Chronique

Sacs d’école et paniers de Noël

CHRONIQUE / Vous n’avez probablement pas le goût que je vous parle de Noël ni de la prochaine rentrée scolaire.

Tant pis.

Je vais vous en parler quand même parce que chaque année à Québec, des enfants se rendent à l’école sans rien, sans sacs d’école, ou avec des crayons cheaps qui se brisent à les regarder. 

Avec des souliers si petits que leurs orteils sont pliés dedans. 

Claude Ferron a été informé de cela il y a trois ans par la fille d’une amie qui enseigne à l’école primaire Sainte-Odile, il a mis sur pied un fonds d’aide aux écoliers. «J’ai parti ça parce que la pauvreté, ça crée des stress pour les enfants. En les aidant, on peut peut-être empêcher qu’ils aient des problèmes plus tard.»

Avec des amis, il a amassé 12 000 $ pour acheter du matériel scolaire, des vêtements, des souliers, tout ce dont les enfants peuvent manquer. 

Il a pensé aux autres écoles.

C’est là qu’entre en scène l’organisme Le Pignon bleu, qui s’occupe des petits ventres vides depuis 25 ans, qui fournit entre autres des collations dans les 16 écoles les plus défavorisées de la région. En un quart de siècle, il en a distribué 10 millions, à plus de 20 000 enfants.

Le Pignon bleu a embarqué à pieds joints dans le projet de Claude Ferron, qui est une suite logique à ce qu’il fait déjà. «On a décidé d’élargir notre mission et d’offrir aux écoles que nous desservons déjà. Au début, on n’offrait que du matériel scolaire, mais on a rapidement intégré les vêtements, comme des habits d’hiver», explique Roseline Roussel, directrice générale de l’organisme.

Il arrive, par - 30 °C, que des enfants se pointent à l’école avec des gants magiques, avec des pantalons d’hiver qui arrêtent à mi-mollet.

Ou avec des sandales.

Ils ont sondé les 16 écoles desservies, ont identifié une vingtaine d’élèves en moyenne dans chacune d’elle. Ils ont besoin de presque tout, des vêtements pour faire du sport, des espadrilles. «Il y en a qui passent l’année avec la même paire de souliers même si leurs pieds grandissent. Ils se plaignent que ça fait mal…»

Quand ça arrive, le personnel de l’école va dans la réserve où se trouve tout ce dont les enfants ont besoin. «On voulait que le matériel soit disponible sur place, que l’enfant puisse l’avoir tout de suite. Dans des situations comme celle-là, il faut pouvoir intervenir sur-le-champ.»

On fournit des livres aussi pour les classes, les bouquins qui ne sont pas des manuels sont «des besoins qui ne sont pas officiels».

Le budget alloué de 200 $ est vite dépensé.

Michèle Duchesneau enseigne en première année à la Grande-Hermine dans Limoilou, où les items achetés grâce au fonds sont plus que bienvenus. «Avant, c’était les enseignants qui apportaient le linge de leurs enfants quand il ne faisait plus ou qui en payaient avec leur argent.»

Il arrive encore qu’ils partagent leur lunch avec un enfant. «On le voit surtout dans les sorties où il faut apporter un lunch froid. Des fois, il n’y a pas de lunch du tout, des fois il n’y a presque rien à manger…» C’est là où les collations du Pignon bleu peuvent venir en renfort, quand il en reste.

Et quand il y en a. Certaines écoles, en raison de contraintes budgétaires, n’ont pas les moyens de financer les collations pour toute l’année. «Cette année, l’école Saint-Malo n’arrivait pas à se rendre jusqu’à la fin de l’école, ils avaient prévu arrêter avant. Il y a un joueur du Rouge et Or qui a fait une campagne personnelle pour aller au bout de l’année, il a ramassé 10 000 $. Il en avait bénéficié quand il était jeune, ça l’avait aidé.»

Cet hiver, Claude Ferron a dû acheter 150 paires de bottes d’hiver. «J’ai cherché une entreprise qui en fabriquait, j’ai trouvé Hichaud. C’est une compagnie où ils engagent des gens avec des handicaps pour les fabriquer. Ils nous les ont faits au prix coûtant, et ça encourage l’économie sociale.»

Claude essaye toujours de dénicher de «bonnes affaires», des commandites ou des échanges de bons procédés. L’an dernier, le fonds a amassé autour de 15 000 $ plus environ 30 000 $ en contributions de toutes sortes, ce qui a permis d’aider plus de 300 enfants qui manquent de presque tout.

Il y en aurait tellement plus. «Nous avons fait un sondage pour voir les besoins dans d’autres écoles. C’est certain qu’il y en a, mais il faut prioriser…»

Par manque de fonds, donc, des élèves passent leur tour.

Et c’est ici que j’arrive à vous parler de Noël, parce qu’à peu près toutes les campagnes de financement ont lieu un peu avant, en capitalisant sur un mélange de générosité et de culpabilité. Et pourtant, c’est à la rentrée que les besoins sont les plus criants, quand il faut remplir le sac d’école, la boîte à lunch. 

Bien avant la guignolée.

Claude m’avait d’ailleurs contactée une première fois au début décembre, se disant qu’«un article, si possible avant les Fêtes, cela pourrait nous aider énormément à combler les besoins criants de ces enfants». La pauvreté est là toute l’année, la générosité devrait l’être tout autant. 

Il ne faudrait pas tout mettre dans le même panier.

De Noël.

* Sur ce, je prends une petite pause de quelques semaines, de retour début juillet...

** Si vous voulez donner un coup de main, vous pouvez faire un don à www.pignonbleu.org en indiquant dans la section «message» que c’est une contribution au fonds d’aide aux écoliers.

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Et si on mettait une piscine dans la cour arrière?

CHRONIQUE / Je vous parlais jeudi de la cour arrière la plus cool de Québec, face au fleuve, où on peut prendre un verre les pieds dans l’eau pendant que les enfants pataugent autour en maillots de bain. Et si on ajoutait une méga piscine?

L’idée ne date pas d’hier, en fait elle remonte au 19e siècle comme me l’a rappelé le géographe Léonce Naud, qui milite depuis toujours pour qu’on puisse se baigner quelque part dans le Vieux-Port. Il ne rate pas une occasion de le faire, celle-là n’allait pas faire exception.

Voici ce qu’il m’a écrit : «Ce même endroit a présenté une allure ainsi que des fonctions fort différentes depuis la fin du 19e siècle jusqu’aux années 50. On eût pu l’aménager différemment, notamment en agrandissant du côté ouest l’ancien Bassin de la Douane au lieu de le combler. Une rade protégée à cet endroit aurait offert un plan d’eau suffisamment vaste pour permettre l’usage de petites embarcations (kayaks, planches à voile, etc.), voire la baignade au fleuve comme à l’époque de Philippe-Aubert de Gaspé.»

Au lieu de ça, on a bétonné.

On a fait une agora qui s’est toujours cherché une vocation, qui a même perdu le seul événement qui s’y tenait depuis quelques années, les spectacles de cirque qu’on y présentait ont été déplacés à ExpoCité. À part Bordeaux fête le vin à Québec à la fin août, je n’ai trouvé aucun autre événement qui s’y tient cet été.

C’est triste.

M. Naud m’a envoyé des images de l’avant agora, où on voit le grand bassin devant l’édifice de la Douane qui, comme l’indique son nom, a longtemps été l’entrée principale de la capitale. On y naviguait, y accostait. En 1983, quand on a décidé de construire l’agora, on devait aménager des bassins autour qui, l’hiver, devaient devenir des patinoires à la «Rockefeller center».

C’est raté.

Le reste de l’histoire est connu, l’agora a été construite, sans jamais tenir ses promesses. Ironiquement, les plaintes à propos du bruit ont eu raison des tentatives d’y présenter des spectacles. 

Dans le courrier du lecteur du Soleil d’avril 2006, la montée de lait d’un jeune. «Cette semaine, la Ville de Québec a atteint des sommets inégalés de bavure avec la publication des projets Des eaux et des hommes pour le 400e. Parmi ces projets figure la destruction de l’agora de Québec pour laisser la place à un plan d’eau. […] Après la récente fermeture du zoo, voilà qu’on a le culot d’annoncer la fermeture de l’agora comme un cadeau aux citoyens. Pour moi, le message est très clair. On ne veut plus des jeunes à Québec et on ne fera certainement rien pour les garder.»

On y a donc déjà pensé.

On s’y remet?

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Ces lieux qu'on aime: la cour arrière la plus cool à Québec

CHRONIQUE / Un commerce, un coin de rue ou un parc méconnus, un endroit pour rencontrer ou relaxer : les villes regorgent de lieux qu’on aime, souvent loin des circuits plus traditionnels. Cet été, les chroniqueurs des six journaux de Groupe Capitales Médias vous amènent à la découverte de ces petits trésors, de Québec jusqu’en Outaouais, de la Maurice à l’Estrie ou au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Rendez-vous chaque jeudi de l’été.

J’ai découvert l’endroit par hasard il y a quelques années, une journée de canicule, les enfants ont détalé dès qu’ils ont aperçu de l’eau. Et j’ai eu le réflexe que nous avons trop souvent.

«Sortez, ce ne doit pas être permis de se baigner là.»

C’était permis.

Nous nous promenions au Vieux-Port sur le bord du fleuve, je n’avais pas remarqué en contrebas de la terrasse du Café du monde cette espèce d’îlot de fraîcheur, que j’avais pris pour un simple aménagement urbain, ce genre d’aménagements qui ne sont là que pour faire joli.

Comme les fontaines.

J’ai cherché en vain les règlements, il devait bien y en avoir, il y a des règlements partout, jusqu’au mode d’emploi pour se laver les mains. Pas de règlements. Incroyable, mais vrai, il semble qu’on se fie au bon jugement des parents. Et ça fonctionne. Les marmots se rafraîchissent dans l’eau et les parents s’assurent qu’ils le fassent en sécurité, sans arroser le gentil monsieur assis pas loin.

Et la beauté du concept, c’est que les parents aussi peuvent se rafraîchir.

Il y a un bar.

Tenez-vous bien, il y a même une pataugeoire. Mais une pataugeoire pour adultes, les chaises et les tables y étant installées, de sorte que vous pouvez siroter les pieds dans l’eau une limonade ou un gin-tonic, que vous ayez le goût d’alcool ou non. Il y a l’embarras du choix pour boire, de la sangria à la barbotine, en passant par le scotch.

Et 70 sortes de bières.

L’endroit est tenu par le Festibière, qui l’a simplement baptisé La cour arrière du Festibière et qui s’occupe aussi de l’ambiance, souvent reggae et latino, des rythmes festifs et tropicaux. Il y a même quelques trucs à grignoter, la pizza saura assurément plaire à toute la famille.

Le gros danger est de ne plus vouloir partir.

Vos enfants non plus.

Les miens passent le plus clair de leur temps à monter et descendre ce que j’ai baptisé l’escalier-cascade, où l’eau qui déboule sur les blocs de bétons étagés procure une grisante illusion d’optique, comme si on faisait du surplace. Essayez-le, c’est un peu comme emprunter un escalier roulant à contresens.

Ça bat bien des jeux d’eau.

Même chose pour le mur d’eau que la marmaille peut s’amuser à traverser comme un rideau de théâtre. Un antidote aux coups de chaleur et… de magnifiques photos assurées, le bonheur des enfants étant à son comble. 

Et tout ça, c’est complètement gratuit.

Face au fleuve.

Dans les commentaires que j’ai lus, l’expression «on se croirait dans le Sud» revient souvent, tout comme «c’est une belle découverte», comme quoi, ironiquement, l’endroit qui est dans un des secteurs les plus fréquentés de la capitale demeure un secret relativement bien gardé. 

Maintenant que vous le savez, n’oubliez pas le maillot de vos enfants si vous passez par là. Vous ne le regretterez pas.

Un bémol revient aussi dans les commentaires, les verres en plastique jetables. Des internautes suggèrent une alternative en plastique réutilisable, le verre — cassable — n’étant pas vraiment une option.

Il y a toujours place à amélioration.

Mais côté formule, difficile de faire mieux, difficile de trouver un concept aussi «gagnant-gagnant» pour profiter des belles journées d’été, un compromis parfait entre les piscines municipales où on «relaxe» sur un plancher de béton et les terrasses classiques où les enfants s’ennuient, quand ils y sont admis.

C’est tellement différent de tout ce qu’on retrouve en ville qu’on a l’impression d’être ailleurs tout en étant en plein cœur de la carte postale.

Sentiment étrange.

J’aime ce sentiment, celui de me sentir touriste dans ma propre ville, où je suis née et où j’ai grandi. Cette ville que je pense connaître comme le fond de ma poche continue de me surprendre, j’y découvre régulièrement des coins dont j’ignorais l’existence, comme cet îlot tropical au bord du Saint-Laurent.

Comme le parc Cavalier-du-Moulin, que j’ai découvert il y a quelques années en empruntant les rues derrière le Château Frontenac. J’aboutis dans ces endroits en marchant sans but, en m’étonnant de trouver de nouveaux chemins, de nouveaux espaces. En flânant avec mes garçons.

Comme l’écrivait Pierre Sansot en 2008 dans Du bon usage de la lenteur, «flâner, ce n’est pas suspendre le temps, mais s’en accommoder sans qu’il nous bouscule.»

J’aime.

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Les abeilles ne font pas que du miel

CHRONIQUE / Ils ont peut-être trouvé ça très cool, peut-être chanté «Feu, feu, joli feu» en regardant les flammes danser, peut-être ri en entendant les abeilles grésiller. C’est peut-être ils, elles, il ou elle, on ne sait pas. Ce qu’on sait, c’est que dimanche matin, la ruche était en cendres.

Et le cœur de Richard en miettes.

Ceux qui y ont mis le feu n’ont pas pensé une demi-seconde à ceux qui, comme lui, s’occupaient de la ruche de la Cuisine collective de Beauport, un organisme communautaire dont le seul but dans la vie est d’aider les gens qui ont besoin d’un coup de main pour manger à leur faim.

Et beaucoup plus que ça parce que souvent, la popote devient un prétexte, un terrain neutre où les gens, parfois, se confient.

Ils ont eu l’idée il y a six ans d’aménager un jardin, ça leur en a pris trois avant de convaincre la ville de leur laisser utiliser la parcelle de terrain vague qui longe la clôture Frost à côté du chalet Saint-Ignace. «La ville nous a donné la permission d’utiliser le terrain, mais on n’avait pas le droit de creuser, me raconte Karina Bédard, présidente de l’organisme. Ça nous a pris trois ans pour avoir assez épais de paillis et de terre et là, ça fait trois ans qu’on cultive.»

L’été suivant, ils ont eu l’idée d’installer une ruche.

Richard Lévesque est membre de la cuisine collective, il avait pris l’habitude d’aller s’asseoir près des abeilles. «La ruche, c’est mon calmant. Ceux qui l’ont brûlée ne voient pas l’impact que ça a. Moi, j’arrive le matin vers 7h, 7h15, je regarde le jardin, je fais le désherbage et après, je vais m’asseoir près de la ruche. Je regarde les abeilles travailler... Elles vivent juste 40 jours, c’est pas croyable.»

Il ne reste plus rien de la ruche et de ses milliers de locataires. 

Christian Beaubien, un intervenant de la cuisine, en a rattrapé quelques-unes. Il les a mises dans un petit bol de plastique, les emmènera chez lui, dans ses ruches. Il s’est mis à l’apiculture il y a quelques années. «J’y ai trouvé l’euphorie que j’ai cherchée, plus jeune, de plein de mauvaises façons.»

Il a dompté ses démons, aide aujourd’hui d’autres à le faire.

Comme Richard.

Le jardin et la ruche sont ses alliés. «Comme intervenant, je m’en sers pour faire des parallèles, je prends l’exemple de la ruche pour expliquer des choses. Et les légumes, c’est une excuse, c’est thérapeutique. On se met à jardiner ensemble, on se met à jaser... Et ça sort.»

Il y a une femme qui traverse chaque hiver de force, qui «tient en vie» en pensant au printemps. «Elle reste encabanée chez elle, elle fait des recherches sur Internet, elle nous arrive avec ce qu’elle trouve», raconte Christian. «Elle nous fait des suggestions, que c’est mieux de mettre ça avec ça, elle trouve des choses à essayer.»

Comme les kiwis japonais. «Elle a essayé ça et ça a marché. Elle est tellement fière, elle les abrille pendant l’hiver.»

Et ils passent au travers, comme elle.

Il y a cette autre femme qui a entrepris de trouver des débouchés pour la quantité industrielle de cerises de terre produite par le jardin. «Elle va chercher des recettes, elle fait des tests chez elle et elle vient avec ça nous faire goûter», relate Karine. «Quand elle est satisfaite, elle nous apporte la recette et on la produit! Le temps qu’elle passe à faire ça chez elle, elle oublie ce qui ne va pas.»

Et ça donne de bonnes confitures en plus.

Sucrée avec du miel.

La ruche sert aussi à ça, à remplacer le sucre blanc dans les recettes, ça permet des économies et c’est mieux pour la santé. «On garde du miel pour nos besoins et on donne le reste.»

Les jours de récolte, deux à trois fois par été, c’est jour de fête. Les gens du coin se réunissent, «les enfants décorent les pots et tout le monde repart avec un pot». Chaque fois, c’est une centaine de livres qui sont extraites. «Et le miel n’est jamais pareil, m’informe Richard. C’est gratifiant de voir ça aller.»

La ruche était presque mûre pour une extraction.

Quand il l’a vue en cendres, Richard a failli «faire la van», c’est le bruit qu’il fait quand il se met en colère, il sonne comme un frein moteur. «Ça fait un bout que tu ne l’as pas fait!» lui fait remarquer Christian, qui voit le bien que font le jardin et la ruche à Richard, qui n’a pas eu une vie facile. Et aux autres. «Les gens sont plus calmes, il y a moins de pétages de coche.»

Ça vaut bien des pilules.

Karina est en discussion avec la ville pour avoir les quelques centaines de dollars nécessaires à l’achat d’une nouvelle ruche. «Ce n’est pas l’argent qui est important dans cette histoire-là. Ce qu’on déplore, c’est le geste gratuit. C’est un geste qui est tellement gratuit, et qui a fait mal à plein de monde.»

Karina et Christian voudraient trouver qui l’a posé.

Pour lui parler.

«Ce qu’on veut dire à cette personne, ou à ces personnes, c’est de venir faire des travaux avec nous, pour voir l’impact que ce geste-là a causé. C’est une partie de notre travail qui a été détruite, que les gens font avec leur cœur. J’ai dans l’espoir de les rencontrer, pour qu’elles comprennent.»

Sur le coup, Richard a souhaité se venger.

— Celui qui a fait ça, il paierait!

— Il va venir t’aider, à la place… lui suggère Christian.

— …

— Si on t’avait donné une couple de chances quand t’étais plus jeune, si on t’avait expliqué, qu’est-ce que tu penses que ça aurait fait?

— J’aurais eu une autre vie… 

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Et les enfants dans tout ça?

CHRONIQUE / Voici aujourd’hui un autre volet de la protection de l’enfance… les enfants. Au-delà des structures et des grilles d’analyse, les principaux intéressés doivent parfois faire les frais des problèmes et des ratés du système. Voici quelques données et deux témoignages troublants, avec une lueur d’espoir.

L’étude a été publiée la semaine dernière, son titre : Le rôle de l’instabilité des trajectoires sur les transitions à la vie adulte.

En gros, la valse des placements magane les jeunes.

Et beaucoup.

Préparé par les chercheurs Martin Goyette, Alexandre Blanchet et Céline Bellot, le rapport de 11 pages donne froid dans le dos. Les 2573 jeunes placés dont ils ont analysé le parcours ont connu en moyenne un peu plus de cinq milieux de vie différents, en excluant les placements de moins de 72 heures. En les incluant, la moyenne se rapproche de six, soit environ deux par année.

Quel est le record pour un jeune? Soixante-dix-sept.

Résultat, ces jeunes partent avec deux prises et trois quarts, ils ont 25 % moins de chances d’acquérir de l’expérience d’emploi quand ils sont aux études et «deux fois plus de probabilités de n’être ni aux études ni en emploi que ceux ayant connu un parcours plus stable».

Ils ont deux fois moins de chance de finir leur secondaire 5 avant 18 ans. Ceux qui en arracheront le plus sont ceux qui ont été placés une première fois pendant leur primaire, entre 6 et 12 ans. «Un premier placement à cet âge semble être particulièrement perturbant pour ces jeunes», notent les auteurs.

Les jeunes sont pris dans un «cercle vicieux», déplorent les chercheurs. Plus un jeune change souvent de famille d’accueil, plus il a tendance à être instable, plus il a «tendance à se retrouver dans un centre de réadaptation, un milieu plus encadrant». Le mot le dit, ce devrait être un centre de réadaptation, pas un milieu de vie.

Ça le devient trop souvent. Ces «jeunes […] sont globalement en moins bonne situation que les autres du point de vue de leur préparation à la vie autonome». Ils ont en moyenne connu 8,8 changements de lieux. 

Et un jeune qui vit en centre de réadaptation a encore moins de chances de s’en sortir. S’il y a passé l’entièreté de son placement, il a presque que quatre fois moins de chances d’obtenir son diplôme secondaire qu’un jeune qui aurait été placé toujours dans une famille d’accueil.

Et qui dit manque de stabilité, dit problème à tisser des liens. «L’instabilité dans les trajectoires de placement crée une brisure dans la continuité relationnelle; cette stabilité étant essentielle au développement des relations sociales positives dans la transition à la vie adulte.»

Ironiquement, un des motifs que plaide souvent la DPJ pour justifier ses interventions est le besoin de stabilité d’un enfant.

C’est raté.

Les chercheurs ont pu établir clairement le lien entre l’augmentation du nombre de déplacements et les chances de s’en sortir. Un jeune qui a été trimbalé entre 12 adresses a deux fois plus de risques de n’être ni aux études ni en emploi qu’un autre jeune au profil similaire qui n’aurait connu qu’un changement.

Puis, à 18 ans, ils sont laissés à eux-mêmes. «Plusieurs recherches ont montré que les jeunes qui quittent un placement à la majorité sont confrontés à la fin abrupte des services; ils doivent par exemple négocier l’accès à un nouveau logement ou négocier l’accès à des services sociaux ou en santé mentale.»

Ils repartent à zéro.

Mais il y a bien pire. «Une des figures ultimes de difficultés d’accès et de continuité des services et des liens est celle des jeunes de la rue; la plupart des études indiquent qu’entre 40 % et 60 % d’entre eux ont connu un placement en protection de la jeunesse.»

Ils ont été protégés, vraiment?

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DPJ: quand le tribunal devient un bourbier

CHRONIQUE / Au cours des prochains mois, la Commission spéciale d’enquête sur la protection de la jeunesse sillonnera les régions du Québec pour faire le portrait le plus juste possible de tout ce qui touche les services à l’enfance. Le but avoué, éviter que le système «l’échappe» comme il l’a fait à Granby, où une fillette de sept ans est morte le 30 avril dernier. Le Soleil termine aujourd’hui une série sur la DPJ afin de tenter d’en comprendre les différents rouages. Et les ratés. Dernier de quatre

Dans son plan pour moderniser le système de justice adopté en 2018-2019, le gouvernement reconnaît que les longs délais et l’engorgement du système nuisent à la bonne marche de la justice.

Et à la confiance du public.

La Chambre de la jeunesse, à la Cour du Québec, n’y fait pas exception. 

Bon an mal an au Québec, un peu plus de 23 000 dossiers y sont traités, dont ceux ayant trait à la Loi sur la protection de la jeunesse. De ce nombre, en 2017-2018, 1338 concernaient l’application de mesures d’urgence, presque 9000 touchaient à des mesures de protection et 745 étaient des demandes d’adoption. 

Jérôme*, un avocat qui représente parfois des enfants et des parents, constate l’engorgement du système : «C’est vraiment un problème, ça occasionne parfois des délais de plusieurs mois!» 

Contrairement aux procès classiques où le juge doit trancher entre deux parties, le magistrat qui entend les causes en protection de la jeunesse a devant lui plusieurs parties. Il y a l’avocat du DPJ, le ou les avocats des enfants, le ou les avocats des parents, quand ils en ont. «Imagine les ressources que ça prend!»

Et parfois pour des questions aussi banales qu’un cours de basketball ou un camp d’été, en raison d’une question de droits parentaux. «Ça, on le voit souvent, des cas comme un voyage en Floride avec la famille d’accueil, un voyage scolaire, des cours de conduite. Ça va quand même assez vite.»

Mais ça mobilise quand même des ressources.

Devant tout ce beau monde, le juge doit trancher. «Et tout le monde a raison!» illustre Jérôme. «Quand on représente un jeune, j’ai un rôle un peu plus effacé. Dans le cas d’un conflit parental, l’enfant, il subit le conflit.» 

Jérôme constate à l’occasion que certaines mesures proposées visent plus à accommoder le DPJ que l’enfant. «Ça arrive qu’ils demandent de placer l’enfant dans un centre de réadaptation quand il n’y a pas de famille d’accueil… Une fois, il y avait un problème de transport pour une fille pour un contact supervisé, ils ont demandé à son père de ne pas la voir… Moi je leur dis : “Arrangez-vous!” Ce n’est pas vrai que chaque geste qui est posé est dans l’intérêt de l’enfant, on est plus dans la gestion de contraintes…»

Une question que les avocats et les intervenants posent toujours avant de se préparer est… qui est le juge? «On les connaît, on sait qu’avec untel, par exemple, ça va être facile, avec un autre moins», résume Jérôme.

Mais, ajoute-t-il, «ils sont capables de nous surprendre».

Les intervenants de la DPJ en tiennent également compte. «Il y a des juges qui sont plus prompts à retirer, d’autres moins, constate une intervenante. Et je vais écrire mon rapport différemment selon chacun.» 

Dans les dossiers que j’ai consultés, où les décisions sont contestées, les noms de certains magistrats reviennent.

Cela dit, il semble que ce soit un faux débat puisque le tribunal se range pratiquement toujours du côté de la DPJ. Selon les chiffres publiés chaque année par les Centres jeunesse, dans le rapport AS-480, la moyenne de requêtes rejetées par les tribunaux pour l’application de nouvelles mesures oscille autour de 1,5 %, jusqu’à 0 % dans certaines régions.

L’Abitibi-Témiscamingue et Inuulitsivik sont les deux régions où le nombre de rejets est le plus élevé, respectivement 6 % et 6,5 %.

N’empêche, avec un taux d’acceptation frôlant les 100 % dans la plupart des régions, l’impression que le tribunal est un «rubber stamp» est forte. Avec toutes les ressources qui sont mises dans ce processus, force est de constater qu’au final, les recommandations du DPJ sont adjugées.

En totalité ou en partie. «Parfois des mesures sont ordonnées, mais pas toujours à la satisfaction de la DPJ, explique Jérôme. Par exemple, une demande de placement en famille d’accueil peut être rejetée pour plutôt placer l’enfant chez ses grands-parents, ou une demande de placement en centre de réadaptation peut être rejetée pour placer l’adolescent chez son père.»

Et lorsque la décision tombe, elle doit être appliquée sur-le-champ, laissant parfois peu de temps aux intervenantes pour procéder. Une intervenante m’a raconté que, trois jours après le décès de la fillette de Granby, un juge a ordonné le retrait de deux enfants de leur famille. 

C’était vendredi, 15h30.

Il s’est pourtant écoulé plus de trois mois depuis qu’il avait pris la cause en délibéré. «On avait fait la demande de retrait en janvier et là, bang, le tribunal ordonne de placer les deux enfants sur-le-champ. C’est vendredi, l’intervenante a dû trouver une famille en vitesse, il a fallu aller chercher les enfants, c’est une vraie joke!»

Et oubliez le suivi. «Il n’y a personne qui ne sera là la fin de semaine, personne pour aller voir les parents, les enfants.»

* Prénom fictif

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DPJ: l'effet domino

CHRONIQUE / Au cours des prochains mois, la Commission spéciale d’enquête sur la protection de la jeunesse sillonnera les régions du Québec pour faire le portrait le plus juste possible de tout ce qui touche les services à l’enfance. Le but avoué, éviter que le système «l’échappe» comme il l’a fait à Granby, où une fillette de sept ans est morte le 30 avril dernier. Le Soleil poursuit aujourd’hui une série sur la DPJ afin de tenter d’en comprendre les différents rouages. Et les ratés. 3e de 4

«On paie des familles pour garder des enfants […] dont les parents ne peuvent pas prendre soin. Cet argent-là, peut-être au lieu de le mettre dans une famille pour l’aider à garder l’enfant, dans une famille d’accueil, on devrait peut-être le mettre dans la famille naturelle pour l’aider à surmonter ses difficultés.»

Qui a suggéré ça ?

Pauline Marois au cours d’une entrevue avec Louise Arcand à l’émission Femme d’aujourd’hui, en 1977, elle était directrice des services enfants-jeunesse dans un centre de services sociaux.

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Le constat est toujours d’actualité plus de 40 ans plus tard, alors que les services de premières lignes pour aider les familles sont insuffisants. Une intervenante de la DPJ le voit régulièrement. «L’attente au CLSC, ça fait en sorte que le dossier se retrouve chez nous, à la DPJ. Les CLSC sont débordés et pour avoir de l’aide, il faut vraiment que ta situation soit grave.»

La demande d’aide d’un parent devient un signalement.

Et une fois dans l’engrenage de la DPJ, il arrive que le problème prenne des proportions démesurées, que le parent qui appelle à l’aide se retrouve au banc des accusés. «J’ai demandé de l’aide après ma séparation, ils m’ont fait passer pour la mère hystérique qui en veut à son ex. Ils ont confié les enfants au père, il les maltraitait, il ne leur donnait pas les soins de bases, j’avais beau leur dire. Ça ne changeait rien.»

Pendant un an, elle n’a eu que des visites supervisées. 

«J’ai réussi à avoir une analyse du milieu. Quand ils ont vu ce qui se passait, ça n’a pas été long qu’ils ont enlevé les enfants de là.»

Au cours d’un entretien à La Presse, André Lebon, le vice-président de la commission spéciale créée après le drame de Granby, a clairement identifié la faiblesse de la première ligne comme cause de l’augmentation des signalements. «Les services en CSLC et la première ligne qui doivent répondre aux besoins d’aide des familles, si tu slaques ça, tu en fais moins, tu le fais de façon erratique ou tu le fais mal, eh bien à la protection de la jeunesse, ça monte! C’est ce qui explique les peaks historiques, et ce n’est pas le premier peak qu’on vit.»

Même chose pour les listes d’attente. «En 2000, on enquêtait sur les listes d’attente en protection de la jeunesse. Et l’équation, c’est : ne rends pas les services de besoin d’aide et tu vas être en besoin de protection.»

Et en protection, ce n’est pas beaucoup plus jojo côté services. Au-delà des listes d’attente qui continuent de s’allonger, la valse des intervenantes est un problème criant, qui augmente aussi le risque d’erreurs. Une mère à qui j’ai parlé a eu affaire à 11 intervenantes différentes en trois ans. «Chaque fois, c’est à recommencer…»

Elle-même s’y perd. 

Et toutes les intervenantes n’ont pas la même capacité d’adaptation ni le même niveau d’empathie, un dossier peut prendre une nouvelle tournure selon que le courant passe ou non avec le parent. De ce fait, le parent se retrouve parfois à la merci d’une intervenante dont on dira poliment qu’«elle n’est pas à sa place». Celles-là – et ceux-là – ne devraient pas y rester.

L’argument de la pénurie de main-d’œuvre revient comme une fatalité chez les gestionnaires pour expliquer – et justifier – les problèmes et les délais, on montre du doigt des postes disponibles, mais non comblés, ainsi que le taux d’absentéisme et le nombre d’arrêts de travail. 

Pourtant, dans un même contexte, certaines régions arrivent à trouver des solutions pour notamment solidifier certaines équipes, en particulier les intervenantes qui doivent procéder à la première évaluation sur place. Cette première étape est déterminante, elle oriente la suite du dossier.

Si des erreurs d’appréciation sont commises à ce moment-là, il devient plus difficile de corriger le tir.

Ainsi, au Centre jeunesse de Québec, on arrive à renforcer cette étape par la présence d’équipes de mentors qui accompagnent les nouveaux employés pendant une période de deux ans. La situation est toute autre dans la région de Chaudière-Appalaches, où les intervenants fraîchement embauchés, parfois tout juste diplômés, sont davantage laissés à eux-mêmes.

C’est une question de volonté.

Dans une région de l’Est-du-Québec, selon une source, «quand ils manquent de personnel, ils changent leurs critères de sélection et d’embauche.»

Pour pallier le manque de services, il faut se garder de la tentation de la facilité, de seulement appeler pour plus de ressources. La solution n’est pas simple, elle commande un examen en profondeur du fonctionnement du système pour s’assurer que l’intérêt de l’enfant en soit vraiment au cœur.

Parce ce n’est pas toujours le cas.

Chronique

La DPJ n’a pas toujours raison

CHRONIQUE / Au cours des prochains mois, la Commission spéciale d’enquête sur la protection de la jeunesse sillonnera les régions du Québec pour faire le portrait le plus juste possible de tout ce qui touche les services à l’enfance. Le but avoué, éviter que le système «l’échappe» comme il l’a fait à Granby, où une fillette de sept ans est morte le 30 avril dernier. Le Soleil poursuit aujourd’hui une série sur la DPJ afin de tenter d’en comprendre les différents rouages. Et les ratés. (2e de 4)
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Dans les dossiers que j’ai pu consulter, une tendance se démarque : la DPJ, assez tôt dans le processus, distribue des rôles.

Les bons et les méchants.

Dans les cas où les parents se disputent la garde de leur enfant, il est parfois étonnant de voir le côté où penche la balance. Malgré des reproches qui sont parfois similaires, on choisit d’accorder à l’un plus qu’à l’autre. Le «méchant» est souvent celui qui s’oppose à la volonté de la DPJ.

À LIRE AUSSI: La machine de la DPJ

On l’a vu dans le drame de Granby, le père semblait être dans les bonnes grâces des intervenants et la grand-mère paternelle, chez qui la fillette a passé ses trois premières années, était perçue comme une empêcheuse de tourner en rond. Des passages de jugements rendus au fil des années sont assez révélateurs, ils sont tirés de La Presse, d’une chronique de Patrick Lagacé.

À propos du père, accusé de séquestration, et de sa conjointe, accusée de voies de fait graves et de séquestration. «Le père est bien épaulé au plan personnel [...] Sa conjointe [...] est dotée d’une grande maturité. Elle est franche et elle n’a pas l’intention de mettre en danger l’enfant.»

À propos de la grand-mère : «[elle] réitère ses craintes à l’égard de son fils. Elle considère qu’il constitue un risque pour sa petite-fille.» Plus encore : «Faisant état des allégations de la grand-mère paternelle, [l’intervenante] parle d’une femme qui a un système d’alarme défaillant, qui voit des dangers partout.» 

Elle avait le rôle de celle qui criait aux loups.

Les parents avec qui j’ai discuté reconnaissent pour la plupart la pertinence de l’intervention initiale — dans certains cas, ce sont eux qui ont demandé de l’aide —, mais ils déplorent par contre la quasi-impossibilité de se requalifier, surtout dans les cas où les contacts sont limités à des visites supervisées de quelques heures à toutes les unes, deux ou trois semaines. «Lorsque la visite se termine, mon enfant pleure, il ne veut pas que ça finisse. Il ne veut juste pas qu’on se quitte. Et moi, on me reproche, dans les notes, que je n’arrive pas à le sécuriser…», se questionne une mère.

Dans plusieurs cas, une relation à couteaux tirés entre le parent et l’intervenant envenime les choses, de sorte que les chances de renverser la vapeur sont à peu près nulles. En théorie, un parent peut demander un autre intervenant, mais il appert que ces demandes restent parfois lettre morte.

Dans un cas, une pédiatre d’un centre de pédiatrie sociale a pris la peine d’appeler une chef de service de la DPJ pour dénoncer le comportement d’une intervenante. «La mère ne sait plus sur quel pied danser, car elle sent que peu importe ce qu’elle fait, ce sera contre elle», a-t-elle écrit dans les notes qu’elle a prises de l’entretien.

Ce constat, je l’ai entendu souvent. 

Comme cette autre mère qui, usée par des demandes changeantes des intervenants, a pris la difficile décision de renoncer à ses visites supervisées. «Quand je voyais mon gars, ils disaient que je n’étais pas correcte. Quand j’ai arrêté, ils me l’ont aussi reproché. Si je le vois et qu’il ne va pas bien, c’est de ma faute et si je ne le vois pas et qu’il ne va pas bien, c’est aussi de ma faute…»

La pédiatre a aussi mis en doute l’évolution du dossier. «Rapidement et sans aucun avertissement, le dossier a pris une tournure allant de mesures volontaires à judiciaires, puis de placement à moyen terme, voire même avec possibilité d’adoption. De visites supervisées à aucune visite… […] Nous pensons qu’il y a eu […], et je pèse mes mots, un manque de transparence dès le début de l’accompagnement de la famille […] par la protection de la jeunesse.»

Voilà un autre élément qui revient régulièrement, la transparence.  

L’absence de.

Un père à qui j’ai parlé a vu la DPJ entrer dans sa vie il y a deux ans, moins d’un mois avant le procès pour déterminer la garde des enfants. «Quand il y a un signalement, le procès tombe, tu embarques dans la machine de la DPJ. […] Je leur ai fait écouter des enregistrements, je leur ai montré des photos de mes enfants tapochés chez leur mère, et ils me répondent que j’ai un conflit parental avec elle.»

Le père a droit seulement à des visites supervisées chez lui, à raison de deux heures par semaine.

Il a tenté de porter la décision en appel, sans avocat, faute de moyens. Il a monté un dossier entre autres avec des enregistrements des visites et des notes des intervenants qui ne concordaient pas avec ce qui s’était passé. «Le juge a refusé mes enregistrements, ils étaient tous transcrits... Il a dit “il faut faire confiance à la DPJ!” Tout ça, ça se passe à huis clos et je ne peux rien contester.»

Cette idée que la DPJ a toujours raison est tenace, et elle est alimentée par le fait que l’organisme ne commente aucun dossier. 

Un autre père, qui a eu gain de cause contre la DPJ il y a plusieurs années, constate qu’il est extrêmement difficile de faire modifier la distribution des rôles. L’homme accompagne aujourd’hui des parents qui sont lésés dans leurs droits. «Il y a un clivage affectif qui est fait, c’est systématique. On choisit un parent — et pas toujours le bon — et on s’arrange pour réduire au maximum les liens avec l’autre, on l’isole complètement.»

Chronique

La machine de la DPJ

CHRONIQUE / Au cours des prochains mois, la Commission spéciale d’enquête sur la protection de la jeunesse sillonnera les régions du Québec pour faire le portrait le plus juste possible de tout ce qui touche les services à l’enfance. Le but avoué, éviter que le système «l’échappe» comme il l’a fait à Granby, où une fillette de 7 ans est morte le 30 avril dernier. Le Soleil entame aujourd’hui une série sur la DPJ afin de tenter d’en comprendre les différents rouages. Et les ratés. (1er de 4)

«Il est par ailleurs des catégories de personnes qui souffrent plus que leur part normale d’épreuves et qui ont souffert encore davantage à cause des délais prolongés que l’État a mis à soulager leurs problèmes.» 

Qui a dit ça à propos des enfants?

René Lévesque, au printemps 1977. Le premier ministre péquiste annonçait que «l’Assemblée nationale va être appelée le plus tôt possible à étudier une loi sur la protection de la jeunesse».

Elle a été adoptée en 1979.

Les mots auraient pu être ceux du premier ministre Legault au lendemain de la tragédie de Granby. «Ce n’était pas la première fois au Québec que le réseau qui doit protéger nos jeunes l’échappait. Et je pense qu’on est rendus à une étape où on doit revoir complètement le réseau d’aide et de supports de toutes sortes pour nos enfants et nos jeunes.»

Quarante ans plus tard.

François Legault a promis un «avant» et un «après» Granby, il est donc essentiel de bien cerner ce qui ne va pas.

La commission spéciale sur la protection de la jeunesse qui sera présidée par Régine Laurent a du pain sur la planche, elle devra être capable de remettre en question jusqu’aux fondements du système actuel, qui connaît son lot de ratés malgré l’apparente bonne volonté de tous les intervenants.

L’enfer, dit-on, est pavé de bonnes intentions.

Il faudra donc aller au fond des choses, accepter que la machine dérape parfois, que de mauvaises décisions sont prises et que des enfants en paient le prix. Pour un drame comme celui de Granby ou comme celui de la petite Rosalie, il y en a d’autres qui ne font pas les manchettes, tous ces enfants qui se retrouvent malgré eux au cœur d’une situation qui les dépasse.

Et que le système échappe.

Je le répète même si c’est une évidence, le réseau de la protection de l’enfance fait généralement de très belles choses, il sauve littéralement des vies, il permet à des enfants de grandir dans l’amour plutôt que dans la violence. Avec au-delà de 350 signalements chaque jour au Québec, c’est un tour de force.

Mais l’heure est présentement à l’identification des problèmes et à la recherche de solutions, parce que chaque fois que le système trébuche, c’est l’avenir d’un enfant qui est en jeu. 

La réforme du réseau de la santé en 2015 — alors que la protection de l’enfance à été fusionnée aux CISSS et aux CIUSSS — semble avoir exacerbé des problèmes qui existaient déjà, notamment en augmentant la lourdeur des processus et en provoquant une importante perte d’expertise, la fusion s’étant accompagnée d’un jeu de chaise musicale sans précédent chez les gestionnaires.

On a affaibli la première ligne, déjà fragile.

On a d’ailleurs montré du doigt cette première ligne dans le drame de Granby et, à l’autre bout du spectre, on a aussitôt suspendu le Directeur de la protection de la jeunesse de l’Estrie, Alain Trudel. Le problème est beaucoup plus vaste et complexe, comme le suggère André Perron, qui a œuvré pendant une vingtaine d’années comme chef de services et adjoint au DPJ.

«Le DPJ de la région de l’Estrie a été suspendu. Faudrait-il aussi suspendre :

- Le juge qui a ordonné le retour dans la famille?

- Le directeur d’école qui n’a pas fait de suivi sur l’enseignement à la maison?

- Le directeur du CLSC auquel le père aurait demandé des services et n’en a pas reçus?

- Le directeur du CIUSSS qui n’a pas solutionné le recrutement et le roulement du personnel?

- Les directeurs de départements universitaires (psychologie, criminologie, psycho-éducation, travail social) qui ne préparent pas les intervenants à œuvrer auprès d’une clientèle lourde et complexe?

- Les différents ministres de la santé et des services sociaux qui se sont succédé et n’ont pas priorisé cette clientèle vulnérable?»

Depuis 40 ans…

Chronique

Éloge du bien-être social

CHRONIQUE / Au Québec, le bien-être social est un bout de papier avec une fleur de lys dessus, un chèque, l’aide de dernier recours. On en a même fait un diminutif : le BS.

On dit de quelqu’un qu’il est «sur le bien-être» même si, ironiquement, il en est très loin. Le Larousse en propose deux définitions : «état agréable résultant de la satisfaction des besoins du corps et du calme de l’esprit» ou encore «aisance matérielle qui permet une existence agréable.»

Sur le BS, c’est ni une ni l’autre.

L’idée n’est évidemment pas de se la couler douce aux frais de l’État, mais au point où on en est, ça se rapproche plus de l’indigence. Dans une logique comptable, le pauvre est un fardeau, un passif, c’est comme ça d’ailleurs qu’il se sent dans le regard de bien des gens qu’il croise.

Eh bien, en Nouvelle-Zélande, ça vient de changer. Lisez ceci. «Nous mesurons différemment la réussite de notre pays. Nous ne nous fions pas seulement au produit intérieur brut, mais aussi à la hausse du bien-être de notre peuple, à la protection de l’environnement et au renforcement de nos communautés. Le fossé entre les discours et la réalité, ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien, entre les élites et le peuple, a fait le lit des populistes partout sur la planète.»

Qui parle? Le ministre des Finances, Grant Robertson, qui a déposé jeudi un «budget du bien-être».

Jouissant d’un surplus de 3 milliards $, le gouvernement de coalition travailliste de Jacinda Ardern a investi plus d’un milliard pour s’attaquer à la pauvreté des enfants. «Nous ne pouvons ignorer le stress et les tensions que le dénuement matériel cause à nos familles, a expliqué la première ministre au journal Le Monde. Nos enfants vont mieux, nous allons tous mieux.»

Ils ont aussi fait de la santé mentale une priorité, en y investissant presque 2 milliards $. «La santé mentale n’est plus à la périphérie de notre système de santé, a lancé le grand argentier de ce pays de 5 millions d’habitants. C’est l’élément central de notre bien-être à tous.»

Le pari de la Nouvelle-Zélande est celui-ci : en s’attaquant réellement à la pauvreté chez les enfants, à la violence conjugale — un problème énorme dans ce pays — et en s’assurant de traiter comme il faut les problèmes de santé mentale, les travailleurs seront plus productifs et l’économie plus forte.

C’est un pari ambitieux.

Au Québec, à l’instar de la géographie, on est aux antipodes.

Ma collègue Élisabeth Fleury révélait cette semaine que presque 600 patients médicamentés pour des problèmes de santé mentale n’étaient pas suivis par un psychiatre, que la fermeture des urgences psychiatriques de Saint-Sacrement et du CHUL a provoqué un ressac à Robert-Giffard, en surcapacité chronique.

On a parlé d’un suicide et d’une tentative de suicide chez les patients qui ne sont pas suivis, le portrait ne serait pas plus rose ailleurs.

Et Marc Allard, pas plus tard que jeudi, qui nous racontait l’histoire de cette mère qui poireaute depuis 108 jours pour que son fils de 8 ans reçoive des soins. Il ne va pas bien, son fils, il a essayé de se pendre dans le gymnase de l’école.

Et il attend, depuis plus de trois mois.

L’an dernier, l’Association des psychologues du Québec sonnait l’alarme. «Les exemples se multiplient pour prouver que le ministère de L’Éducation ne considère pas les psychologues comme une ressource essentielle. […] Entre 2005 et 2015 l’effectif psychologue a diminué de 8 %.»

Ça ne semble pas mieux aujourd’hui.

Marc a appelé au CIUSSS — le Centre intégré universitaire en santé et en services sociaux — pour savoir ce qu’on pensait de cette situation, Frédéric Aublet, le directeur adjoint à la direction du programme Jeunesse, a reconnu que «c’est au-dessus de ce qu’on veut comme résultat». 

C’est bien pire que ça, c’est inacceptable.

Ce n’est pas la volonté qui manque, assure-t-il. «Ce n’est pas parce qu’on n’a pas les postes, ce n’est pas parce qu’ils n’existent pas. C’est qu’au niveau de la pénurie de main-d’œuvre, on a de la difficulté à venir combler les remplacements, que ce soit pour les absences maladie ou les congés de maternité. Et ça, ça vient jouer sur nos délais d’accès.»

Même chose pour les psychiatres.

Au Nouveau-Brunswick aussi le gouvernement s’arrache les cheveux pour avoir des psychologues dans les écoles. Le problème est tel que les postes qui ne sont pas pourvus ont fait économiser quatre millions l’an dernier. Les psychologues vont au privé, c’est plus payant.

Vous savez quoi? C’est la même situation en Nouvelle-Zélande, qui a promis d’embaucher 1600 spécialistes en santé mentale. Un thérapeute interrogé par Radio New Zealand a émis de gros doutes. C’est «un effet d’annonce, il n’y a pas assez de professionnels pour assurer ces services».

C’est là où la volonté politique fera la différence.

Ou pas.

N’empêche, c’est la première fois qu’un pays accorde autant d’importance à la santé mentale et au bien-être des gens, qu’il les hisse au rang de priorité nationale. Aux yeux de la première ministre, «ce budget montre qu’on peut être à la fois économiquement responsable et bienveillant.»

Pour que tout le monde soit «sur le bien-être», le vrai.