Chronique

Payé pour avoir un plan de meurtre

CHRONIQUE / C’est un raccourci, mais c’est ça quand même, le ministère des Anciens Combattants accorde une indemnité aux vétérans qui ont un plan pour tuer quelqu’un.

Au même titre que des hallucinations.

D’abord, vous devez savoir que les vétérans sont évalués par des psychologues pour savoir à quel point leur carrière a eu des conséquences sur leur santé mentale, à partir du formulaire PEN 6248 de son petit nom. L’idée est d’établir le montant d’argent auquel ils ont droit.

En fait, un ensemble de séquelles sont évaluées, autant physiques que psychologiques, et l’indemnité d’invalidité qui sera versée sera l’addition de tous les montants auquel chacune donne droit. Le montant maximal du dédommagement est de 374 169 $ en 2018, une augmentation de 70 000 $ en quatre ans.

Remis en un seul versement.

Question d’éviter un biais dans l’évaluation de la santé mentale, le PEN6248 est rempli par un autre psychologue que celui qui suit habituellement le vétéran. Par contre, en fonctionnant ainsi, il est plus difficile pour celui qui évalue de déceler ceux qui pourraient être tentés d’amplifier leurs symptômes.

Le formulaire est d’ailleurs disponible dans Internet, ce qui pose problème selon une personne au fait du dossier. «Ils peuvent s’y préparer. Certains en parlent entre eux, ils savent ce qui est payant.»

Souhaitons que ce soit l’exception.

Un barème a été établi à partir du formulaire pour calculer l’indemnité à laquelle chacun a droit. Par exemple, quatre nuits d’insomnie par semaine, ça vaut tant, pareil pour les problèmes de mémoire, de concentration, pour les hallucinations et ainsi de suite. Chacune condition, selon la gravité, équivaut à un certain point de pourcentage. 

Le pourcentage sera par la suite appliqué selon une méthode de calcul au montant maximum permis, ce qui donnera la somme versée au vétéran. Les psychologues ne sont pas au courant des montants exacts associés à chacune des conditions, l’analyse étant effectuée à Charlottetown, où tous les PEN 6248 sont traités. 

Du lot, une des conditions comprises dans le calcul fait sourciller : avoir un plan homicidaire.

Un plan pour tuer quelqu’un.

Ainsi, si un vétéran fomente un meurtre, ses intentions sont associées à un montant d’argent. «Et ce n’est pas un petit montant.» On s’entend, si une personne veut en éliminer une autre, mieux vaut le savoir. Surtout que, si le plan est suffisamment précis, le psychologue a le droit — même le devoir — d’en informer la police.

Mais de là à verser une indemnité?

Je pose la question.

Émis en mars 2015, le formulaire vient d’ailleurs de subir une refonte en profondeur, plutôt une fonte, il est passé de 16 à 8 pages en décembre. Si la «case» plan homicidaire a été reconduite dans la nouvelle version, il semble que les conséquences du syndrome de stress post-traumatique aient été réduites comme peau de chagrin. «La section sur le post-traumatique a été réduite à une question, sur la présence ou non de souvenirs traumatiques envahissants.»

Cela même si le SSPT est un mal répandu chez les vétérans.

Au ministère des Anciens Combattants, on a répondu à mes questions par courriel. «Le questionnaire a été modifié et simplifié. La longueur du questionnaire a été réduite afin d’alléger le fardeau administratif des médecins et améliorer les délais. Ceci devrait permettre des décisions plus rapides pour les vétérans.»

Soit.

J’aurais voulu savoir en vertu de quoi on attribuait un montant pour ceux qui ont des plans homicidaires, je ne l’ai pas su.

Selon les chiffres du ministère, le nombre d’indemnités versées ne cesse d’augmenter, environ 10 % par an depuis trois ans, passant de 57 315 vétérans en 2015-2016 à 69 694 en 2017-2018. On s’attend à ce que ce nombre atteigne 76 600 pour l’année en cours, une hausse qui tourne aussi autour de 10 %.

Et la facture pour Ottawa a explosé, passant de 700 millions l’an dernier à plus de 1,6 milliard cette année, une hausse de 132 %. 

C’est beaucoup d’argent.

Au-delà des critères d’évaluation, d’aucuns déplorent que le fédéral ait choisi, en 2006, de délaisser la rente d’invalidité pour un montant forfaitaire, et plus encore lorsqu’il est question de santé mentale. Mon collègue Baptiste Ricard-Châtelain s’est entretenu en 2010 avec le colonel Patrick B. Stogran, ombudsman, qui mettait de sérieux bémols sur cette façon de procéder. 

Ainsi, «l’idée de donner à un soldat blessé un gros paquet d’argent, surtout s’il a une blessure psychologique et que, probablement, il boit trop et abuse des drogues à cause de ce problème, ce n’est pas brillant» avait-il déploré alors. 

Ça peut nuire plutôt qu’aider.

Et le risque de dilapider le chèque, qui peut frôler les

380 000 $, est réel. «Je ne suis pas un partisan du montant forfaitaire parce que quelqu’un avec une blessure psychologique pourrait [le] dépenser de façon irréfléchie, gaspiller l’argent, et puis ne plus avoir un sou pour assurer sa sécurité financière».

Qu’est-ce qu’on fera pour eux?

Chronique

Une vie dans une boîte à lunch

CHRONIQUE / Quand Matthieu a appris que son père allait mourir, il ne lui a demandé qu’une chose pour se souvenir de lui.

Sa boîte à lunch.

Je suis allée la voir lundi, Matthieu l’avait posée sur la table de la cuisine, une photo de son père à côté. Rien à voir avec les petites boîtes à lunch modernes en imprimé fleuri, qui contiennent à peine un sandwich et un jus et un yogourt grec sans gras. C’est une vraie boîte à lunch de travailleur, immense, solide. 

Comme son père. 

«Il était plus grand que nature.»

André Paquet a grandi à Thetford, il a pris le chemin de la mine Bell à 17 ans, comme son père et son grand-père avant lui. «Mon arrière-grand-père, Noé, a commencé à travailler là à huit ans, il charriait de l’eau pour les mineurs au début. Il est devenu mineur, a travaillé jusqu’à 70 ans.»

À l’époque, «on descendait des chevaux et ils ne revoyaient plus la lumière.»

Le grand-père de Matthieu, Anatole, a suivi les traces de Noé, il est allé dans les entrailles de la Terre pour en extirper de l’amiante. En 1940, il est parti pour la guerre. «Il s’est enrôlé volontaire, il est revenu en 1945.» Pour retourner à la mine. Quelques années avant la grève de l’amiante. 

Matthieu prend la peine de préciser, «il n’était pas dans les scabs».

C’est important.

André s’est fait faire sa boîte à lunch à 17 ans quand il a commencé à travailler avec son père, «par un gars qui faisait ça par les soirs». Une vraie boîte à lunch d’ouvrier, en aluminium, symbole s’il en est un d’un Québec besogneux. «Mon père n’a jamais pris un jour de congé ni aucune vacance.»

Il partait tous les matins de la semaine avec sa boîte à lunch. «Le travail, c’était toute sa vie. Il n’était pas ambitieux, il voulait juste qu’on ne manque de rien.»

La fin de semaine, il était présent, il allait au club de tir à l’arc avec Matthieu. «Je garde de très bons souvenirs. Mais je n’ai aucun souvenir de vacances en famille, on n’a jamais fait ça. Je ne suis jamais allé à la pêche avec lui.»

Il aurait aimé ça.

Après son mariage en 1971, André a repris la compagnie de courrier de son beau-père, pendant presque 20 ans, avant d’être embauché comme journalier à Ciment Saint-Laurent à Beauport. La photo à côté de la boîte à lunch, c’est quand il travaillait là. «C’était papa, toujours la barbe pas faite.»

Quand l’usine a fermé en 1997, il est retourné sur les bancs d’école. «Il est allé faire son secondaire 5, il avait 45 ans. Je l’aidais, le soir. Il me disait : “Où est-ce que tu veux que je me replace sans diplôme?” Il m’a parlé de la mine à Fermont, il a travaillé fort pour être engagé. Et il a réussi.»

Il est parti tout seul, sans sa Christiane. «C’est moi qui suis allé le conduire. Au début, il n’avait droit qu’à une chambre. Maman est allée le rejoindre un an ou deux plus tard, quand il a pu avoir une venelle, une petite maison.»

André est devenu mineur pour la Quebec Cartier Mining, comme il l’avait été pour la mine Bell à Thetford. «Il travaillait sur les “dents”, sur les godets des loaders. Quand c’était brisé, il fallait les enlever et les remplacer à coups de masse. Il passait la journée à donner des coups de masse et de pic.»

Quand il arrivait à avoir un congé assez long, il descendait à Québec.

Matthieu a passé deux étés à la mine avec son père. «Je travaillais comme mécanicien au concasseur, dans la mine. J’ai pu passer du temps avec lui, on a pu parler. Il était heureux. Il était heureux que le pain soit sur la table.»

La boîte à lunch, c’est ça. «La boîte à lunch, c’est autant papa que maman. La femme, elle faisait le lunch, elle s’occupait de son mari et de ses enfants. Ça représente tous les sacrifices qu’ils ont faits pour nous. Il y a en plusieurs qui vont se reconnaître dans cette histoire-là, dans ce don de soi.»

Mais. 

«Il me disait, tu ne feras pas comme moi, à travailler dans la misère, dans la poussière. Tu vas aller étudier. Il a payé mes études à l’université.»

En janvier 2004, André venait d’avoir 55 ans deux semaines avant, la mère de Mathieu a appelé pour lui dire : «Ton père ne va pas bien.» Elle était en train de remplir sa boîte à lunch quand il est tombé. Il est allé à l’hôpital à Québec, insuffisance hépatique, il n’en avait plus pour longtemps. 

«C’est là que je lui ai demandé sa boîte à lunch. Il est retourné à Fermont pour vider son casier, il est revenu avec. Il me l’a donnée, il m’a dit : «Elle a bien rendu son rôle.» C’était la première fois de toute sa vie qu’il s’arrêtait de travailler. Ça a duré 10 mois. C’est les vacances qu’il n’a jamais eues.»

Il s’est tué à l’ouvrage.

Pour sa femme et ses deux gars. «Il nous mettait toujours en premier. Des fois, quand il faisait de l’overtime, il s’apportait deux lunchs, un pour le dîner et un pour le souper, même si la compagnie fournissait le souper. Ils faisaient livrer du chinois de chez Linnan pour les gars, mon père nous ramenait sa portion, il savait qu’on aimait ça.»

C’était André. 

«Il avait tellement un grand cœur.»

Quand il a vu son père pour la dernière fois, Matthieu lui a dit merci. «J’aurais aimé ça lui dire : “Merci pour ci, merci pour ça.” Je lui ai simplement dit : “Merci pour tout.”»

Son père l’a regardé.

Il lui a répondu, satisfait. «Ouais.»

Chronique

Ces enfants qu'on interne

CHRONIQUE / À 14 ans, Héloïse* a senti une grande tristesse. «C’était comme une grande mélancolie. Je ne comprenais pas pourquoi.»

Comme un tunnel gris.

Elle a gardé ça pour elle pendant un bout, en a parlé au psychoéducateur de l’école. Mais le tunnel s’est rapidement rétréci. «Je ne me sentais pas bien, ça a été assez drastique. J’ai commencé à m’automutiler avec un Xacto, je me réfugiais là-dedans. C’est comme si j’avais besoin d’une souffrance que je pouvais comprendre.»

Je sais, c’est rough. Mais c’est ça.

Elle a fini par en parler à ses parents, ils étaient inquiets, assez pour l’emmener en psychiatrie à l’hôpital. «Le pédopsychiatre m’a gardée cinq jours à cause des idées noires. J’entrais dans le système. J’étais terrorisée.» Elle a été transférée dans une unité d’hospitalisation de Québec pour les jeunes de 12 à 18 ans.

Elle y est restée deux semaines. «Je ne voulais pas rester là, j’avais tellement peur. Pour sortir, j’ai dit que ça allait bien.»

Mais ça n’allait pas.

La seule façon qu’elle a trouvée pour reprendre un peu le contrôle sur sa tête, c’est de prendre le contrôle de son corps. De l’affamer. «Je ne mangeais plus. Je perdais du poids à une vitesse alarmante. J’ai perdu 20 livres le premier mois, 40 au total. Mais extérieurement, je fonctionnais mieux. J’avais moins de tristesse, j’étais en contrôle. J’atteignais des objectifs.»

Elle est descendue à 88 livres.

Elle a dû être hospitalisée encore, «quasiment deux mois» cette fois-là. Elle allait à l’école le jour, à l’hôpital le soir. «C’était comme une double vie.» Elle a réussi sa troisième secondaire, est retournée chez elle en mai. Mais en octobre, elle en a eu assez de broyer du noir.

Elle a avalé tous les comprimés qu’elle accumulait depuis quatre mois. «Je voyais ça comme un filet de sécurité», comme une porte de sortie.

Ça a été la porte d’entrée de l’hôpital, encore. Pendant un an. Sans sortir. «J’avais des hallucinations visuelles et auditives, c’était rough. Je n’étais pas la même personne. Je me foutais de tout, je prenais du poids, je ne cachais plus mes idées suicidaires. Cette hospitalisation a été intense au niveau des traitements…»

Elle en fait encore des cauchemars.

Elle cherchait toujours des façons de se faire du mal, comme si c’était la seule chose qui l’intéressait. «Je cachais des objets dans mes bas, dans mes pantoufles. Je faisais des plans, ma vie était focusée là-dessus.»

Le «traitement» était draconien. «On me maintenait à plat ventre, on m’ouvrait les mains, on me mettait en salle d’isolement. Quand je me frappais la tête, on me mettait les contentions et ça accentuait ma colère. Et qu’est-ce que je faisais pour contrôler ma colère? Je me frappais encore plus la tête.»

Une spirale infernale.

«Il s’ensuivait des heures de contention, attachée au sol… S’ils soupçonnaient que je dissimulais un objet, je devais mettre la jaquette anti-suicide et après, il y avait la contention. C’était tellement souffrant. Je me suis habituée à ça. Ça commençait vers 22h et je revenais dans ma chambre autour de 2h du matin. Ça arrivait environ trois fois par semaine, pendant six à huit mois.»

Quand elle refusait d’avaler les calmants, on les lui injectait dans la cuisse. «C’était de l’Haldol, un médicament qui assomme.»

Un agent restait à côté d’elle. «J’essayais de sortir de ma contention, de faufiler mon bras, je criais. Une fois, quelqu’un a donné des bouchons pour oreilles à l’agent. Comment ne pas sentir que tu déranges? Il y a un concept d’humiliation là-dedans. C’est beaucoup pour une fille de 15, 16 ans.»

L’hôpital, c’était sa vie. Elle tournait en rond, avec à peu près aucun contact humain. «L’amour, je le prenais dans le toucher des infirmiers qui m’attachaient. Au moins, pendant ces moments-là, je n’étais pas toute seule.»

Il a fallu deux signalements à la DPJ pour qu’elle sorte de l’hôpital, dont un fait par sa mère. «Elle n’en pouvait plus de me voir là.»

Une journée d’octobre 2014, le 17 plus précisément, elle a pris le chemin d’un centre jeunesse. «Ils m’ont rencontrée, ils m’ont dit : “Il y a deux transporteurs qui t’attendent.” Ils m’ont donné deux sacs à poubelle pour que je mette mes choses…»

Sans la prévenir.

Elle s’est retrouvée en cure fermée pendant un mois, puis dans une unité un peu moins contrôlée. «Je n’ai pas eu de contention, ou si peu, peut-être trois fois en un an. Je me sentais plus écoutée, ce n’était plus des infirmiers qui s’occupaient de moi, mais des éducateurs spécialisés. C’était un milieu qui était plus structuré, il y avait des activités et l’importance de l’école était vraiment priorisée.»

Elle y est restée un an. «Les crises ont arrêté du jour au lendemain. Mon but, c’était de ne plus retourner à l’hôpital, de retourner à la maison.» Elle est sortie pour de bon en octobre 2015, quelques mois avant d’avoir 18 ans.

Mais elle garde encore de vives cicatrices de ces deux années où elle a été internée. «Il n’y a pas un jour que je n’y pense pas. Je me souviens de tout dans les moindres détails, je me revois… J’ai envie de prendre cette Héloïse-là dans mes bras. […] Je fais des cauchemars la nuit. J’ai des spasmes, mon corps est toujours en état d’alerte.»

Même quand c’est sa mère qui lui caresse le cou.

«On a tenu pour acquis que j’étais habituée aux contentions, à tout ça, vu que c’était la même chose chaque soir. Mais chaque fois, c’était difficile. Chaque fois, j’avais mal. Et il n’y avait jamais de retour qui était fait avec moi le lendemain. Parler aurait pu être un remède, me demander comment je me sens. Pour que je ne me sente pas juste bonne à être enfermée…»

Elle en paye encore le prix. «L’hospitalisation m’a détériorée, ça a été admis.»

Aujourd’hui, Héloïse a 20 ans, elle va mieux, elle a terminé son cours secondaire aux adultes et a commencé un bac à l’université. Encore fragile, elle a un suivi psychologique régulier. «Je suis beaucoup plus stable, j’arrive à gérer mieux mes comportements destructeurs.»

Quand elle tombe, elle se relève.

Elle sait que demain peut être meilleur. «Depuis que je suis sortie, ça m’a permis de me révéler, de comprendre que ça vaut la peine d’essayer.»

*nom fictif

Chroniques

1188 jours sans ses enfants

CHRONIQUE / Le jour où la DPJ et le tribunal ont fini par voir clair dans le jeu de son ex, Latif Lahrim a finalement obtenu la garde complète de ses deux enfants. Il était déjà trop tard.

Sept mois plus tôt, fin 2016, quand l’étau a commencé à se resserrer autour de la mère, elle a quitté le pays avec le petit Rayan, 18 mois, et sa sœur Zineb, trois ans et demi. «Vers la fin, je les avais avertis, je leur avais dit : “elle va prendre la fuite”... Ils ne m’ont pas écouté.» 

Houda Doumi et les enfants restent, à ce jour, introuvables.

Je vous ai déjà parlé de Latif, je lui avais donné le prénom de Tarek dans un dossier publié en avril 2017 sur les hommes qui font l’objet de fausses accusations. Son ex-femme n’y était pas allée de main morte, elle l’avait accusé de violence conjugale, de menace de mort, d’incitation à des gestes sexuels sur leur fille.

Même de menace terroriste.

Son cauchemar a commencé le 12 octobre 2015, lorsqu’il a trouvé la maison vide à son retour du travail. «J’ai appelé partout, j’étais inquiet. J’ai appelé la police pour savoir où mes enfants et ma femme étaient. Ils ont dit : “ne vous en faites pas, vos enfants sont en sécurité”. Ils m’ont demandé de me rendre près du poste, de me garer.» 

Il s’y est rendu sur-le-champ. «Quand je suis sorti de ma voiture, deux agents sont venus m’arrêter...» Il a passé trois jours en prison. «Personne ne voulait me croire, ni les enquêteurs de la police ni la DPJ. Psychologiquement, j’étais détruit. J’ai eu des envies de suicide. Ma vie était finie...»

Il a embauché un expert pour aller chercher des éléments dans le portable de son ex, il a fait analyser des photographies qu’elle avait déposées en preuves. 

Il s’est soumis deux fois au polygraphe, à ses frais.

Le vent a tourné au tribunal de la jeunesse. «L’intervenante de la DPJ, la même qui avait fait un rapport dévastateur contre moi à partir seulement de la version de mon ex, elle est venue me dire “on commence à avoir des doutes...”» La plaignante leur faisait de plus en plus faux bond, avec toutes sortes d’excuses. 

Après un an et demi de procédures ruineuses, après des milliers de dollars payés en frais d’avocats, les accusations ont été retirées. 

Latif a obtenu la garde complète.

Sauf qu’il n’a toujours pas ses enfants. Le 2 décembre 2016, Houda Doumi a quitté le pays, il a fallu presque deux semaines aux autorités pour s’en rendre compte. Des mandats d’arrestation ont aussitôt été lancés par la GRC et par le Service de police de Montréal pour enlèvement.

Interpol a lancé quelques mois plus tard un mandat pour la mère et pour les enfants. «Selon les informations que j’ai obtenues d’Interpol, elle s’est d’abord rendue en Égypte, puis à Oman. La dernière fois que j’ai eu des nouvelles d’eux, en juin dernier, ils étaient à Dubaï. Et il n’y a eu aucun mouvement depuis.»

Ça fait plus de six mois, Latif attend toujours.

Houda a l’appelé deux fois le 11 juin. Elle lui a envoyé deux photos et lui a demandé d’aller la rejoindre au Maroc pour «régler ça», Latif lui a plutôt demandé de contacter l’organisme Enfant-retour pour s’informer de la marche à suivre pour un retour au Canada. Houda a promis d’appeler le lendemain, elle ne l’a pas fait.

Elle a reconnu être partie quand elle a senti la soupe chaude. «Avec tout ce que j’ai fait, ils allaient m’enlever les enfants.» Latif lui a répété qu’elle faisait l’objet accusations d’enlèvement, que le mandat s’étendait à plusieurs pays. «C’est à toi de coopérer, la balle est dans ton camp.» Ce à quoi elle a répondu : «Là où je suis, il n’y a pas de camp.»

Depuis, silence radio.

Selon toute vraisemblance, elle est toujours à Dubaï. «On me dit qu’ils n’ont pas passé la frontière», indique Latif, qui n’a pas revu sa fille depuis octobre 2015, et qui n’a eu que neuf visites avec son fils pendant les procédures. «Quand ils m’ont arrêté, il avait six mois. Je l’ai revu pour la première fois à 12 mois.»

Sa fille aura six ans en mars, son gars quatre ans en février.

Latif dépend d’Interpol, qui dépend de la collaboration des autorités locales. «Ça ne bouge pas et on ne sait pas pourquoi. On ne sait pas si c’est à cause de la police locale qui ne collabore pas ou si elle a donné une mauvaise adresse. La GRC et le SPVM ont fait plusieurs demandes, ils talonnent, mais ça ne bouge pas.»

À court de ressources, Latif a décidé de rendre publics les mandats d’arrestations et de recherche et de lancer un appel au public. Il a monté un site Internet, www.jamaissansmesenfants.com, dans lequel il invite les internautes à partager le plus possible l’information.

Il fait aussi appel à la générosité des gens pour pouvoir se rendre là-bas retrouver ses enfants. Advenant que la police locale n’applique pas le mandat d’Interpol, il devra réclamer la garde de ses enfants là-bas. «Je devrai tout recommencer de zéro, il faudra que je porte plainte, que je fasse les démarches pour pouvoir les rapatrier.»

La chose est possible, il y a quelques précédents.

Au cours d’une des deux conversations du 11 juin, Latif a supplié Houda de revenir au Canada pour faire face à la justice et de laisser à un juge le soin de déterminer la suite des choses. Elle avait déjà consulté un avocat pour évaluer ses options. De celles-là, elle a laissé entendre qu’elle pourrait prendre le chemin du Maroc, où elle et ses enfants ont la nationalité, en plus de la nationalité canadienne.

Non, Latif n’est pas au bout de ses peines.

Chronique

16 papas, 25 enfants

CHRONIQUE / François Boucher et Mathieu Thériault savent déjà ce qu’ils feront la fin de semaine du 7 et 8 septembre.

Ils seront dans le bois.

Et ils ne seront pas tout seuls. Si la tendance se maintient, dans ce qui est devenu une tradition, ils seront au moins une quinzaine de papas avec leur marmaille à camper dans le parc de la Jacques-Cartier.

Sans les mamans.

Ça a commencé tout doucement en 2016, ils étaient une poignée de vieux chums et leurs enfants. «Il pleuvait, et ça ne nous a pas dérangés du tout. On s’était installé une bâche avec un arbre au milieu. On a passé un super beau moment.» Assez pour remettre ça l’année suivante et l’autre après.

Cet été, ils étaient 16 papas et 25 enfants, de 3 à 12 ans. Les pères se tiennent ensemble depuis des années et leurs enfants, depuis leur naissance. Ils se retrouvent donc en terrain connu. «On loue tous les terrains sur le site le plus éloigné, explique Mathieu. C’est très boisé, à l’écart. C’est parfait.»

Ils s’installent tout un campement. «Le vendredi, raconte François, on part ça de zéro. On a deux heures de portage, et on amène du stock! On a des barbecues au gaz et aux briquettes, des bûches, les tentes, des matelas, la bouffe, on amène même des brouettes! Les enfants nous aident, ils amènent leurs affaires.»

Et, imaginez donc, il n’y a pas de réseau.

Aucun cellulaire.

Il y a une chaudière à bonbons par contre, qui fait d’ailleurs l’objet du seul règlement de la fin de semaine, tient à préciser Mathieu. «Quand on arrive, on leur fait un discours solennel. On prend un ton sérieux et on leur dit : “Vous devez savoir que, pendant la fin de semaine… il n’y a aucune règle. À part de mettre parfois le couvercle sur la chaudière!”»

Et le respect de la nature. 

Mais les papas ne sont jamais loin. «On garde un œil…»

Les enfants s’habillent quand ils ont froid, se couchent quand ils sont fatigués. «Ma fille est venue me voir, elle voulait aller se coucher. Je suis allé avec elle et je lui ai expliqué comment garder sa chaleur, je suis resté un peu avec elle, jusqu’à ce qu’elle s’endorme. C’est un beau moment, un moment tendre.»

Chaque papa le fait.

Et après? On sort les côtes de bœuf. «On s’achète des belles pièces de viande, on se fait ça quand les enfants sont couchés, raconte François. Les papas en profitent, c’est aussi une fin de semaine entre chums! Et nos blondes en profitent aussi…»

C’est gagnant-gagnant.

Les enfants, eux, ont quelque chose de rare, un sentiment de liberté. «Ils vivent leur fin de semaine entre eux. Il n’y a à peu près pas de chicanes, c’est du pur bonheur!» résume Mathieu. Le campement est sur un terrain plat, à côté d’un petit cap, et les enfants peuvent s’y aventurer.

Ils ont même fait leur feu. «On les a laissés faire un feu tout seul cette année, sans les aider. Ça leur a pris deux heures à gosser. Au début, il y avait juste de la boucane, puis ils ont réussi, il y avait une belle flamme de trois pieds. À un moment donné, leur feu était mieux que le nôtre, mais on s’est repris…»

Quand même.

Tout le monde mange ensemble. «Le gros défi technique, c’est la bouffe. On veut garder l’esprit communautaire, ça serait moins l’fun si chacun faisait ses choses de son bord.» Les menus sont des valeurs sûres.

Ne cherchez pas les légumes.

Le samedi, comme chaque année, ils partent en randonnée. Et pas la plus facile. Cette année, ils ont emprunté le Scotora, un des plus longs sentiers du parc de la Jacques-Cartier, 16 kilomètres aller-retour, niveau difficile.

Ils sont partis les 40. 

«Chacun y va à son rythme, me dit Mathieu. Les premiers couraient en avant, les autres suivaient. Ma fille de cinq ans, je ne l’ai pas vue de la montée, je l’ai rejointe en haut. Ça s’est fait avec une étonnante facilité. Au retour, on avait même planifié certains arrêts, mais ils n’arrêtaient pas!»

Le petit de trois ans a eu droit aux épaules de papa.

Le gars de François aussi, juste vers la fin. Il a 4 ans. «Les jeunes s’encourageaient entre eux.»

Quand ils partent le dimanche, il ne reste aucune trace de leur passage, «même pas un papier de bonbon». Les papas ne font pas de compromis là-dessus. «On insiste beaucoup là-dessus, ils comprennent que c’est important.»

Les traces, elles restent entre leurs deux oreilles.

Comme celles laissées par une autre forêt, quand Mathieu et François se sont connus. «C’était en 1996, on était en secondaire III. Il n’y a pas un soir où on ne s’appelait pas, c’était assez intense. Il y avait une petite rivière pas loin de chez Mathieu, on était une gang de chums, on se rejoignait quand il faisait beau. On se faisait des feux, on n’était pas en danger. On disait : “On va-tu dans le bois?” On passait nos étés-là.»

Les chums d’hier sont devenus papas.

Et, pendant les trois jours où ils sont dans le bois avec leurs enfants, c’est un peu là qu’ils retournent.

Chronique

Quand il ne reste qu'une photo

CHRONIQUE / Août 2016, Sarah Tailleur était attendue pour prendre la photo d’un enfant, elle a «failli annuler 18 fois avant d’y aller».

Le bébé, naissant, n’en avait plus que pour quelques heures.

Sarah est photographe professionnelle, elle venait d’accoucher deux mois plus tôt, se demandait bien comment elle allait arriver à faire ça. «Il n’y avait personne d’autre pour y aller. Si je n’y allais pas, il n’y aurait pas eu de photo.»

Elle a pris son courage à six mains.

Sarah est bénévole pour la Fondation Portraits d’étincelles, elle avait jusqu’ici donné de son temps pour retoucher des photos. C’était la première fois où c’était elle que les parents attendaient. «Le bébé était encore vivant quand je suis arrivée. Nous sommes allés dans un petit salon familial…»

Elle a immortalisé Gabriel.

Ils sont quelque 175 bénévoles comme Sarah, aux quatre coins du Québec, qui permettent à des parents d’avoir une photo de leur enfant, parfois la seule. Des enfants qui naissent prématurément ou à terme, morts ou mourants. Qui passent du ventre de leur mère à leur cœur.

En passant brièvement par leurs bras.

Parfois même pas.

C’est pour ces parents que Martine Gendron a mis sur pied avec des amies la fondation en 2015, pour permettre à ceux qui perdent un enfant d’en garder le plus beau souvenir possible. Le plus doux. Elle le faisait déjà depuis six ans, avait le goût de rendre le service plus accessible.

Les photographes ont répondu présents. «En un an, on avait déjà au-dessus de 100 bénévoles.»

Sarah est de ceux-là. Elle a, depuis Gabriel, immortalisé trois autres bébés. Une expérience qui marque chaque fois. «Ce qui m’a étonnée, c’est l’ambiance, qui est paisible. Je m’attendais à des larmes, à des crises, mais le sentiment le plus fort qu’on ressent, c’est la reconnaissance. Il y a de la tristesse, mais tout se passe en silence, dans une certaine sérénité.»

La dernière fois, la mère a tenu à ce qu’elle prenne l’enfant dans ses bras. Il avait une semaine, est décédé la nuit suivante. «La mère était contente, elle m’a raconté son histoire. J’avais la tremblote en sortant.»

Ce sont des moments intenses.

C’est mis au clair au début, les parents peuvent mettre fin à la séance à tout moment, le photographe aussi. «Ce n’est pas fait pour tout le monde», convient Martine, qui a photographié à ce jour plus d’une centaine d’enfants. «Et on le fait dans les pires conditions techniques qui soient.»

Dans la lumière verte de l’hôpital. «Quand tu prends une photo à l’hôpital, même les gens vivants ont l’air morts…» 

Les photos sont retouchées. «On ne dénature jamais les bébés. Par contre, on va ajuster les effets de l’éclairage, on va enlever le matériel médical, les fils, les solutés. On enlève quand il y a du sang, de la peau qui desquame, on peut pâlir les lèvres. On remet aux parents deux dossiers, un avec les photos retouchées en noir et blanc et un autre avec toutes les bonnes photos qui ont été prises. Les personnes vont préférer mettre une photo retouchée sur Facebook et ils vont garder les autres pour eux, pour se souvenir.»

Ils ont fait 278 séances l’an dernier.

Presque une par jour.

Ils ne fournissent pas à la demande. «On a toujours besoin de bénévoles pour prendre les photos et pour prendre les appels. Ça arrive qu’on ait des appels, mais qu’on n’ait pas de photographe. À ce moment-là, on doit suggérer aux parents de prendre des photos et on les retouche.»

Mais ce n’est pas pareil.

Parfois, Martine va à la rencontre de parents qui hésitent. «Ça arrive qu’ils n’aient pas encore vu le bébé. Dans ce cas-là, je vais prendre des photos et je leur montre sur le dos de ma caméra, ça peut être juste les pieds. Il y a une mère, quand elle a vu la photo, elle a demandé à ce qu’on aille chercher son bébé. On a enlevé la couverture, j’ai pris des photos pendant qu’on le découvrait.»

La mère a remercié Martine. «Elle m’a dit : “grâce à toi, j’ai pu voir mon bébé, les infirmières me disaient que c’était un monstre”…» 

C’était son enfant.

«On a des trucs pour faire les photos, pour que ça donne un beau résultat. On peut prendre seulement les mains ou les pieds. Une fois, il y avait un bébé avec un bec-de-lièvre, les parents ne voulaient pas que je le prenne en photo. Je leur ai dit : “je vais en prendre pareil, vous verrez plus tard.”» 

Ils les ont gardées.

Comme cette femme, qui avait prévu une séance de photos classique après son accouchement avec sa fille de cinq ans et le bébé qu’elle portait. «Avant d’accoucher, on lu a dit qu’il y avait un problème, que l’enfant allait mourir à terme… Je lui ai proposé de prendre des photos quand même, elle a dit “non”. Je lui ai dit que, évidemment, ce n’était pas la photo de famille dont elle avait rêvé, mais que ça allait être la seule avec sa petite sœur.»

Elle a finalement accepté. «On a fait une petite photo pour la petite sœur, pour qu’elle puisse la mettre dans sa boîte à lunch. Elle a présenté sa sœur à l’école et elle a arrêté de pleurer. C’est important, ces photos-là…»

Chronique

Que nous nous indulgencions

CHRONIQUE / Le terme est vieilli, ce n’est pas anodin, le verbe «indulgencier» n’est plus d’usage dans le langage.

Il a rapport aux fautes.

Dans mon bon vieux Petit Larousse de 1986, on n’en donne que le sens catholique, vieilli lui aussi, qui remonte à une époque pas si lointaine où on rachetait ses péchés à coups d’indulgences et où on pouvait les attribuer à des objets. On pouvait ainsi indulgencier un chapelet, une médaille.

Il fut un temps où l’indulgence était tellement hot qu’il y avait un commerce des indulgences, les riches pouvant s’en acheter tant qu’ils en voulaient et ainsi se réserver un penthouse au paradis.

On ne gagnait pas son ciel, on l’achetait.

L’indulgence est devenue une vache à lait pour enrichir l’Église et ses influents prélats, qui avaient la mainmise totale sur ce florissant marché. Si vous visitez la cathédrale Notre-Dame-de-Rouen, vous verrez la «tour du beurre», financée par la vente de dérogations pour manger des matières grasses pendant le carême.

Chaque péché avait son prix.

Cette commercialisation à outrance a même mené à ce qu’on a appelé la querelle des indulgences, une des causes du schisme entre catholiques et protestants, opposés à l’idée de monnayer la peur de l’enfer.

Ce que je retiens surtout, c’est qu’on a vidé l’indulgence de son sens.

Celui de pardonner.

Et c’est ici que j’en arrive à la seconde définition d’indulgencier, dans la vie de tous les jours, faire preuve de compassion, de bienveillance.

Écouter.

Chaque fois que je rencontre un vieux couple, je demande toujours aux amoureux leur secret. L’indulgence revient souvent. Accepter les défauts de l’autre, lui pardonner des faux pas. Ou, comme l’imageait cette dame qui m’avait révélé le sien, «ne jamais se coucher choquée».

Simple et compliqué.

L’indulgence est à la mode, avec soi-même. C’est plus facile. La croissance personnelle en fait une condition sine qua non, se donner le droit à l’erreur, ne pas se juger, ne pas être trop sévère envers soi-même. Des études tendent même à démontrer que les gens qui sont indulgents avec eux réussissent mieux.

Ce serait même plus efficace que l’estime de soi.

Avec les autres, c’est une autre paire de manches. Je le vois dans certains courriels que je reçois. Quand je parle des problèmes des enfants à l’école, il y a toujours un ou deux lecteurs qui accusent la moitié de l’humanité, les femmes, de travailler au lieu de s’occuper de leur marmaille. Quand je parle de pauvreté, il y en a toujours pour me rappeler qu’ils n’ont qu’à se trouver une job. On est en pénurie de main-d’œuvre, non?

Si c’était aussi simple. 

On l’a vu aussi quand mon collègue Marc Allard a parlé de Valérie Brière, cette mère monoparentale qui tentait de reprendre le dessus, mais qui traînait de vieilles contraventions pour flânage comme des boulets. Après avoir tenu la ligne dure, le maire Labeaume a regretté publiquement avoir manqué d’empathie.

D’indulgence.

C’est ce que je nous souhaite, simplement, pour la nouvelle année. Ne pas sauter aux conclusions trop vite, prendre le temps de nous comprendre. Tendre la main plutôt que montrer du doigt.

Que nous nous indulgencions.

Retour sur 2018

De la suite dans les idées

Voilà venu le temps de revenir sur certaines histoires que je vous ai racontées cette année, parce que la vie continue, tout simplement.

Le premier (vrai) Noël de Katou

Vous vous souvenez de Katou? Cette belle fille née avec un syndrome dont elle seule a le secret, que les médecins n’ont à ce jour pas réussi à identifier. Ses parents l’ont simplement baptisé le syndrome Katou, ils ont appris à vivre avec.

Leur fille a 13 ans, elle est un «bébé géant d’amour».

Les mots sont de sa mère Chantal, qui alimente un blogue où elle raconte comment ça se passe avec leur fille, qui a un âge mental entre 8 et 10 mois et moteur de 18 mois. 

Je vous ai parlé d’eux la première fois parce qu’ils voulaient faire adapter leur maison, ils devaient ramasser 20 000 $ pour obtenir la même somme d’un programme gouvernemental. 

Je vous ai parlé d’eux une deuxième fois parce qu’ils avaient ramassé les 20 000 $, mais que c’était tellement compliqué avec le programme d’adaptation de domicile (PAD) qu’ils avaient dû laisser tomber. «Les plans n’avaient rien à voir avec ce qu’on s’était entendu, ils les avaient modifiés sans nous en parler. Il n’y avait plus d’agrandissement, même s’ils avaient dit oui, il fallait utiliser l’espace du salon, on n’aurait plus eu de salon. Il n’y a plus de bain non plus, c’était une douche. J’en pleurais...»

De très généreuses personnes ont, de façon anonyme, donné assez d’argent pour qu’ils puissent faire les travaux.

Et voilà, maintenant, les travaux sont pratiquement terminés. Katou a sa chambre au rez-de-chaussée, son bain. Et la famille a pu passer Noël au salon. 

Le plus beau depuis longtemps.

Chantal l’a raconté sur Facebook. «Pour la première année depuis qu’elle est née, Katia a vécu cette belle féerie de Noël!!!!! Elle était belle à voir! Elle a fait le party avec nous jusqu’à 4h du matin. Elle riait, elle dansait! […] Elle était heureuse de tous ses jouets, elle les emmenait dans son lit pour jouer avec. Pour nous, ça a été notre cadeau de la voir si vivante, consciente et heureuse! Elle faisait partie de la fête, c’était vraiment différent des autres années.»

Elle a fini ça par «merci la vie».

J’avais pris des nouvelles d’eux la semaine passée, Chantal me racontait comment leur quotidien était plus doux. «Katia est tellement belle à voir je te dis! Elle dégage la joie et le bonheur depuis septembre! On ne l’avait pas vue expressive comme ça depuis des années. Je ne sais pas si elle ressent notre plénitude, car c’est certain qu’on est beaucoup moins stressés et préoccupés! 

Elle mange à nouveau aussi et ça aussi c’est revenu du jour au lendemain sans raison particulière. On en est bien heureux. 

Elle rit tout le temps, elle est rendue qu’elle court presque! Et elle dit des «bbbbbbbb» elle est mignonne. Quand je pense qu’on avait plus d’espoir de s’en sortir, que je pensais la placer et que je vois maintenant le chemin parcouru, de voir combien elle est heureuse, j’ai le cœur qui déborde de gratitude.»

Pour tous ces gens qui ont fait une différence.

Et redonné le sourire à Katou.

Chroniques

Les envoyés du père Noël

Moi qui déteste magasiner à m’en confesser, rien ni personne ne peut me faire aller dans un centre commercial un 24 décembre.

À part Mathieu Gagnon.

Mathieu m’a envoyé un courriel il y a un mois. «Depuis plusieurs années, les fêtes me rendaient triste. Alors j’ai décidé de changer cela. Depuis cinq ans, le 24 décembre au matin, je suis à Place Laurier pour distribuer 100 cadeaux à des gens seuls. Avec des amis, je parcours le centre d’achats, j’observe les gens et je donne des cadeaux. Je prends aussi le temps de jaser avec eux.»

J’ai craqué, évidemment.

Me voilà donc lundi à 10h au point de rencontre, la halte-bouffe où Mathieu m’attend avec Denis, qui participe à la distribution pour la première fois. Becky nous rejoint pas longtemps après, puis Andréanne, Yves, Lorraine et Luce, qui en est à sa quatrième année. Ils sont sept.

Ils auraient tous autre chose à faire en cette veille de Noël, mais ils sont là, pour faire plaisir à de purs inconnus.

Mathieu a apporté les 100 petits sacs remplis à rebord de douceurs, des bonbons, du chocolat, des boîtes de thé. «Ce sont toutes des choses que j’ai eues en commandites. J’ai travaillé longtemps comme représentant dans l’alimentation, j’ai encore beaucoup de contacts.» 

Et ils ne se font pas prier.

Dix heures et quelques, les cafés sur la table, c’est l’heure du briefing de Mathieu, les consignes sont simples. «Allez-y au feeling. Quand vous voyez quelqu’un qui est tout seul, allez lui parler, donnez-­lui le cadeau.»

Becky pose une question.

– Si la personne demande on est qui, on dit quoi? 

– Que vous travaillez pour le père Noël !

C’est ainsi que chaque membre de cette escouade amicale est parti arpenter le centre commercial avec les mains pleines de cadeau, à la recherche de gens qui ont peut-être le cœur gros en cette veille de Noël.

J’ai suivi Mathieu, de loin, pour ne pas altérer les rencontres, pour garder intacts les échanges. Il a l’œil, Mathieu, ça se voit tout de suite à la façon dont il aborde les gens, avec un mélange d’assurance et de simplicité.

– Regardes-y la face !

Mathieu observe chaque fois par-dessus son épaule les réactions des gens qui ouvrent le sac dès qu’il a le dos tourné. 

Les regards éteints s’allument.

Près d’un magasin de vaisselle, Mathieu a remarqué un homme dans un fauteuil roulant, s’est approché de lui, lui a parlé doucement. Il lui a remis le cadeau en lui souhaitant joyeux Noël.

L’homme pleurait. «Il était touché. Il m’a dit, « je vous aime. Le Bon Dieu vous aime.» 

Mathieu aussi était touché.

C’est pour créer des moments comme ceux-là que Mathieu revient année après année le 24 décembre. Il était tout seul au début, avec une poignée de cadeaux. «Quand je venais magasiner, je trouvais ça triste, je trouvais que l’ambiance était lourde. Je voyais beaucoup de gens seuls.»

Il y a cinq ans, il s’est assis avec une vieille dame, il lui a donné un pot de confiture, des caramels, du thé. 

Elle lui a raconté qu’elle avait perdu un fils.

L’année suivante, Mathieu a remis ça avec 10 cadeaux, puis encore plus l’année d’après. C’est la deuxième année où il a 100 cadeaux. Ses amis, qui le voient aller, ont le goût de lui donner un coup de main. Becky le connaît depuis 16 ans, elle l’a vu changer au fil des années. «Il s’est ouvert aux autres.»

C’est que Mathieu n’a pas toujours été la générosité incarnée. «Avant, j’étais dans la consommation de choses matérielles. J’étais plutôt centré vers moi, égoïste.» Il a travaillé sur lui, compris que tout ne s’achetait pas. «J’ai réduit beaucoup ma consommation de choses. Je prends le temps de m’occuper de mes amis, de ma famille, je leur écris des petits mots. Je donne aux autres.» 

Et ça lui revient.

À 43 ans, il ne retournerait pas en arrière. Ça percole dans son travail, dans son cercle d’amis. Cette année, il a organisé avec d’autres un souper-bénéfice pour qu’une amie, qui a un enfant malade, puisse s’acheter une chambre hyperbare.

Ensemble, ils ont réussi.

Ce que Mathieu fait n’est pas sorcier, au fond. Il a eu une idée et l’a réalisée, sans attendre après personne. Il sait qu’il fait une différence dans la vie des gens qu’il croise, à qui il remet un sac rempli de surprises. Il m’a raconté plein d’histoires, des rencontres éphémères, des sourires volés à la solitude.

C’est ça, le vrai cadeau.

Chronique

Ce que devrait être Noël

CHRONIQUE / Raymond Poulin avait sept ans quand il a su qu’il allait devenir prêtre, pendant une messe à l’église de Stoneham.

Il pensait son chemin tout tracé.

Il a fait son cours secondaire avec les frères de l’instruction chrétienne à Saint-Romuald, puis il s’est inscrit au séminaire de Québec, «le grand», où sont formés les prêtres. Il suivait son plan de match.

Jusqu’à ce qu’il arrive en Beauce, pour son stage, après avoir fait un bac en théologie. «C’était dans le temps de Roch Thériault, qui emmenait des jeunes vivre avec lui. J’étais allé dans un de ses cours pour voir. C’était un cours pour arrêter de fumer, il y avait un repas végétarien. C’est là qu’il identifiait les personnes vulnérables…»

Raymond a fondé un Café chrétien pour faire contrepoids.

Il côtoyait toute sorte de monde. «J’allais beaucoup auprès des jeunes motards, dans les hôtels. Des fois, à 3h, j’allais en reconduire. J’étais là pour les accompagner, les aider. Qu’ils croient ou pas, ça ne me dérangeait pas. Je n’étais pas by the book

Le prêtre qui supervisait son stage, lui, l’était.

Raymond a été «remercié» du Séminaire. «Je n’étais pas assez traditionnel. Je portais une veste carreautée…»

On est loin du col romain.

Les gens du coin ont signé une pétition pour qu’il reste, rien n’y fit. Raymond a dû trouver un plan B. Il a pris le chemin de l’université, a fait une maîtrise en théologie, puis s’est retrouvé à Thetford Mines pour travailler. En 1981, un coup de fil de monseigneur. «C’était Louis-Albert Vachon, il était au courant de mon dossier. Il a pris l’initiative de me contacter et il m’a ordonné.» 

Raymond est devenu prêtre, mais pas curé, il n’a jamais eu de paroisse pour lui. Il s’est impliqué pendant cinq ans dans celle de St-Mathieu, où il a mis sur pied une maison pour accueillir les gens qui sortaient de prison, une autre pour les jeunes. Il a travaillé avec des couples séparés, à une époque où c’était mal vu par l’Église. «Je les ai pris comme ils étaient.»

C’est un peu ça la constante dans la vie de Raymond, ne pas juger les gens. 

Et leur donner un coup de main.

C’est comme ça qu’il s’est retrouvé à l’Université d’Ottawa pour faire des études en psychologie, un bac, puis un autre bac et une maîtrise à l’Université de Trois-Rivières. Il a fait le plein d’«outils pour aider».

Il est venu prêter main-forte dans celle de Saint-Roch. «Je venais en aide à ceux qui cognaient à notre porte.»

Et ça cognait souvent.

Après, Raymond s’est fait embaucher comme psychologue au CLSC de Bellechasse, partageant aussi son temps comme aumônier au centre d’hébergement Paul-Gilbert. «Je n’ai pas suivi un parcours traditionnel.»

Rien à voir avec qu’il avait imaginé à sept ans.

Il n’avait pas imaginé non plus qu’il composerait des chansons, qu’il ferait des albums. «Quand j’étais enfant, ma tête était comme un poste de radio, je chantais tout le temps. Mais je n’y croyais pas.» 

Il a composé sa première chanson après avoir accompagné une mourante, elle avait 40 ans. «Elle est décédée du cancer. Elle était chez elle en soins palliatifs, ça m’avait beaucoup touché. Je me suis mis à écrire pendant la nuit, dans la semaine avant le décès. Je l’ai chantée pendant les funérailles…» 

La famille avait engagé le ténor Pierre Boutet pour chanter pendant la cérémonie. «Il m’a demandé s’il pouvait reprendre Souviens-toi de nous à d’autres funérailles.» 

Raymond s’est mis à écrire plein de chansons, le plus souvent pour quelqu’un qu’il accompagnait, ou simplement des gens qu’il croisait. Comme ce couple, la femme habitait au centre, son mari venait la voir chaque jour. Comme cette dame qui répétait toujours «ça fait du bien au cœur».

Raymond a fait un, puis un autre album. Il vient de sortir son quatrième, L’enfant de Noël, avec des compositions et des classiques. Il l’a fait avec des musiciens qui ont croisé sa route et avec qui il s’est lié d’amitié. De ceux-là, le directeur musical Guillaume Saint-Laurent, la chanteuse Mélissa Dubé et François Rioux des Lost Fingers. Fred Saint-Gelais a mixé le tout.

Sur la pochette, l’église de Stoneham, celle-là même où il rêvait de devenir prêtre en fredonnant.

Raymond m’a parlé d’un concert qu’il a donné en novembre, il m’a montré un album de photos, a attiré mon attention sur une en particulier. Sur la grande brune à gauche, Audrey. «Audrey a un accident d’auto quand elle avait 24 ans, elle a eu un sévère traumatisme crânien.» 

Il a assisté à une rencontre où «une vingtaine de professionnels» discutaient de son cas. «Tout le monde était unanime, ils disaient qu’il n’y avait absolument rien à faire avec elle, qu’elle passerait toute sa vie au centre d’hébergement, en fauteuil roulant, sous forte médication.»

Elle avait de graves troubles de comportement, frappait tout le monde qui s’approchait d’elle. Raymond aussi. Mais il continuait à aller la voir. «J’essayais de l’intéresser à quelque chose. Je lui ai proposé l’onction des malades, mais elle frappait… alors je lui ai dit de joindre ses mains.»

Il allait la voir deux à trois fois par semaine. «Je lui parlais, son humeur était beaucoup mieux.»

Il y avait aussi la mère d’Audrey qui se dévouait totalement à sa fille. «Elle s’était mis dans l’idée de faire tenir sa fille debout, elle a réussi. Elle a réussi à lui faire faire quelques pas avec une marchette. Puis sans marchette.» 

Audrey est parvenue à manger normalement. «Audrey est allée habiter chez sa mère, elles sont même allées en voyage en République dominicaine.» Rien à voir avec les sombres pronostics des professionnels. «Ce qui fait la différence, c’est de s’investir avec quelqu’un. De prendre le temps.»

Le soir de notre rencontre, Raymond a parlé à Audrey et à sa mère, il leur a dit qu’il m’avait parlé d’elles. «Elles étaient contentes de cela», m’a écrit Raymond le surlendemain. À l’imparfait. Audrey est décédée pendant la nuit, sa mère l’a trouvée le matin. Elle avait 30 ans.

J’ai tout de même choisi de vous en parler, ça reste une belle histoire.

C’est un peu ce qui revient dans les histoires de Raymond, comme une ode à la vie, malgré tout.

C’est ce que devrait être Noël.

Pour plus d’info: www.raymond-poulin.com