Chronique

Le clown qui fait lire les enfants

CHRONIQUE / Les deux gars de Jean-Pierre Veillet avaient lu tous les livres qu’il y avait dans la maison, ils voulaient une autre histoire.

«Tu veux nous en inventer une, papa?»

Il n’a pas pu dire non. «Mon plus jeune m’a dit: “Tu es capable, tu as une super bonne imagination, et tu dessines bien.”» Jean-Pierre était enseignant en art dramatique et en art plastique, il avait la tête de l’emploi.

Il s’est attelé, en pensant d’abord à ce qu’il voulait que ses enfants retiennent. «Mon plus jeune avait tendance à juger les autres. J’ai donc dessiné un personnage laid. Quand je lui ai montré, il m’a dit: “Papa, il me fait peur...” Je lui ai dit: “Prends trois jours avant de le juger...” Je lui ai expliqué tout ce qu’il pouvait faire, qu’il pouvait lui dire ce qu’il est, ce qu’il sera, qu’il peut sauver la planète. Après trois jours, il m’a dit: “Il pourrait être mon ami!” Même s’il n’est pas beau...»

Jean-Pierre a imaginé un univers fantastique sur une planète nommé Lielos, soleil à l’envers, où une foule d’étranges personnages gravitent, comme le laid Belsibut et autres comparses.

Chacun a un message à passer.

Et il s’est mis à écrire. «J’écrivais cinq ou six pages et je racontais ça à mes garçons. Ils faisaient leurs commentaires et je me corrigeais au fur et à mesure. En deux mois, j’ai écrit une cinquantaine de pages!»

Le temps passe vite, ça fait déjà 15 ans.

Ses enfants ont grandi mais Jean-Pierre, lui, a continué à faire vivre ses créatures de Lielos. Il a aussi fait un livre pour adultes, L’invention du clown, quand il a traversé un bout particulièrement rough. Il est rendu à sa cinquième édition — il s’édite lui-même — presque 2000 exemplaires vendus.

Il a imaginé — et réalisé — une autre série, Blanc de nuit, dont le personnage est un ours polaire.

C’est bien beau écrire des livres, encore faut-il trouver comment rejoindre les lecteurs. Jean-Pierre, lui, le fait dans les salons du livre. 

C’est d’ailleurs au Salon du livre de l’Abitibi-Témiscamingue que je l’ai rencontré la première fois. Habillé et maquillé en clown, il est venu me voir et on a parlé d’éducation. De l’importance de la lecture aussi.

Un clown qui fait rire.

Et lire.

Il avait fait la route de Montréal avec son auto rouge remplie de ses livres et de tout le bataclan pour monter son stand. Des livres à lui et d’autres qu’il édite aussi, des projets qui l’emballent, toujours.

Depuis six ans, il n’a pas raté un seul salon du livre. Il fait tous les salons du Québec, de l’Ontario français et du Nouveau-Brunswick. Je l’ai rencontré à Québec il y a deux semaines, il prenait ensuite la direction d’Edmundston, puis de Sept-Îles. «Après, c’est Berthier, Sayabec. Je vais retourner en Abitibi, le salon est à La Sarre cette année, puis à Sudbury, en Ontario.»

Il a, «en même pas une année», ajouté 50 000 kilomètres au compteur de sa Prius.

Il fait tout ça pour les jeunes, pour ceux qu’il croise et qu’il retrouve au salon. Il a ses habitués, «ça s’est fait avec les salons et avec Facebook. Ils se sont approprié l’univers de Lielos». J’en ai vus une couple le temps que j’ai passé avec lui. Jean-Pierre leur disait de revenir dans 10 minutes. 

Et ils revenaient.

Avant de partir, il leur faisait une «tape dans la mite», avec un petit klaxon caché dans sa paume. «T’as vu les jeunes? C’est ça, mon salaire. Quand un jeune vient me voir, qu’il achète ou pas, l’important c’est qu’il reparte content. Quand ça arrive, j’ai gagné quelque chose. Je me considère riche.»

Jean-Pierre arrive à vivre de sa passion. 

Il m’a parlé de Tristan. «À neuf ans, il n’avait jamais lu un livre au complet. Quand il est venu me voir, il était avec son père, je lui ai montré les cartes que j’ai faites pour aller avec le livre, avec tous les personnages. Il était intéressé, il m’a dit qu’il pourrait peut-être lire ça, vu que c’était de petits textes.»

Jean-Pierre l’a mis au défi. «Je lui ai proposé: “Prends le livre, lis-le, et dis-moi ce que tu changerais dans l’histoire. Tu peux prendre deux, trois mois.”»

Le père était incrédule.

Tristan lui a écrit. «Il m’a dit: “J’ai lu et relu ton livre fois et j’ai tellement été inspiré par l’histoire que j’ai créé un personnage, Natsirt. J’ai pris son personnage et je l’ai intégré dans le dernier livre, il est devenu le prince Natsirt, fils de Focus.”»

Et il a sa carte.

Tristan a même demandé à Jean-Pierre de venir dans sa classe pour présenter le livre. «J’ai appelé son père et il m’a suggéré que j’arrive après sa présentation, que je lui fasse une surprise. Je suis arrivé et je lui ai donné le tome 3, il n’était même pas encore à l’impression. Vous auriez dû le voir...»

Tout ça parce qu’un jour, il n’y avait plus rien à lire chez Jean-Pierre.

Chronique

Il y a quelqu'un qui conduit le camion

CHRONIQUE / Un pur inconnu est entré dans la vie de Patrick Forgues le 18 février 2013 à 16h07.

Il s’est lancé devant son camion.

«Je voyais l’auto qui était stationnée dans l’accotement... Le gars a ouvert la porte, il est sorti, il m’a regardé tout droit dans les yeux et... il s’est tiré sur le truck. Je l’ai pogné en plein vol, powf. Ça s’est passé tellement vite.»

L’homme est mort sur le coup. «Sa tête était dans le bumper. Les deux bras, plus loin...» Patrick a mis des gants, il a ramassé les morceaux qui traînaient sur l’autoroute. «Il y avait des voitures qui passaient, avec des femmes et des enfants.» 

Il ne voulait pas qu’ils voient ça.

«J’étais très calme, trop calme. J’étais juste pas là. J’ai appelé mon employeur pour lui raconter ce qui venait de se passer, il ne me croyait pas... Après, j’ai appelé ma conjointe, je lui ai dit “tu vas être en maudit, je vais être en retard.”»

Kareen l’a rejoint à l’hôpital, en état de choc. «Je l’ai vu cinq minutes à l’urgence psychiatrique. Il était trop calme, c’est lui qui m’a rassurée, qui m’a dit que tout allait être correct. Il faisait son tough

Patrick est sorti le lendemain à midi. 

Il voulait reprendre la route tout de suite, son employeur n’a pas voulu. C’était arrivé à un autre camionneur de la compagnie, il avait repris le volant trop tôt. «Il a appris de la première fois.» C’était arrivé aussi à un de ses amis. «Il avait eu beaucoup de misère à s’en remettre.»

Patrick pensait que le temps, et le vin, arrangeraient les choses.

«J’étais dans la brume.»

Quand Kareen lui posait des questions, il lui disait que ça allait mieux, qu’il allait bientôt reprendre la route. «Je le voyais bien à la maison, nos jumelles avaient quatre ans, papa était plus agressif.» Il se disait qu’il y arriverait. «J’ai essayé pendant deux mois de recommencer, je faisais de la ville avec un petit camion.»

Jusqu’au jour où Kareen l’a retrouvé «en boule dans la maison».

Un an et demi après l’accident.

Patrick a passé 19 jours à l’hôpital psychiatrique, en miettes. On a diagnostiqué un syndrôme de stress post-traumatique. «Ça se voit même sur un scan, ça fait comme un bleu dans le cerveau.»

Kareen a compris que son homme allait avoir besoin d’aide et de temps. Elle s’est mise à chercher des ressources. «J’ai commencé par chercher s’il y avait quelque chose de disponible pour les conjointes, il n’y avait rien. Et j’ai réalisé qu’il n’y avait même rien pour les camionneurs.»

Même pas un dépliant.

Selon des policiers de la Surêté de Québec qu’elle a rencontrés, «il y aurait en moyenne entre un et deux suicides par camion par semaine. Il n’y a pas de statistique officielle, mais un enquêteur nous a dit que ça tournait entre 300 et 500 par année. On nous dit de ne pas parler de la technique que les gens utilisent, mais il faudrait parler des dommages collatéraux. Le camionneur, lui, il le vit.»

Il le subit. «Tout le monde connait quelqu’un à qui c’est arrivé. C’est la hantise de tous les camionneurs. Quand tu passes en dessous d’un viaduc, tu regardes en haut pour voir s’il y a quelqu’un...» 

Après cinq ans, Patrick a encore des flashbacks de l’accident. «C’est tous les jours, des fois pires que d’autres. Je sais mieux quoi faire quand ça arrive, je m’isole.» Il arrive à peine à conduire son auto. «Je conduis le moins possible, jamais sur les autoroutes. Là, avec le beau temps qui revient et le monde qui se promène sur le bord du chemin, c’est pire... C’est ordinaire pour un gars qui trippait sur la route.»

Et il trippait fort.

Patrick a été camionneur pendant presque 20 ans, il avalait 250 000 kilomètres chaque année. «Ça me passionnait. La liberté que ça te donne, c’est incroyable. Toi, ta machine. T’as des choses à faire, tu les fais. C’était l’fun

Maintenant, il arrive à peine à se concentrer une heure par jour. 

Kareen a créé il y a un an un organisme pour les «mâles alpha» comme son chum qui se retrouvent au mauvais endroit, au mauvais moment. «On a rejoint une centaine de camionneurs. Des femmes aussi. Plus ils sont traités rapidement, plus ils ont de chances de s’en remettre. Ça se passe dans les premières heures.»

L’organisme s’appelle SSPT chez les camionneurs, l’acronyme tenant pour Syndrôme de stress post-traumatique, il est tenu à bout de bras par Kareen et par d’autres personnes qui ont à cœur la santé mentale des camionneurs. 

L’idée, c’est de ne pas les croire quand ils disent que «ça va être correct».

Parce que ce ne l’est pas. «Quand ça arrive, il faut intervenir. On a des équipes, avec des bénévoles, qui se rendent sur les lieux d’un accident tout de suite après.» Pour dire, essentiellement, «viens-t’en avec moi, on va jaser». Et ça marche. «Bien traité, on a des taux de succès de 80%, 90%. Si ce n’est pas traité, c’est 20% à 30% des camionneurs qui changent de métier, ou qui se retrouvent sur l’aide sociale.»

Le protocole qui a été élaboré ressemble à ce qu’on fait pour les conducteurs de train qui, eux aussi, se retrouvent parfois face à face avec la mort. «Le protocole qui est en opération pour les conducteurs de train, ça fonctionne très bien. Il est temps qu’on s’occupe des camionneurs.»

Le mot se passe, tranquillement. «Les gens commencent à nous connaître, ils nous réfèrent du monde, ils nous informent quand un accident arrive. C’est un mouvement d’entraide. On a un projet pilote avec l’UQAM, pour que chaque camionneur à qui ça arrive soit systématiquement évalué.»

Je pensais que ça l’était, tellement ça va de soi.

Patrick n’a pas eu cette chance, il en paye le prix. «Je donne un coup de main à Kareen quand je suis capable. Même si c’est difficile chaque jour, si je peux lui donner une heure, c’est déjà ça.»

Kareen, elle, fait tout ce qu’elle peut pour éviter à d’autres de vivre ça. «On veut essayer de transformer le négatif en positif.»

C’est déjà beaucoup.

Chronique

Ce n’était pas impossible

— Jérôme, veux-tu faire des cordes? — Sérieux?

Lucie s’est approchée de lui avec un paquet de cordes jaunes, des autocollants et une espèce de patente bricolée avec deux petits boutons de porte, assemblée avec du gros ruban adhésif rouge. Elle a posé la patente devant Jérôme, il a placé une corde autour des boutons et glissé un autocollant en dessous.

Ah oui, un détail, Jérôme a juste un bras qui fonctionne.

Ah oui, autres détails, il est en fauteuil roulant, un accident d’auto quand il avait 19 ans. Il est resté 10 mois et demi dans le coma, un an à François-Charon, en est sorti avec un paralysie partielle, a dû tout réapprendre de zéro. Il a retrouvé la capacité de communiquer et l’usage de son bras droit. 

Et de sa tête. 

À 30 ans, il habite en CHSLD.

Et, deux fois par semaine, il travaille chez Coup de pouce, qui fait de la sous-traitance manufacturière, une vraie compagnie qui fait de vraies affaires avec de vrais clients. Les cordes sur lesquelles il pose des autocollants sont faites pour la compagnie Maax, précisément pour les bains tourbillons. 

Jerôme est l’expert des cordes, il en a fait des milliers, tellement qu’il a eu envie de faire autre chose. On l’a donc affecté à une nouvelle tâche, avec un outil de travail adapté pour lui, c’est pour ça qu’il a été surpris quand Lucie lui a demandé de refaire des cordes.

Quand il est là, Jérôme se change les idées, il voit du monde. Il ne se sent pas seulement utile, il est utile.

Né dans la tête d’Hélène Picard au début des années 2000, Coup de pouce a ouvert ses portes en février 2005 dans le parc industriel de Sainte-Marie-de-Beauce. C’est une entreprise privée. «Quand je présentais le projet, on me disait que c’était impossible de faire les deux missions en même temps. On me disait qu’il fallait choisir entre le social et le commercial.»

Ce n’était pas impossible.

Chronique

306 fois je t'aime

CHRONIQUE / Quand on passe 60 ans avec la même personne, quand elle s’en va, forcément, elle ne s’en va pas vraiment.

Comme Pauline.

Clément Gravel se rappelle encore la première fois qu’il l’a vue, dans le Vieux-Québec. «Je marchais avec des amis, j’ai remarqué une jeune femme de l’autre côté de la rue, petite jupe grise, veston bleu marin. Avec un beau petit chapeau. J’ai dit à mes chums, “cette fille-là, je vais la marier.”»

Il l’a revue quelques mois plus tard. «J’étais à la patinoire, je regardais les gens patiner, quelqu’un m’a tapé sur l’épaule. C’était elle. Elle était la voisine d’une amie. Elle m’avait vu, elle m’avait remarqué aussi.»

Ils se sont dit «oui», à Chicoutimi, le 2 octobre 1954.

Ils ont eu «cinq beaux enfants», quatre gars et une fille. «J’ai été heureux comme ça ne se peut pas. C’est grâce à elle si je suis comme je suis aujourd’hui. J’ai eu une femme extraordinaire, je ne sais pas comment ils ont fait pour la faire... On s’est aimés, tellement aimés.»

Ils étaient partis pour s’aimer comme ça longtemps encore, mais Pauline est tombée malade. Elle est entrée une dernière fois à l’hôpital en novembre 2015, n’en est pas ressortie. À part une fois, pour fêter Noël chez elle, entourée de toute sa famille. «J’allais tout le temps la voir. J’y allais deux, trois fois par jour. Elle pleurait souvent, je la serrais dans mes bras. Des fois, je me réveillais la nuit et j’allais à l’hôpital, juste pour la voir dormir.»

Un jour de janvier, Pauline a tendu un paquet à Clément, une boite emballée de papier brun, sans chou ni ruban. 

«Je ne l’ai pas déballé tout de suite, je l’ai emmené à la maison et je l’ai déposé sur une table au sous-sol. Je l’ai laissé là. Pendant la nuit, je me suis réveillé et j’ai repensé au paquet, je suis descendu et je l’ai ouvert. Il y avait deux toiles, trois ou quatre petits pinceaux, sept ou huit tubes de peinture.»

Clément est remonté se coucher.

Il est redescendu.

«Je me suis mis à peindre. C’est mystérieux, je n’ai jamais peint de ma vie. J’ouvre ça, je donne des coups de pinceau, je me mets à peindre, à vouloir faire son visage.» 

Il signe Papy.

Le lendemain matin, dans la lumière du jour, Clément retrouve le portrait de sa femme, il décide de lui apporter à l’hôpital. «J’arrive, je lui montre ça et... elle s’est mise à sourire! Je suis tout de suite allé m’acheter le matériel qu’il fallait pour en faire d’autres. La nuit suivante, j’ai fait mon visage, pour compléter.»

Le lendemain, elle a encore souri.

Clément est devenu un peintre de la nuit. «Pauline, elle avait toujours hâte de voir ce que j’avais fait. Elle était heureuse quand je peignais, elle souriait. Elle me disait, “qu’est-ce que tu vas me faire cette nuit?”»

Le matin du 1er mars 2016, elle est partie.

Clément n’est pas allé à l’hôpital ce jour-là, ni au salon funéraire. Il a voulu garder l’image de sa Pauline vivante.

La nuit, il la retrouvait. «J’ai continué à peindre. À travers chaque tableau, j’échange avec elle, je raconte une partie de notre histoire, je replonge dans un souvenir. Il y a de l’âme dans mes tableaux, c’est un pinceau qui écrit. Mes tableaux parlent d’elle, ils parlent à elle. Je peux refaire un tableau plusieurs fois, jusqu’à ce que ce soit ce que je veux lui dire.»

Quand il est satisfait, il monte se coucher.

Chaque tableau a un titre, souvent un seul mot. Ensemble. Colère. Néant. Frisson. Bientôt. Heureux. Repos.

Les premiers étaient sombres, les derniers sont plus lumineux.

Il a, en neuf saisons, peint 306 tableaux pour Pauline, de toutes grandeurs. Il en a fait encadrer des dizaines qu’il a accrochés aux murs de sa maison de Saint-Nicolas. Une maison musée adossée au cap, dont les grandes fenêtres à l’arrière donnent sur des arbres matures, une impression de forêt.

Clément a été forestier.

«Quand on est heureux et bien, le temps passe vite. Je fais mes affaires, je passe ma balayeuse, je prends ma voiture pour aller faire un tour quand j’en ai envie. Je m’assois dans mon fauteuil et je regarde la forêt, je suis toujours en contact. Mon cerveau fonctionne, il est actif, je ne lui donne pas le temps de s’arrêter.»

Clément a 94 ans. «Je mène une vie simple et heureuse.»

Parfois, il compose un poème à Pauline. Il m’en a récité un, le premier qui lui est venu en tête, l’histoire de deux cœurs si liés qu’on ne sait plus lequel est lequel. «Je lui compose en regardant les arbres par la fenêtre, les feuilles qui tombent. Vous savez, c’est inspirant, l’amour.»

Surtout quand il est immortel.

Chronique

Comme une grosse fatigue

CHRONIQUE / Lundi soir, au CHSLD de Loretteville, il n’y avait qu’une seule préposée pour un étage complet.

Pour une trentaine de personnes.

Toute seule, il y a plein de choses qu’elle ne peut pas faire, comme changer certains résidents de position. Il faut être deux, une question de sécurité. L’infirmière en chef et la gestionnaire ont dû venir en renfort.

C’est arrivé au CHSLD Saint-Augustin aussi, une journée en fin d’après-midi, on a trouvé une autre préposée juste à temps pour le souper.

Ce n’est plus rare qu’il manque de préposés, c’est presque la norme.

Je suis allée rendre visite à mon amie Marie-Noëlle, au CHSLD de Loretteville, le lendemain de Pâques. On l’a changée de chambre, elle fait partie du projet de micromilieux, où on regroupe les gens selon leurs profils. On a mis Marie-Noëlle, 43 ans, avec des gens dont le corps a les mêmes besoins.

Pas la tête.

Elle se retrouve encore avec des gens qui ne sont pas «toute» là. Comme sa voisine, qui chante de vieilles chansons à cœur de jour. C’est joli cinq minutes, mais ça finit par tomber sur les nerfs.

Comme l’entendre aller à la toilette. Leurs chambres sont séparées par une salle de bain commune. Zéro isolée.

Si c’était seulement ça.

L’instauration des micromilieux, une autre belle idée, s’est faite dans un contexte d’une pénurie de personnel sans précédent. Le fragile équilibre a été rompu. «Le personnel trouve ça vraiment difficile. Il y en a qui viennent me voir, qui pleurent parfois. Le personnel se sent débordé. La gestionnaire fait son possible, elle va recruter dans les salons de l’emploi, elle est aussi dépassée par la situation.»

Elle donne, parfois, des bains.

Quand je suis passé, ils étaient justement trois jours en retard sur les bains, on avait demandé des préposés en renfort pour rattraper le retard. Marie-Noëlle devait avoir son bain samedi, elle ne l’a pas eu.

Il n’y a plus de renfort.

«Hier, une préposée a offert de travailler quelques heures de plus à la fin de son quart de travail pour donner des bains. Elle s’est offerte même si elle avait une soirée de prévue. Elle a dit "on travaille avec des humains après tout".»

Eux ne punchent pas, ils sont toujours là.

«Quand la nouvelle est sortie sur le retard de l’implantation des nouveaux repas dans les CHSLD, ici, il manquait tellement de personnel qu’on n’était pas en sécurité. Il y avait juste un préposé. S’il y avait eu une chute...»

Jusqu’au jour où il y en aura une.

Marie-Noëlle n’attend pas après le poulet tandoori. «C’est rendu que je m’achète des repas congelés, six par semaine. Et quand je suis tannée de manger la même chose, je leur demande de m’en réchauffer un. On mange toujours des repas en sauce. C’est fait pour les personnes âgées, c’est plus rapide à faire manger. Et tout est toujours servi avec les éternelles patates pilées!»

C’est rendu qu’on fait des blagues de patates.

«Je suis très bien traitée, je ne veux pas faire pitié, mais ce que je veux que les gens comprennent, c’est que c’est rendu juste trop lourd comme atmosphère. Tout le monde est épuisé. Moi aussi.»

Au CIUSSS, Centre intégré de santé et de services sociaux de la capitale nationale, on convient que la situation est difficile. Responsable du soutien à l’autonomie des personnes âgées, Nancy Drouin confirme que la pénurie complique les choses. «C’est très difficile partout, et pas uniquement à Loretteville. C’est excessivement fragile, mais il ne faudrait pas faire une simple addition et attribuer la situation actuelle à la seule implantation des micromilieux.»

Il manque, présentement, autour de 300 préposés.

Aux ressources humaines, Christian de Beaumont indique avoir «reçu 293 CV à la foire de l’emploi [en fin de semaine dernière]. On a 82 embauches qui sont confirmées, qui devraient s’ajouter d’ici l’été. Mais en même temps, on doit composer avec une diminution de la disponibilité de nos gens, surtout chez les infirmières, qui, dans l’idéal, demandent trois ou quatre quarts par semaine.»

C’est comme mettre de l’eau dans un panier percé.

Nancy Drouin a aussi reconnu que les micromilieux ne réglaient pas le problème des «adultes qui ont de grands besoins physiques», des résidents lucides comme Marie-Noëlle, qui passent leurs journées avec des gens avec d’importants troubles cognitifs. «Ça reste une préoccupation, un défi. C’est très complexe. On essaye le plus possible de favoriser les activités extérieures».

Il y en a peu.

Je suis partie, le téléphone n’avait pas arrêté de sonner depuis une heure et demie, la voisine s’est remise à chanter, encore. J’ai noté les paroles d’une chanson que je ne connais pas, d’un air qui m’était inconnu.

Ce n’est qu’un au revoir

Demain matin, dès le lever du jour

En attendant ton retour

Était-ce pour un amour perdu?

Pour une préposée?

Chronique

Comment trouver un médecin de famille

CHRONIQUE / Une chose d’abord, le problème pour dénicher un médecin de famille n’est pas né de la cuisse de Gaétan Barrette. Ça fait des années que ça dure. Quand ma pédiatre m’a annoncé qu’elle ne suivrait plus mes enfants, j’ai réussi à en trouver un en passant par la réceptionniste d’un CLSC.

Elle a eu un peu pitié, je pense.

Idem pour moi, j’ai pédalé pour avoir une place, il y a plusieurs années, dans un groupe de médecine familiale, un GMF, une belle idée. J’ai eu de la chance, je suis tombée sur une super médecin, une femme humaine, compétente et disponible.

Quand j’ai besoin d’un rendez-vous, c’est une affaire de quelques jours.

Si c’était comme ça pour tout le monde, les urgences ne déborderaient pas, plusieurs problèmes de santé pourraient être détectés en amont avant qu’ils ne prennent des proportions parfois funestes. Avant qu’ils ne coûtent plus cher à régler. Les gens auraient un suivi, ils ne tomberaient pas dans les craques.

D’où l’idée louable du ministre de la Santé de donner un médecin de famille à 85 % des Québécois d’ici la fin de 2017. 

D’où l’idée, pour y arriver, de créer le Guichet d’accès à un médecin de famille, en centralisant les demandes. On avait les Guichets d’accès pour la clientèle orpheline (GACO), on a maintenant le GAMF.

Une patente énorme.

Quand il a lancé le GAMF, le 12 avril 2016, Gaétan Barrette a expliqué, par voie de communiqué, que «ce guichet d’accès simplifie la vie des citoyens qui n’ont pas de médecin de famille et qui souhaitent en avoir un. [...] Cette solution s’inscrit donc en parfaite complémentarité avec nos efforts visant l’amélioration de l’accès aux soins de première ligne et de proximité».

La belle affaire.

J’ai écrit lundi l’histoire de Thérèse et Georges, qui attendent depuis 2015 d’avoir un médecin de famille. Ils ont appris en mars que leur dossier attendait depuis huit mois sur le bureau d’un médecin, avant d’apprendre deux semaines plus tard que le médecin les refusait et qu’ils retournaient sur la liste.

Ils ne sont pas les seuls, presque 30 000 Québécois ont été attribués à des médecins de famille depuis plus de 60 jours, le délai maximal «souhaité» et «partagé aux partenaires» par le ministère de la Santé.

D’autres attendent depuis des années.

J’ai reçu quelques centaines de courriels, beaucoup de gens qui attendent depuis 2014, 2015, 2016. Qui n’ont jamais été appelés. Des malades, des moins malades. Pas beaucoup de jeunes, surtout des moins jeunes. Comme cet homme qui attend depuis trois ans, sa fille a été appelée trois fois par un médecin.

Elle décline, elle en a déjà un.

Des gens aussi, dont le médecin disparaît dans la nature, qui s’absente pour une durée indéterminée en congé de maladie ou qui décède, qui doivent eux-mêmes se «désinscrire» auprès de la Régie de l’assurance maladie du Québec avant de s’inscrire au GAMF. 

Des gens qui ont un médecin et qui n’arrivent pas à avoir un rendez-vous.

Non seulement la cible de 85 % n’a pas été atteinte à la fin de l’année, mais des dizaines de milliers de Québécois attendent toujours que le téléphone sonne. 

Et, de ce que je comprends, étant donné que l’attribution d’un médecin repose sur le code postal de celui qui en cherche un, certaines personnes risquent de poireauter encore longtemps. Dans le secteur de Georges et Thérèse, seulement 20 dossiers ont été demandés en presque un an.

Un lecteur qui m’a écrit a vu augmenter son temps d’attente estimé, passant de 313 à 344 jours.

D’autres, à qui on avait promis un médecin d’ici 350 jours, ce qui est quand même un sacré bail, attendent depuis le double.

Ou plus. «Mon mari est sur la liste d’attente en Outaouais depuis presque sept ans. Quelqu’un l’a appelé l’été dernier pour vérifier s’il cherchait toujours un médecin. Eh oui. À ma question pour savoir s’il serait appelé bientôt, j’ai eu comme réponse qu’ils nettoyaient la liste et qu’ils n’en avaient aucune idée. Depuis silence complet. Mon mari a besoin de médicaments et on ne sait plus où aller.»

Ils ont appelé au 8-1-1 pour le savoir, on leur a suggéré d’aller voir un médecin de l’autre côté de la rivière, en Ontario.

Il y a des gens, donc, qui se tannent.

Une dame a magasiné. «Voilà, j’ai tout simplement visité les cliniques et CLSC de mon quartier lors des cliniques sans rendez-vous. Je rencontrais le médecin et, si je sentais une compatibilité, je lui demandais s’il prenait de nouveaux patients. Je me suis fait dire non à quelques reprises, mais j’ai fini par trouver mon médecin de famille qui m’a fait signer les papiers requis. Parce que maintenant il faut signer un contrat avec notre médecin, d’où l’intérêt d’en choisir un qui nous correspond. Cela m’a pris six mois.»

On le suggère même sur le site du GAMF, dans la section «trouver un médecin de famille soi-même».

Ça en dit long sur l’efficacité du guichet.

Un médecin m’a d’ailleurs écrit pour me parler de cette «drôle de bête, difficile à dompter et à comprendre». Il m’explique que «plusieurs médecins acceptent régulièrement des nouveaux patients sans passer par le guichet, sans en faire trop de publicité. D’autres insistent pour que les patients s’inscrivent au guichet puis les inscrivent aussitôt. D’autres ont accepté une liste de nombreux patients, mais les inscrivent à un rythme lent, selon leur capacité, à travers leurs autres tâches, ce qui crée des délais parfois très longs. 

Les règles du guichet ont évolué et s’améliorent peu à peu. Cela demeure lourd, malheureusement. Par ailleurs, le guichet ne s’assure pas toujours que les membres d’une même famille sont référés à la même clinique ou au même médecin, ce qui est souvent peu commode pour le patient et pour le médecin.»

Ou encore, la moitié de la famille a un médecin, l’autre pas.

D’autres m’ont confié qu’ils ont fait le saut au privé. Parce qu’il ne faut pas se conter d’histoires, il y a un réseau de santé parallèle pour ceux qui ont de l’argent. Pour quelques centaines de dollars par année, vous avez accès à un médecin rapidement, à l’heure. C’est juste si on ne vous offre pas le café.

Un homme qui est inscrit au guichet depuis deux ans, lui, va faire son examen annuel au privé, ça lui coûte 250 $ chaque fois. D’autres y vont pour renouveler une prescription. «Ma femme est dans la liste depuis plus de 400 jours. Elle est très malade, elle prend 12 sortes de médicaments par jour. On a dû payer à une clinique privée 185 $ pour en renouveler un...» 

Ça n’inclut pas le suivi.

Ça me rappelle quand on envoyait les malades du cancer se faire soigner aux États-Unis parce qu’on n’arrivait pas à la faire au Québec. C’est l’État, évidemment, qui payait la facture. Faudrait-il le faire pour tous ceux qui vont au privé faute d’avoir un médecin au public?

Une femme avait mal à une épaule et, n’arrivant pas à obtenir un rendez-vous avec son médecin de famille avant plusieurs semaines, elle a sorti sa carte de crédit. «Une chose est certaine, c’était 215 $ bien investis et ça m’a permis une réponse claire. Fait cocasse... quelques jours avant, je me demandais ce que je ferais en tout premier si je gagnais une somme importante à Loto-Québec (à part voyager, rénover ma maison, gâter mes fils et ma petite fille, etc.) et ma réponse était que j’irais consulter au privé.»

Tiens, ça pourrait faire une belle image sur les «gratteux» de Gagnant à vie, un patient qui se fait ausculter par un médecin. 

Chronique

Dans les limbes du guichet unique

CHRONIQUE / Thérèse* et George* sont allés voir leur médecin de famille, elle leur a annoncé qu’elle prenait sa retraite huit mois plus tard. «Elle nous a dit de nous inscrire tout de suite sur la liste d’attente pour en avoir un autre.»

C’était en 2015.

En février dernier, Thérèse écoutait, à la radio de Radio-Canada, une entrevue avec le ministre Gaétan Barrette. «Il a dit que toutes les personnes inscrites en janvier au guichet unique allaient avoir un médecin en avril. Nous, ça fait plus que deux ans! Je me suis dit qu’il devait y avoir quelque chose qui cloche.»

Elle ne se doutait pas à quel point.

«J’ai appelé au CIUSSS [Centre intégré universitaire en santé et en services sociaux de la capitale nationale], ils m’ont dit d’appeler au guichet pour savoir où mon dossier était rendu. J’ai appelé au guichet et ils m’ont appris que j’avais été attribuée à un médecin il y a plus de six mois, mais que le médecin n’avait pas encore accepté ou refusé.»

Même chose pour George.

Elle a aussi appris que leurs noms avaient été retirés du guichet depuis, que leurs dossiers poireautaient sur le bureau d’un médecin, dont ils ne savaient ni le nom ni la clinique. Impossible d’en savoir plus, si ce n’est que les médecins peuvent prendre le temps qu’ils veulent pour disposer des dossiers.

Donc, pendant tout ce temps, George et Thérèse flottaient dans les limbes de la liste d’attente, attribués, mais non inscrits. Invisibles. Si elle n’avait pas appelé, elle n’en aurait pas été informée.

Ils ont porté plainte au ministère de la Santé. Le commissaire a confirmé qu’ils étaient inscrits «comme non vulnérables avec une priorité D», qu’ils avaient été retirés du guichet depuis leur attribution, et qu’il ne leur restait qu’à attendre. «Le médecin a pleine autonomie sur l’organisation de sa pratique professionnelle. Les pouvoirs du commissaire n’incluent pas la pratique des médecins en clinique privée. Pour cette raison, je ne peux intervenir davantage.»

Deux semaines plus tard, la réponse du médecin est arrivée.

Refus.

Leurs noms ont été réinscrits sans plus de cérémonie au GAMF (pour Guichet d’accès à un médecin de famille), comme s’ils n’en avaient jamais été retirés. Ils ont peut-être raté l’occasion d’être attribués à un autre médecin, ils ne le sauront jamais. Pareil pour les raisons du refus du médecin. 

George et Thérèse ne sont pas les seuls.

Il y a au Québec, présentement, 47 965 dossiers attribués qui attendent sur le bureau d’un médecin. Des gens qui ne sont plus sur la liste. Le délai moyen est de 44 jours entre la sortie d’un nom du guichet et la réponse du médecin, à savoir s’il accepte le patient ou s’il le retourne sur la liste.

Au Ministère, on confirme que les médecins de famille qui «se font sortir des noms» peuvent, dans les faits, prendre le temps qu’ils veulent. «Il y a un délai maximum souhaité de 60 jours. Il a été partagé aux partenaires [les médecins], mais ce n’est pas une obligation.»

Résultat, presque la moitié des dossiers en attente sont hors délai. Il y a donc plus de 27 000 personnes qui sont dans les limbes du guichet depuis plus de deux mois.

Le Ministère ne peut rien y faire. «On considère que c’est inacceptable. On travaille là-dessus avec la RAMQ [Régie de l’assurance-maladie du Québec] et la FMOQ [Fédération des médecins omnipraticiens du Québec]. C’est un dossier qui est actif.»

On ne pourra pas plus les obliger.

Pour George et Thérèse, rebelote. Les voilà encore une fois à attendre un médecin de famille. «La médecin qu’on avait nous avait donné des renouvellements de nos prescriptions pour deux ans, elles arrivent à échéance... On n’a plus de suivi. Ma médecin m’avait dit de surveiller ma glycémie, je suis allée au sans-rendez-vous, l’infirmière m’a donné un glucomètre...»

Thérèse prend régulièrement sa glycémie, elle est particulièrement élevée ces temps-ci. «J’ai rappelé au guichet pour me faire augmenter de priorité, c’est une agente de bureau qui me posait des questions sur la glycémie. Elle m’a dit : “Je ne vous changerai pas”. J’ai demandé à parler à l’infirmière pour qu’elle m’évalue, l’agente m’a dit : “C’est un poste à temps partiel et il n’est pas comblé depuis des mois...”»

Misère.

Ils se sont tournés vers le Protecteur du citoyen, on leur a dit qu’ils n’étaient pas les seuls dans cette situation. Le Protecteur du citoyen a confirmé que leurs noms avaient bel et bien été retirés du guichet pendant des mois, qu’ils y étaient revenus avec leur date originale d’inscription, en 2015.

J’ai aussi reçu d’autres cas qui ressemblent à celui-là. Luc* attend depuis 2014, il est prioritaire depuis septembre 2017, on lui a diagnostiqué un cancer. Il a appelé au GAMF la semaine dernière et a appris qu’il avait été attribué, qu’il devait attendre que le médecin décide de le prendre ou non.

Il doit, littéralement, prendre son mal en patience.

George et Thérèse ont aussi porté plainte au Collège des médecins, «il faut le faire par la poste!» pour déplorer l’absence d’un délai maximal pour traiter les dossiers attribués. Ils auraient voulu se plaindre du médecin, mais il faut avoir un nom. Le Collège, dans sa réponse, réplique n’avoir décelé «aucun manquement déontologique».

Ils ont même écrit à leur député.

Quand elle et son mari voient Gaétan Barrette aux nouvelles, ils fulminent. «C’est la première fois que je me sens si impuissante. On ne peut rien faire, rien. Ça fait monter une rage en moi, une colère.»

Tout ce qu’ils peuvent faire, c’est attendre qu’un médecin de leur secteur demande un nouveau lot de patients inscrits au guichet, et qu’il accepte de les prendre. Rien ne dit qu’ils ne vivront pas ce manège une deuxième fois. 

Encore faut-il qu’un médecin réclame un lot dans leur secteur. Au Ministère, on m’a confirmé qu’aucun médecin n’avait fait de demande depuis presque un an. Et le dernier lot demandé, dont ils faisaient probablement partie, n’était que de 20 patients. «La prise en charge des patients sur le guichet dépend de la demande des médecins et est sur une base volontaire.»

Aussi bien allumer un lampion.

*Les noms ont été modifiés.

Chronique

Un an à l’hôpital psychiatrique

CHRONIQUE / Quand elle s’est penchée sur les crimes de X, la Commission d’examen des troubles mentaux a imposé des conditions de libération très strictes, entre autres que X reçoive un accompagnement psychiatrique serré.

L’homme a fait irruption dans un dépanneur en février 2017 avec des couteaux. Il a ouvert diverses enveloppes, s’est enduit le corps avec ce qu’elles contenaient, dans le but d’être «collant» pour échapper à ses agresseurs. Il a pris la fuite dans un logement au hasard, dont il ne connaissait pas les occupants. C’est là qu’il a été arrêté. Il s’était infligé des blessures, on l’a emmené à l’hôpital.

Vous voyez le topo.

La condition était précise, X devait être encadré par un Suivi intensif dans le milieu (SIM), un programme conçu pour aider des gens aux prises avec de gros problèmes de santé mentale et des dépendances. Comme X. Le CIUSSS — Centre intégré universitaire de santé de services sociaux — a demandé d’enlever cette condition, en plaidant que la Commission n’avait pas à s’immiscer dans les soins. 

X n’a donc pu être libéré.

Depuis plus d’un an, donc, il occupe un lit à Robert-Giffard. 

Malgré la surcapacité chronique.

Le cœur du problème, c’est que X ne souffre pas de la bonne maladie mentale. Pour être admissible au SIM, il faut avoir des troubles psychotiques ou bipolaires graves. X a un trouble de la personnalité, ce qui est un critère d’exclusion. Ainsi, même s’il répond aux six autres critères, et même si le SIM peut accepter jusqu’à 10 % de patients qui ne correspondent pas aux critères d’admission, X est exclu.

Même si des places sont disponibles. Le nombre de patients admis occuperait autour de 70 % de la capacité des cinq équipes SIM.

Le CIUSSS a donc contesté en cour la décision de la Commission pour demander une révision du dossier de X. Un psychiatre à qui j’ai parlé est furieux. «En somme, le CIUSSS a payé des avocats pour ne pas avoir à lui donner le suivi intensif dont il a besoin pour retourner dans la communauté. C’est inacceptable.»

Trois juges du Tribunal administratif du Québec ont rendu leur décision le 15 février, ils maintiennent la décision et somment le CIUSSS de «libérer» X.

Le verdict est clair. Le tribunal «ordonne au responsable de l’hôpital désigné de faire tous les efforts nécessaires, dans les meilleurs délais, pour mettre en place tous les services requis par l’état de l’accusé pour encadrer sa dangerosité à l’extérieur de l’hôpital et ainsi favoriser sa réinsertion sociale».

La porte-parole du CIUSSS, Annie Ouellet, assure qu’«une solution qui fait consensus a été trouvée très récemment», mais, selon une source à l’interne, elle n’aurait pas été communiquée au médecin traitant. Le 29 mars, une autre réunion a été tenue et, toujours selon cette source, «aucune solution n’a été dégagée».

Vendredi, X était toujours à l’hôpital.

La seule chose qui semble faire consensus est que le patient pourrait être dirigé éventuellement vers un hébergement temporaire pour libérer le lit qu’il occupe depuis un an dans une unité en débordement perpétuel. Mais la question des soins et du suivi reste entière. 

À l’interne, d’aucuns craignent que le CIUSSS dirige X dans une RNI, un autre bel acronyme dont le système de santé a le secret, pour Ressource non institutionnelle. En gros, une maison de chambres gérée par un particulier ou une entreprise privée, où le suivi par le CLSC et les ressources externes est, disons, inégal.

Rien à voir avec les équipes multidisciplinaires du SIM qui sont formées spécialement pour les cas les plus lourds, qui offrent un suivi serré et rigoureux pour s’assurer que les personnes soient le plus stable possible. C’est ce qui se fait de mieux en soins psychiatriques à domicile.

Les SIM ne vont pas dans les RNI.

Et X aurait besoin d’un suivi serré, ne serait-ce que pour qu’il conserve les progrès qu’il a faits et qu’il ne refasse pas irruption dans le logement d’à côté en plein délire avec des couteaux. La Commission d’examen des troubles mentaux avait d’ailleurs insisté sur ce point, X représente «un risque important pour la sécurité du public».

Une RNI est un milieu ouvert.

En plus d’avoir un problème de dépendance à l’alcool et aux drogues, il souffre d’un trouble délirant de persécution, a connu plusieurs épisodes psychotiques. Il a de nombreux antécédents judiciaires, qui lui ont valu plusieurs séjours en prison. Son retour en société est «un défi majeur», a écrit le tribunal en février.

Et, parce qu’il a en prime un trouble de personnalité, on l’exclut du SIM.

«C’est comme si, pour les personnes les plus malades, on les confiait à des personnes qui ne sont pas les plus compétentes pour les soigner, illustre le psychiatre. Ça n’a aucun sens. Il est là, le problème. Si tu ne cadres pas dans le SIM, il n’y a rien. Il n’y a rien d’autre pour les personnes qui ont de grands besoins.»

Il semble d’ailleurs que les équipes du SIM dépassent la limite de 10 % de cas qui ne correspondent pas aux critères d’admission. Ce qui montre, n’est-ce pas, qu’il y a un besoin pour des gens comme X. 

Qui attend, depuis septembre, dans une impasse thérapeutique.

Chronique

Les employés jetables

CHRONIQUE / Quelle est la différence, chez Walmart, entre un employé et une assiette de carton?

Aucune.

Les deux sont jetables.

On l’a vu la semaine dernière quand ils ont annoncé à des dizaines d’employés de 26 succursales, par un beau matin, que c’était leur dernière journée de travail. Certains sont partis en pleurant, ils portaient encore leur veste de travail que des collègues avaient signée. 

Une veste qu’ils étaient fiers de porter.

On a aussi appris que Walmart embauchait des gens vivant avec une déficience intellectuelle ou un trouble du spectre de l’autisme depuis 20 ans, ce qui est une très belle chose, et que la compagnie payait seulement 6 $ par jour pour ces employés, ce qui est dérisoire.

J’aurais bien aimé savoir pourquoi la compagnie a mis fin aussi abruptement à son programme, on ne le saura pas. À un journaliste du Nouvelliste, la compagnie s’est contentée d’un amas de mots qui ne veulent pas dire grand-chose. «Ces vérifications tiennent compte des changements à la législation, de nos propres politiques et visent à nous assurer de travailler de façon efficace et pertinente.»

Au pire, on comprend que ces employés n’étaient considérés qu’en termes comptables, en efficacité et en pertinence.

Au mieux, on dira que les affaires sont les affaires.

Ce que cette histoire a aussi montré, c’est que les travailleurs qui vivent avec une déficience ont des conditions de travail moyenâgeuses, ils n’ont aucune protection ni sécurité d’emploi, ce qui permet comme on l’a vu, d’en disposer en claquant des doigts. Sans aucun préavis ni 4 %.

Il est là le vrai problème, que les entreprises qui embauchent ces personnes puissent faire ça.

C’est d’ailleurs arrivé il y a quelques années à un de mes voisins, il s’est présenté au boulot un matin, comme il le faisait depuis 15 ans, est reparti 20 minutes plus tard sans boulot. Son employeur lui a fait le même coup que Walmart, ça n’a pas fait les manchettes, mais ça lui a fait autant de peine.

Il s’est senti comme une vulgaire assiette de carton.

Il n’est pas allé aux normes du travail, parce qu’il ne peut pas, il n’a pas contesté son congédiement, parce qu’il ne pouvait pas non plus. Ne lui restait qu’à se croiser les doigts pour qu’on lui trouve un autre «plateau de travail».

Il a été chanceux.

Si je me fie aux commentaires entendus depuis une semaine, tout le monde s’entend pour dire que les employés qui ont été mis à la porte par Walmart étaient appréciés. Par les collègues, par les clients. On a beaucoup parlé de leur sourire, de leur dévouement, de leur ponctualité.

On a parlé «d’employés modèles».

Pas de plantes vertes.

Parce que peu importe qu’ils soient là en vertu d’un programme gouvernemental ou non, ces gens étaient des employés. Ils travaillaient. La caissière trisomique faisait le même boulot que la «neurotypique». Peut-être un peu moins vite, mais avec des étincelles dans les yeux et un sourire grand comme ça.

C’est bon pour l’expérience client, non?

À 6 $ par jour, je ne comprends pas comment Walmart pouvait perdre au change.

Elle a, en tout cas, perdu la face.

La compagnie a été prise de court par le tollé qu’a soulevé sa décision, ce qui confirme la froideur de l’exercice comptable. Visiblement, personne n’avait vu venir un tel élan de solidarité envers ces travailleurs. 

Envers ces personnes.

Clairement dépassée par les événements, Walmart est depuis en mode contrôle des dommages. «Nous travaillerons avec toutes ces personnes, leurs familles et les organismes de services sociaux locaux pour trouver de nouveaux arrangements qui offriront du soutien aux participants, et cela inclut la possibilité d’embaucher directement ces personnes», a-t-on pu lire dans un communiqué de l’entreprise.

Et, contrairement au tweet de Gaétan Barrette, j’ai le goût d’y croire.

Chronique

Le passé revient

CHRONIQUE / «Les chevreuils, ils n’attendent pas les chasseurs dans le chemin.»

C’est l’évidence même. 

Pourtant, Steven Lainé-Grondin en voit plein, des gens qui chassent au volant de leur camion en attendant que l’animal se pointe devant eux, pas loin, qu’il ne bouge pas trop. Ils s’étonnent de revenir bredouilles.

Ils disent que la chasse est mauvaise cette année, peut-être blâment-ils la pression atmosphérique, allez savoir.

Steven, lui, revient rarement bredouille. Parce qu’il va chasser à pied, qu’il s’enfonce lentement dans le bois, à l’affût. Qu’il a patiemment appris les comportements des animaux. Leur langage aussi.

«Quand j’étais plus jeune, je cherchais du monde pour aller pêcher et chasser avec moi, mais il n’y avait personne. Mes parents n’étaient pas là-dedans, ni personne autour de moi. Quand j’avais 16 ans, j’ai trouvé un cousin, c’est lui qui m’a tout appris. Il m’a enseigné les façons traditionnelles de chasser.»

Steven est Huron-Wendat.

À 24 ans, il a le goût, à son tour, de transmettre ces traditions. «J’ai eu l’idée d’aider des jeunes, de les initier à la chasse et à la pêche, à les emmener dans la nature. Je ne l’ai pas eu facile quand j’étais jeune, et ça m’a beaucoup aidé. Je suis certain que ça pourrait en aider d’autres.»

Avec son père Richard, il vient de fonder la Fondation Passion nature sauvage, un organisme à but non lucratif dont la mission est de faire sortir les jeunes de 10 à 17 ans, de les décoller des écrans. «Il y a beaucoup de jeunes qui ne bougent pas assez, qui sont sédentaires. Ce que je leur propose, ce n’est pas juste la chasse et la pêche, c’est aussi d’aller dehors, d’aller faire du canot d’apprendre la survie, d’être capable de se retrouver dans le bois, de se débrouiller.»

Et pas juste les Hurons-Wendat. «C’est ouvert à tous les jeunes, peu importe d’où ils viennent. J’aime bien l’idée de la rencontre interculturelle entre des jeunes hors réserve et d’autres de la réserve.»

Il y en a trop peu.

Jusqu’ici, Steven a initié ses proches, entre autres sa jeune sœur et son père. «Il s’y est remis, il aime ça... On va au dindon bientôt!» Il a aussi convaincu des amis de prendre le bois avec lui. «On est rendus un bon groupe, on est cinq ou six. Dès qu’on peut, on est tout le temps dehors.»

Quand Steven n’est pas au travail, il est dans le bois. 

Et, quand il croise d’autres chasseurs, il n’hésite pas à leur prodiguer des conseils. Le premier, «lâchez les chemins». C’est la base. «Par exemple, on a croisé un groupe de chasseurs d’environ 70 ans, ça ne marchait pas. Je leur ai dit d’aller dans la forêt, de grimper la montagne.»

Ils l’ont écouté. «Ils sont revenus nous voir pour qu’on le sorte. On est bien équipés pour faire ça. S’il est mal placé, par exemple dans un marécage, on le coupe en quartiers.» Pour le ramener, ils utilisent des sacs à dos en cuir qui tiennent par une ganse posée sur le front. «C’est ce que mes grands-parents utilisaient.» 

Quand il chasse, Steven prend le temps. «À pied, c’est une expérience complètement différente. On remarque plus, on peut voir un buck à 30 pieds. C’est totalement un autre feeling, tu es dans la nature. Je trouve ça important de revenir à la façon d’avant. Tout va tellement vite, on ne prend plus le temps.»

Il observe aussi les rituels de fumée, la sauge avant la chasse, le tabac après avoir abattu l’animal. 

La fondation, c’est sa façon de transmettre le savoir qu’il a reçu. «On a eu l’idée en mai l’année passée, on s’est mis à l’action en octobre. On a mis nos économies là-dedans. On est un noyau de quatre personnes, on travaille fort, on a fait un site Web, on va avoir des partenaires pour offrir des activités.»

Cet été, il emmènera un petit groupe de jeunes à la pêche.

Steven ne manque pas d’idées, mais d’argent pour les réaliser. Il aimerait offrir des camps aux jeunes défavorisés, qui ont encore moins que les autres l’occasion d’aller dans la nature. Même de bouger. Il veut, surtout, être celui qui peut faire la différence dans la vie d’un jeune.

Comme son cousin l’a fait pour lui.

Pour plus d’infos : fondationpassionnaturesauvage.com