Curieux hasard, sans se parler, chaque membre de la fratrie engendrée par mes grands-parents Alphonse et Simone s’était habillé dans les mêmes tons de blanc, de bleu pâle et de pastel, comme s’ils souhaitaient montrer à tous qu’ils ne font qu’un.

Noël en été

CHRONIQUE / J’ai profité de la longue fin de semaine de la fête du Travail pour convier ma famille Martel à une épluchette de blé d’Inde chez moi, dimanche dernier.

La météo clémente et la complicité de ma tante Colette ont permis de rallier pratiquement tous les membres du clan, à la seule exception de deux cousins retenus ailleurs ; l’un de l’autre côté de la frontière, l’autre au boulot.

Ça faisait des années qu’on n’avait pas été aussi nombreux à ce qu’on appelle, entre nous, « un rassemblement des Ti-Martel ».

Bien sûr, on se donnait rendez-vous à notre traditionnel réveillon le 25 décembre, mais au fil des ans, des cousins et cousines, moi y compris, ont quitté Québec parce que la vie les a menés ailleurs.

Dans la plupart des cas, nous avons maintenant deux familles à visiter durant le temps des Fêtes, avec des horaires parfois impossibles à concilier.

Certains ont aussi eu des enfants en cours de route. Il est alors plus facile pour eux de recevoir leurs parents plutôt que d’amener toute la marmaille à Loretteville.

Il faut dire aussi que pendant une bonne quinzaine d’années, nos réveillons se déroulaient dans le « local scout » de la municipalité, un lieu devenu trop grand alors que nous étions de moins en moins nombreux à prendre part aux festivités. Les petits-enfants étant devenus des préadolescents, voire des adultes dans certains cas, il n’était plus nécessaire de réserver autant d’espace pour les laisser s’amuser.

Point d’ancrage

Ça faisait des années qu’on n’avait pas tenu notre traditionnelle épluchette familiale, qu’on a longtemps nommé « notre Noël en été », puisqu’il nous était plus facile de se réunir au cours de la belle saison.

D’ordinaire, on faisait presque toujours ça chez ma tante Denise, qui habitait au même endroit depuis le début des années 1970.

Sa maison où étaient accrochés des filets de pêche ornés de coquillages et de coraux sur le mur du sous-sol ; sa maison où les murs arboraient des toiles peintes spécialement pour elle, que ce soit une représentation de la chasse-galerie pour toutes ces légendes qu’elle a racontées dans des écoles, un enfant incarnant les centaines d’élèves à qui elle a enseigné la troisième année durant des décennies, ou bien le château d’eau de Loretteville qui symbolisait toutes les heures de bénévolat investies dans la communauté qui l’a vue naître et vieillir.

Sa maison où elle a passé d’innombrables heures à prendre soin de ses fleurs et à piéger des écureuils qui effrayaient les oiseaux qu’elle aimait tant admirer et entendre chanter.

Sa maison qui, tel un point d’ancrage, nous a tous accueillis à un moment ou à un autre de notre vie, quand le besoin de se ressourcer ou de retomber sur nos pattes s’est fait sentir.

La maison de ma tante Denise est devenue, au fil du temps, notre maison à tous. Une maison dont les portes grandes ouvertes n’avaient d’égal que l’immensité du cœur de son hôte.

Sa maison, que ma tante Denise a dû se résoudre à quitter il y a tout près d’un mois parce que sa santé ne lui permettait plus de l’occuper seule.

C’est un deuil très difficile pour elle, qui vivait là depuis à peu près 45 ans, et qui espérait tant pouvoir y demeurer quelques années de plus.

Sa maison où sont nés d’innombrables souvenirs qui, malheureusement, s’estomperont peu à peu de son esprit sans qu’on puisse y faire quoi que ce soit.

Le bonheur d’être ensemble

Il y a quelque chose de profondément triste à assister, impuissant, au déclin de quelqu’un qu’on aime très fort.

Mais ce qu’il y a de beau dans tout cela, c’est que ma famille est plus unie que jamais et que la maladie n’y changera rien.

Au contraire.

Le scénario se répète : il y a environ 30 ans, tout cela est arrivé à ma grand-mère, la mère de mon père. Tous craignaient que l’un des leurs reçoive le même diagnostic un jour... Maintenant que ce mauvais sort s’est concrétisé, c’est ensemble que nous passerons à travers, il n’y a aucun doute.

Chaque jour ou presque, un membre du clan va visiter ma tante Denise à son nouveau logis. Ils se relaient et veillent à ce qu’elle ne manque de rien. Lui apportent de petits plats. L’accompagnent à ses rendez-vous. Lui rendent service.

Ils profitent de chaque instant pour savourer le présent. Ces petits moments ici et là, autrefois anodins, mais aujourd’hui inestimables, qu’il faut apprécier pendant qu’il est encore temps.

C’est ce bonheur d’être ensemble qu’on a savouré, entre deux ou trois épis de blé d’Inde et quelques hot-dogs, dimanche.

D’être à nouveau réunis comme ça, tous ensemble, dans un contexte festif et pas compliqué du tout, c’était parfait.

Ça nous a ramenés à l’essentiel.

Curieux hasard, sans se parler, chaque membre de la fratrie engendrée par mes grands-parents Alphonse et Simone s’était habillé dans les mêmes tons de blanc, de bleu pâle et de pastel, comme s’ils souhaitaient montrer à tous qu’ils ne font qu’un.

Comble du bonheur, ces retrouvailles ont permis à certains Ti-Martel de régler un différend qui les avait divisés dans le passé, comme cela se produit dans toutes les familles.

Un différend qui nous déchirait tous, étant donné les liens très étroits qui nous unissent.

De savoir que cette dispute était finalement chose du passé a rendu ma tante Denise très heureuse en ce premier dimanche de septembre.

C’était son cadeau de Noël en été. Et le nôtre aussi, quand j’y pense.

Et que dire quand mon père a lancé l’idée que notre Noël hivernal de Ti-Martel, cette année, se tienne chez lui, dans la maison de ma tante Denise, où il a emménagé au début du mois pour permettre à sa sœur aînée de revenir s’y bercer aussi souvent qu’elle le désire.

Nous étions tous d’accord.