l’Institut de réadaptation en déficience physique de Québec, il devait attendre qu’on l’appelle pour évaluer ce dont il avait besoin.

Le téléphone a sonné neuf mois plus tard, en janvier.

Je vous ai parlé de Marco début juin, il venait d’appeler à l’IRDPQ pour savoir où en était rendu son dossier, c’est là qu’il a appris que les fauteuils étaient prêts. «C’est rare que je me choque, mais là, je l’ai mal pris, m’avait dit Marco. Dans ma tête, quand j’ai commencé le processus, je me suis dit “j’en ai pour un an à attendre” et j’ai accepté ça. Déjà que c’est long un an quand tu attends un fauteuil roulant, quand tu ne sors presque plus, que tu ne vas plus au parc avec ta fille.»

Ça fait des mois et des mois qu’il est confiné.

Bien avant la pandémie.

Quelques heures après la publication de son histoire, à 11h25 précisément, Marco Chabot a reçu un appel de l’IRDPQ lui disant que ses fauteuils seraient livrés le 22 juin. Le CIUSSS, Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Capitale nationale me jure que c’est un hasard.

L’important est qu’il ait été appelé.

Mais évidemment, Marco n’est pas le seul à avoir été mis sur la glace à cause de la pandémie, les directives du ministère étant de ne traiter que ceux qui avaient un urgent besoin d’un fauteuil roulant. On m’a donné trois exemples de cas urgents, ceux qui ont des risques de plaies, ceux qui sont en réadaptation intensive, ceux qui ont la maladie de Lou Gherig, la SLA.

La SLA, c’est un peu comme une version accélérée du Parkinson, comme si Marco avait le luxe du temps. 

Aucun enfant n’a attendu, «les risques de compromission du développement en cas de délai prolongé font en sorte que les besoins de ces usagers sont pratiquement toujours considérés essentiels et urgents», m’indique par courriel le porte-parole du CIUSSS Mathieu Boivin.

Pas un père qui veut aller au parc avec sa fille.

Depuis la mi-mars, selon les chiffres du CIUSSS, 171 personnes ont reçu leurs fauteuils et une soixantaine ont été mis sur la voie de garage, on a jugé qu’elles pouvaient encore attendre quelques mois de plus, elles ont l’habitude d’attendre de toute façon. On vient juste de recommencer les livraisons depuis deux semaines, 35 personnes devraient avoir reçu leur fauteuil d’ici la fin du mois, une quinzaine début d’août.

Les dix autres préfèrent attendre plus tard, elles ont peur de la COVID.

Le 22 juin, 20 mois après que son médecin ait dit qu’il en avait besoin, Marco a enfin pu se rendre à l’IRDPQ pour recevoir ses fauteuils roulants, un motorisé et un manuel remis à neuf et, comme chaque fois où il a fini par avoir des services, ils étaient excellents. Il m’a écrit ceci le lendemain : «Une livraison de deux heures et demie, ajustement personnalisé, modification, apprentissage, essais et retour à la maison en transport adapté. L’équipe d’ergo, physio, technicien et mécanicien à l’IRDPQ est toujours aussi attentionnée, accueillante et professionnelle.»

Il a pu enfin aller au parc avec sa petite de huit ans, elle était contente de pouvoir enfin aller dehors avec papa.

Mais ça a été long.

Et pas juste à cause de la pandémie, même en temps normal, des gens comme Marco doivent attendre jusqu’à un an pour avoir un fauteuil à partir du moment où la demande est faite à l’IRDPQ. C’est long, un an, quand ton corps ne te porte plus. C’est long, un an, à tourner en rond dans la maison.

Mais ce n’est pas urgent.

Au CIUSSS, la porte-parole Annie Ouellet m’a expliqué que les délais varient énormément d’un cas à l’autre. «Selon les critères de priorisation, l’attente peut varier d’une journée à un an, à partir du moment que l’IRDPQ reçoit la prescription.» D’un jour à un an, c’est une sacrée différence. 

Un an, c’est trop long.

J’ai demandé pourquoi ça pouvait prendre autant de temps. «Le volume d’activité est important, m’a répondu Mathieu Boivin, avec entre 75 et 80 nouvelles demandes par mois, et certains facteurs externes influencent nos délais comme les essais cliniques requis, les demandes d’autorisation aux organismes payeurs, etc.»

Etc., etc., etc.

J’ose croire qu’on pourrait faire mieux.