Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche

Merdologie 101

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Il existe une multitude de fumiers — de poule, de mouton, de vache, purin de porc, etc. Ces excréments d’animaux sont épandus dans nos champs afin de les fertiliser et ainsi obtenir de meilleures récoltes. Alors je me demande : pourquoi les excréments humains ne seraient-ils pas réutilisés de la même manière ?», demande Yolaine Gauthier, Québec.

C’est tout à fait possible et, pour tout dire, cela se fait depuis très longtemps. Dans l’Antiquité et au Moyen Âge, les manières de disposer des déjections humaines variaient du ville à l’autre (avec des niveaux de «succès» tout aussi variables), mais on connaît plusieurs cas où les matières fécales humaines étaient «recyclées» en engrais. En Grèce antique, par exemple, des «professionnels» nommés koprologoi vidaient les fosses privées et revendaient leur contenu à des fermiers, lit-on dans l’ouvrage The World of Ancient Greece : A Daily Life Encyclopedia. À Rome, une partie (apparemment pas très grande, mais quand même) des selles humaines étaient ramassées dans des chariots, puis vendues à des agriculteurs des environs.

Il semble que les villes médiévales autour desquelles les terres étaient naturellement riches et où l’élevage était répandu aient eu plus de difficulté à disposer de leurs matières fécales, puisque les campagnes environnantes n’avaient pas besoin d’engrais supplémentaire. En certains endroits et époques, les habitants jetaient simplement leurs besoins dans la rue et on comptait sur la pluie pour nettoyer les rues, avec les conséquences que l’on devine pour l’hygiène, les odeurs et la santé publique. Mais il demeure : l’usage des excréments humains comme fertilisants agricoles remonte à très loin dans le passé.

Et il se poursuit encore de nos jours, bien que de manière différente. Nos déjections passent maintenant par les égouts, dont les eaux doivent être traitées avant d’être rejetées dans la nature. Mais cela implique évidemment de séparer la matière fécale — que l’on appelle pudiquement les «biosolides», en jargon municipal —, qui doit bien aller quelque part par la suite.

Au Québec, d’après des chiffres du ministère de l’Environnement, un peu moins de la moitié (42 %) de ces biosolides sont «recyclés», pour la plupart sur des terres agricoles, le reste passant par les mêmes voies que les autres matières résiduelles, soit l’incinérateur (49 %) et l’enfouissement (9 %). Ce n’est pas une source très importante d’engrais puisque seulement 1,5 % des champs du Québec s’en servent, comparativement à 65 % pour les engrais minéraux et 50 % pour les fumiers animaux. Mais cela montre que la pratique existe.

On aurait tort, par ailleurs, de croire que tout ce caca s’en va directement aux champs. La matière fécale, qu’elle soit d’origine humaine ou animale, ne regorge pas seulement de nutriments pour les végétaux : elle est aussi très «riche» en microbes, dont plusieurs pathogènes connus, tels e-coli dans les selles humaines, la salmonelle dans les fientes de poules, etc. Plusieurs virus, notamment les norovirus qui sont une des principales causes de gastroentérite, se transmettent également par les selles. Alors épandre de la matière fécale directement dans les champs vient avec un risque de contamination, tant pour la nourriture qu’on y fait pousser que pour les sources d’eau potable environnantes.

C’est pourquoi des règlements obligent à traiter les «biosolides» municipaux avant leur usage dans des champs. Selon ce que l’on fait pousser dans un champ donné — les normes sont plus sévères lorsque les cultures sont destinées à la consommation humaine —, les boues municipales pourront être traitées à la chaux, séchées à hautes température ou compostées de manière industrielle (processus qui détruit la plupart des pathogènes). Précisons à cet égard que les composteurs domestiques n’atteignent pas des températures suffisamment élevées pour détruire les pathogènes, si bien qu’il est fortement déconseillé de se servir d’excréments pour fertiliser son jardin.

En 2016, l’Institut national de la santé publique (INSPQ) s’est penché sur l’usage des boues municipales en agriculture et a conclu que «les règles d’utilisation des biosolides actuellement prescrites au Québec, jumelées au caractère prudent des normes qui sont en vigueur, devraient permettre de maintenir les risques sous des niveaux acceptables».

Enfin, ajoutons que comme les gens jettent toutes sortes de choses dans leurs éviers (restants de peinture, médicaments, etc.), les biosolides peuvent également contenir des polluants chimiques. Mais de ce côté-là non plus, l’INSPQ n’a rien trouvé qui puisse atteindre des concentrations inquiétantes.

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Veuillez noter que cette chronique fera relâche pendant quelques semaines afin de permettre à son auteur de souffler un peu. De retour le 30 août.