Des cathédrales qui brûlent, nous en croisons chaque jour sans le savoir. Des gens qui nous semblent solides, mais qui, derrière une façade, sont consumés par le mal de vivre.

Tous des cathédrales

CHRONIQUE / Impossible de rester de marbre devant le triste spectacle de l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris, lundi.

Cette image d’un monument en apparence stoïque devant l’éternel — et devenu soudainement si fragile —, de ces quelque huit siècles d’histoire rasés en quelques heures par les flammes, restera gravée dans l’esprit de quiconque a déjà foulé le parvis du lieu de culte ayant alimenté tant d’imaginaires.

Avec l’incendie de Notre-Dame de Paris, plusieurs ont souligné qu’une partie de l’humanité s’était envolée en fumée.

Pour plusieurs, Notre-Dame était beaucoup plus qu’un simple site touristique. La cathédrale avait une aura divine. Elle semblait prête à accueillir toute personne ayant besoin d’un asile. Un endroit où on trouvait la paix, la quiétude et où on semblait à l’abri des atrocités du monde.

Il n’y aura jamais d’autre Notre-Dame. Même si celle-ci est reconstruite dans le délai de cinq ans promis par le président français Emmanuel Macron. Il y aura un avant et un après. La nouvelle cathédrale portera en elle les cicatrices d’une scène désolante à laquelle le monde entier a assisté, impuissant.

Les braises de l’âme

Des cathédrales qui brûlent, nous en croisons chaque jour sans le savoir.

Des personnes dont les bras sont un sanctuaire, des individus à qui on s’abandonne en toute confiance. Des personnes qui nous apportent réconfort et qui veillent sur nous. Des gens qui nous semblent solides, mais qui, derrière une façade, sont consumés par le mal de vivre.

Émilie Houle était l’une de ces cathédrales. Même si elle avait choisi de dévouer sa vie à prendre soin des autres en revêtant ses habits d’infirmière, elle aussi avait besoin d’aide.

Elle brûlait de l’intérieur, mais elle n’aura malheureusement pas réussi à trouver quelqu’un pour l’aider à éteindre les flammes qui dévastaient son âme.

Je pense aussi à une femme de cœur dont je tairai le nom, mais que beaucoup reconnaîtront en raison de son engagement profond et entier dans la communauté de Granby. Une dame qui venait en aide à tout le monde, qui ne comptait pas son temps, mais qui était habitée par une zone d’ombre insoupçonnée qui l’aura finalement consumée, il y a quelques mois.

Dans son ultime lettre, Émilie Houle déplorait le manque de ressources en santé mentale au Québec. Elle qui œuvrait dans le système de santé avait appris à la dure que l’ombre de l’esprit n’est pas encore comprise et traitée comme ces maux du corps visibles à l’œil nu ou par une radiographie.

Malgré ses idées suicidaires, on a refusé de l’hospitaliser, tout comme on a refusé d’hospitaliser Jean-François Lussier le 20 avril 2018. Il y a un an jour pour jour.

Après s’être fait remettre « trois brochures et une pilule » par le psychiatre de l’urgence, il était rentré chez lui. Quelques jours plus tard, il s’était enlevé la vie, rapportait le collègue de La Presse, Patrick Lagacé, dans une chronique publiée en octobre.

Je peux témoigner de cette détresse de cogner en vain à plusieurs portes, avant qu’on finisse par diagnostiquer mon trouble d’anxiété généralisée, en 2015. Avant de mettre finalement le doigt sur le bobo, j’ai dû consulter plusieurs médecins.

L’un d’entre eux, dans une clinique d’urgence, m’a dit en riant que je voulais simplement « me bourrer de pilules » et m’a donné un dépliant pour un centre de crise avant de fermer mon dossier.

Une autre pensait que j’étais simplement fatiguée.

Un troisième, sachant que j’avais consulté l’avant-veille dans l’espoir d’être prise en charge, m’a dit qu’il serait « inélégant » de se mêler de ma relation avec sa consœur.

On m’aura finalement référée à l’urgence sous prétexte qu’on n’était pas « à l’aise d’aller là ». Et c’est à ce moment que j’ai finalement été prise au sérieux.

Contrairement à Émilie Houle et Jean-François Lussier, je n’avais pas d’idées suicidaires. Le feu qui faisait rage en moi a fini par s’étouffer, mais je devrai toujours en surveiller les braises.

Écran de fumée

« La dépression n’est pas un signe de faiblesse, c’est le symptôme d’avoir tenté de rester fort trop longtemps. » Cette citation circule à l’occasion dans mon fil d’actualités Facebook. Selon moi, elle est on ne peut plus vraie.

On avance dans un système où l’on attend beaucoup les uns des autres, sans toutefois prendre soin de son prochain comme il le faudrait.

Au Québec, trois personnes s’enlèvent la vie chaque jour, a affirmé mardi le président de l’Association québécoise de prévention du suicide sur les ondes de QUB radio. Trois cathédrales qui s’effondrent pour leur entourage. Trois cathédrales qui ne pourront jamais être rebâties.

Il n’y a pas de fumée sans feu. Pourtant, cette fumée forme trop souvent un écran qui nous empêche de voir la détresse des autres.

Songez-y. Autour de nous, des cathédrales brûlent en silence.

À nous de tout tenter pour éviter qu’elles ne finissent en cendres.

Si vous ou un proche songez à commettre l’irréparable, contactez le Centre de prévention du suicide de la Haute-Yamaska au (450) 375-4252 ou l’Association québécoise de prévention du suicide au 1866 APPELLE (277-3553) avant qu’il ne soit trop tard.